Le Prix du Prestige

Malgré son coût exorbitant et son prestige, la Grande Mosquée d’Alger incarne un paradoxe : un caprice monumental dans un pays qui aurait pu investir dans des infrastructures essentielles, comme des hôpitaux, afin d’améliorer le quotidien des citoyens et de favoriser le progrès.

Vue aérienne de la Grande Mosquée d'Alger au lever du soleil, montrant son minaret de 265 mètres et son architecture massive entourée de la mer et de la ville.
Vue aérienne de la Grande Mosquée d’Alger (Djamaâ El Djazaïr). Source : ObservAlgérie.

En 2020, la Grande Mosquée d’Alger ou Djamaâ El Djazaïr ouvrait ses portes après des années de travaux colossaux et un coût avoisinant le milliard de dollars américains. Présentée comme un symbole de fierté nationale, elle incarne aujourd’hui un paradoxe saisissant : un projet d’une ampleur monumentale, mais d’une utilité sociale et économique presque nulle. À travers son minaret de 265 mètres et ses vastes esplanades de marbre, elle témoigne moins d’une vision d’avenir que d’un rapport complexe au prestige et au pouvoir. On aurait pu imaginer que ce montant, faramineux à l’échelle d’un pays encore marqué par les inégalités sociales et les défis du quotidien, serve à bâtir des infrastructures qui changent véritablement la vie des citoyens. Mais le choix du gigantisme religieux a prévalu sur celui du développement humain.

Ce type de projet, d’un point de vue purement cartésien, ne produit aucun rendement mesurable. Une mosquée, aussi grandiose soit-elle, ne génère ni revenus, ni innovations, ni emplois durables. Elle ne crée pas d’industrie, ne stimule pas la recherche, ne forme pas la jeunesse. Son activité atteint un pic le vendredi et les jours de fêtes religieuses, puis retombe dans la vacuité le reste de la semaine. Les charges d’entretien, elles, demeurent constantes : sécurité, nettoyage, climatisation, maintenance d’un édifice gigantesque qui doit rester impeccable tout le temps aux yeux du monde. C’est un projet qui consomme sans produire, une dépense sans retour. Et pourtant, il aurait suffi de réorienter cette somme vers un projet à la fois ambitieux et utile pour transformer en profondeur la société algérienne.

Avec le même milliard de dollars, l’Algérie aurait pu ériger un méga-hôpital — un complexe médical réunissant sous un même toit plusieurs établissements spécialisés : cardiologie, oncologie, pédiatrie, neurologie, maladies infectieuses, immunothérapie, chirurgie reconstructive…Un pôle d’excellence africain, à la fois centre de soins, de formation et de recherche. Un lieu où les meilleurs médecins du pays travailleraient ensemble, formant de jeunes praticiens et attirant des patients venus de tout le continent. Un tel projet aurait réduit la dépendance aux soins à l’étranger et soulagé des milliers de familles obligées de voyager pour se faire soigner. L’État pourrait inviter les plus grands spécialistes du monde — professeurs, chercheurs, chirurgiens de renommée internationale — pour enseigner, former et bâtir aux côtés de ses propres talents. Ce serait une manière concrète de contrer la fuite des cerveaux, de retenir l’intelligence et de redonner espoir à toute une génération. Un projet qui aurait incarné une foi plus noble : celle en la science, en la vie et en la compétence humaine.

Au-delà des infrastructures hospitalières, une fraction de cette somme aurait pu être investie dans la création d’un système national de veille sanitaire. L’Algérie aurait pu se doter d’un réseau moderne de surveillance épidémiologique, reliant hôpitaux, cliniques et laboratoires pour détecter précocement les maladies infectieuses et prévenir leur propagation. Un tel dispositif aurait permis de réagir plus efficacement face à des crises comme la pandémie de COVID-19 et de renforcer la sécurité sanitaire du pays. Ce projet aurait pu inclure la mise en place de laboratoires de biosécurité, la formation d’équipes de terrain en épidémiologie, ainsi qu’un centre national de coordination — l’équivalent algérien d’un CDC (Centers for Disease Control and Prevention). En plus de sauver des vies, un tel système aurait représenté un investissement durable dans la connaissance et la souveraineté scientifique, bien plus porteur pour l’avenir qu’un édifice de prestige.

Ce contraste est brutal. Là où d’autres nations misent sur la science et la santé, l’Algérie a préféré bâtir un monument de prestige religieux. Un symbole qui impressionne les visiteurs, certes, mais qui ne soigne personne, n’éduque personne, et ne nourrit aucune dynamique de progrès. Ce choix révèle un mal plus profond : la tentation du spectaculaire au détriment de l’utile, du court terme au détriment du long terme. L’histoire récente du pays regorge de projets “vitrines”, conçus pour afficher une puissance symbolique plutôt que pour répondre à des besoins structurels. On bâtit pour montrer, pas pour transformer.

Pourtant, les Algériens méritent mieux. Le pays regorge d’ingénieurs, de médecins, d’architectes et de chercheurs talentueux, dont beaucoup ont été formés dans les meilleures universités à l’étranger. L’Algérie est un pays jeune, doté d’un potentiel humain et intellectuel considérable à l’échelle du continent. Avec une gouvernance tournée vers l’innovation, la compétence et la transparence, elle pourrait devenir un véritable leader africain en santé publique, en recherche médicale et en formation technique. On ne peut que se désoler : l’Algérie aurait pu être l’Allemagne de l’Afrique, une puissance économique, scientifique et sociale. Mais au lieu d’incarner un modèle de modernité, certains ont préféré ériger un symbole d’immobilisme.

Certains diront que la religion est au cœur de la culture algérienne, et ils auront raison, mais la foi ne se mesure pas à la hauteur d’un minaret. Elle se mesure à la manière dont une société protège la vie, soigne ses malades (et ses aînés), éduque ses enfants et offre des perspectives à sa jeunesse. Construire un hôpital, c’est aussi un acte spirituel. C’est reconnaître la dignité humaine, prolonger la solidarité, et mettre la connaissance au service du bien commun. Ce type de grandeur, moins visible mais infiniment plus noble, aurait été le vrai héritage d’une nation aux générations futures.

La Grande Mosquée d’Alger restera sans doute l’un des bâtiments les plus impressionnants d’Afrique et du monde musulman. Mais elle restera aussi le symbole d’un choix manqué : celui de la raison, de la science et du progrès. Dans un monde où les nations s’affirment par leur capacité à innover, à soigner et à former, investir un milliard de dollars dans un édifice religieux relève moins de la foi que de la démesure. Ce qui manque à l’Algérie, ce n’est pas la beauté d’un marbre poli ni la hauteur d’un minaret, mais une vision claire et courageuse de ce qu’elle pourrait devenir. Car au fond, la vraie prière d’un peuple, c’est celle qu’il adresse à son avenir.

📚 Pour aller plus loin

Voici quelques lectures essentielles pour celles et ceux qui souhaitent approfondir la question du développement des systèmes de santé en Afrique et réfléchir à des modèles plus durables et équitables.

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Auteur/autrice : Beau Fadi

Welcome to my world of diverse passions! I'm a Canadian content creator sharing insights in both English and French on music, art, movies, and inspiring cultures. Join me for engaging discussions on impactful books and immersive virtual journeys. Expect a blog filled with creativity, imagination, and exploration!

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