Pour un Nouvel Ordre Mondial

Le retour de Trump met en lumière l’inefficacité croissante du multilatéralisme, incarnée par un Conseil de sécurité dépassé et incapable d’imposer des règles contraignantes aux grandes puissances. Si la nécessité de réformes fait aujourd’hui consensus, leur mise en œuvre demeure largement hypothétique, laissant entrevoir un ordre international fragilisé, voire en déclin.

Le retour de Donald Trump au centre du jeu politique international a remis en lumière une réalité déjà bien installée : le multilatéralisme est fragilisé, contesté et parfois ouvertement ignoré. Sous Trump, cette défiance ne s’est pas limitée aux contre-pouvoirs internes américains, comme le Congrès ou la presse, mais s’est étendue aux institutions internationales censées encadrer l’usage de la force et préserver un minimum d’ordre mondial. Parmi elles, le Conseil de sécurité des Nations unies occupe une place centrale, autant par son rôle théorique que par ses dysfonctionnements réels.

L’un des problèmes fondamentaux réside dans la capacité — ou plutôt l’incapacité — du Conseil de sécurité à contraindre les grandes puissances. Lorsque les États-Unis agissent unilatéralement, en dehors de tout mandat explicite, le Conseil apparaît souvent comme un spectateur impuissant. L’invasion de l’Irak en 2003 en demeure l’exemple le plus emblématique : une guerre menée sans autorisation du Conseil de sécurité, justifiée par l’existence supposée d’armes de destruction massive qui ne seront jamais retrouvées. Plus récemment, début janvier 2026, une opération militaire américaine a abouti à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse à Caracas. Ils ont ensuite été transférés vers les États-Unis, où ils ont été placés en détention fédérale et inculpés pour trafic de drogues. Cette action, menée sans mandat du Conseil de sécurité et dénoncée par plusieurs gouvernements et experts comme une violation de la souveraineté et du droit international, illustre une fois de plus la façon dont une grande puissance peut agir en marge du système multilatéral qu’elle prétend incarner. Cette dynamique n’est pas nouvelle, mais elle s’est accentuée au fil des décennies, nourrissant un sentiment croissant de discrédit et d’obsolescence. Une institution censée garantir la sécurité collective perd inévitablement de sa crédibilité lorsqu’elle est contournée par ceux-là mêmes qui sont censés en être les garants.

Cette crise d’autorité soulève une question plus profonde : le Conseil de sécurité est-il encore adapté aux réalités géopolitiques du XXIᵉ siècle ? Sa composition actuelle repose sur un équilibre de forces figé en 1945, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, les cinq membres permanents incarnaient sans contestation possible la victoire militaire, la puissance industrielle et l’influence politique globale. Or, près de huit décennies plus tard, le monde n’est plus structuré selon ces lignes.

Le maintien du Royaume-Uni et de la France, par exemple, comme membres permanents pose aujourd’hui un problème de cohérence stratégique. Sans nier leur rôle historique, leur influence réelle sur les grandes dynamiques mondiales s’est considérablement réduite. Démographiquement, économiquement et militairement, ces deux pays ne pèsent plus de la même manière face à des acteurs émergents ou consolidés comme l’Inde, la Chine ou même des blocs régionaux entiers. Leur statut permanent semble davantage relever d’un héritage symbolique que d’une reconnaissance objective de puissance.

Ce décalage alimente un sentiment d’injustice structurelle au sein de la communauté internationale. De nombreux États estiment que le Conseil de sécurité ne reflète ni la diversité du monde actuel ni les rapports de force contemporains. L’Afrique, l’Amérique latine ou l’Asie du Sud, pourtant centrales dans les enjeux démographiques, économiques et sécuritaires, demeurent sous-représentées dans les cercles décisionnels les plus critiques. Cette asymétrie fragilise l’acceptabilité des décisions prises, lorsqu’elles sont prises.

À cela s’ajoute la question du droit de veto, souvent perçu comme l’outil ultime de paralysie institutionnelle. Utilisé pour protéger des intérêts nationaux immédiats, il empêche régulièrement toute action collective face à des crises majeures. La récente guerre à Gaza en offre une illustration frappante : malgré l’ampleur des destructions et la gravité de la situation humanitaire, la communauté internationale s’est révélée largement impuissante, en raison de vetos répétés bloquant toute résolution contraignante à l’encontre d’Israël. Le veto transforme ainsi le Conseil de sécurité en une arène de rivalités politiques plutôt qu’en un véritable espace de régulation. Tant que ce mécanisme demeurera intact, toute réforme de fond restera limitée dans ses effets.

La remise en cause du Conseil de sécurité ne signifie pas un rejet de l’ONU ou du multilatéralisme en tant que tel. Au contraire, elle traduit la volonté de sauver ces institutions en les adaptant. Une gouvernance mondiale crédible suppose des règles partagées, mais aussi des institutions perçues comme légitimes. Or, la légitimité ne peut exister sans représentation équitable ni capacité d’action effective.

En 2026, persister à défendre un statu quo hérité d’un autre siècle relève moins du réalisme que du déni. Le monde est désormais multipolaire, fragmenté, traversé par des conflits hybrides et des enjeux globaux — climatiques, technologiques, sanitaires — que le Conseil de sécurité actuel peine à appréhender. Continuer à fonctionner avec les mêmes structures revient à accepter leur inefficacité chronique.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut réformer le Conseil de sécurité, mais comment et avec quel courage politique. Cette réforme sera longue, conflictuelle et semée de blocages, mais elle est devenue indispensable. Sans elle, le multilatéralisme risque de se transformer en façade diplomatique, vidée de sa substance, tandis que les grandes puissances continueront d’agir unilatéralement, au mépris des règles qu’elles ont elles-mêmes contribué à écrire.

📚 Pour aller plus loin

Les ouvrages et ressources ci-dessous offrent des pistes de réflexion complémentaires sur le fonctionnement du Conseil de sécurité, la gestion des crises internationales, ainsi que les tensions persistantes entre unilatéralisme et multilatéralisme. Sans prétendre à l’exhaustivité, cette sélection permet d’approfondir les enjeux abordés dans cet article et d’explorer, à travers différents regards académiques et analytiques, les limites et les défis de la gouvernance mondiale contemporaine. Libre ensuite à chaque lecteur d’y trouver les voies de compréhension qui lui sembleront les plus pertinentes.

Rising Powers in a Fragmented World

An analysis of how Mexico, Brazil, Algeria, and India are reshaping global power in a multipolar world driven by negotiation and adaptability rather than dominance.

For much of the post–Cold War era, global power appeared concentrated in the hands of a limited number of actors. That moment is now fading. Today’s international system is being reshaped not by a single hegemon, but by the steady rise of regional powers whose influence increasingly extends beyond their borders. Mexico, Brazil, Algeria, and India exemplify this transformation. Spread across three continents, they occupy strategic positions at the crossroads of trade, energy, diplomacy, and demography. Despite their different histories, economic structures, and political systems, they share a common ambition: to convert regional strengths into global leverage. Their trajectories reflect a world no longer organized around dominance, but around negotiation, adaptability, and shifting balances of power in an increasingly multipolar order.

Despite their profound cultural differences, Mexico, Brazil, Algeria, and India share a defining structural characteristic: they are demographically young societies. This youthfulness constitutes a major strategic asset in a global context increasingly shaped by aging populations. It provides dynamism, labor potential, and social vitality, reinforcing domestic markets and long-term growth prospects. As a result, these countries possess a considerable reservoir of human capital capable of sustaining economic activity and driving productivity and innovation. The extent to which this demographic advantage translates into lasting economic and geopolitical influence will depend on sustained investment in education, skills development, job creation, and institutional capacity.

Mexico 🇲🇽 — The Bridge Between North and South

Mexico occupies a unique geopolitical position, straddling two worlds while fully belonging to neither. Deeply integrated into the North American economic system through the USMCA agreement, it nevertheless seeks to assert greater strategic autonomy on the global stage. As Latin America’s leading manufacturing hub and one of the United States’ most important trading partners, Mexico benefits from geography, industrial capacity, and supply-chain integration, particularly in the context of nearshoring. Its industrial base is geographically dispersed rather than concentrated in a single core, with major manufacturing clusters located along the northern border with the United States and in the central region around Mexico City and the Bajío. These areas host significant automotive, aerospace, electronics, and industrial production networks that are deeply embedded in North American value chains.

Despite these advantages, Mexico’s rise remains constrained by persistent structural challenges. Violence linked to organized crime, corruption, and uneven institutional capacity continue to undermine its international credibility. Economic growth has slowed in recent years, and the education system struggles to match Organisation for Economic Co-operation and Development (OECD) standards, limiting long-term productivity gains. Mexico’s influence therefore manifests less through traditional diplomacy and more through structural and societal channels, including migration, cultural reach, and educational exchange. Positioned between the Global North and the Global South, Mexico functions as a strategic connector, whose geopolitical importance lies as much in its role as an intermediary as in its national ambitions.

Brazil 🇧🇷 — A Regional Power with Global Ambitions

Brazil represents one of the most visible expressions of Global South diplomacy. As the largest economy in Latin America, it has increasingly sought to project influence beyond its immediate region, positioning itself as a voice for emerging and developing countries in international forums. Hosting the G20 summit underscored Brazil’s ambition to operate as a global agenda-setter rather than merely a regional leader. This diplomatic posture is underpinned by a highly concentrated economic core, with the southeastern region—particularly São Paulo—serving as the country’s primary financial, industrial, and logistical hub. São Paulo anchors Brazil’s manufacturing base and advanced services, while complementary regions such as Rio de Janeiro (energy and logistics), Minas Gerais (mining and heavy industry), and the southern states contribute to a diversified and export-oriented economic landscape.

Brazil’s foreign policy is defined by strategic multi-alignment. Rather than committing exclusively to any single bloc, it maintains active engagement with the United States, China, the European Union, and fellow BRICS members. This flexibility allows Brazil to navigate great-power competition while preserving diplomatic autonomy. Its geopolitical weight is reinforced by demographic scale, vast agricultural capacity, and environmental significance—particularly its central role in climate governance through stewardship of the Amazon. However, domestic political instability, deep social inequality, and persistent infrastructure bottlenecks continue to limit Brazil’s ability to fully translate economic potential into sustained global influence. Its strength therefore lies less in short-term economic momentum than in its capacity to mediate, negotiate, and shape global narratives within an increasingly fragmented international system.

Algeria 🇩🇿 — Energy as a Geopolitical Lever

Algeria’s geopolitical relevance is anchored primarily in energy. Located at the crossroads of Europe, the Mediterranean, and the African Sahel, it occupies a strategic position that has gained renewed importance in the wake of Europe’s energy reconfiguration following the war in Ukraine. As a key natural gas supplier to the European Union, Algeria plays a stabilizing role in regional energy security and remains an important actor in Mediterranean energy dynamics.

Algerian foreign policy is characterized by a strong emphasis on sovereignty, non-alignment, and strategic autonomy, reflecting its post-independence diplomatic tradition. While these principles enhance its credibility among certain partners, Algeria’s global influence remains constrained by a heavy dependence on hydrocarbon exports, limited economic diversification, and bureaucratic rigidity. For Algeria, the central strategic challenge lies in diversifying its export base beyond hydrocarbons in order to secure long-term economic resilience. Expanding industrial, agricultural, and value-added exports would not only reduce structural vulnerability to energy price fluctuations, but also strengthen the country’s capacity to project influence beyond the energy sector. In this context, the development of the Gara Djebilet iron ore deposit in the southwest of the country—one of the largest in the world—highlights Algeria’s potential to build a broader industrial base and reinforce export diversification. Regional tensions in the Maghreb and declining leverage in the Sahel further complicate its position. Nevertheless, if Algeria succeeds in leveraging its energy revenues to accelerate industrial development, invest in renewable infrastructure, and mobilize its young human capital, it could emerge as a pivotal actor linking Europe and Africa in the energy transition era.

India 🇮🇳 — Toward Superpower Status?

India stands apart due to the scale and speed of its transformation. As the world’s most populous country and one of its fastest-growing major economies, India has moved decisively from regional prominence toward global relevance. Sustained growth rates exceeding six percent, combined with ambitious reforms in education, digital infrastructure, and manufacturing, underpin its long-term aspirations. This momentum is supported by a diversified industrial geography, with major innovation and production hubs concentrated around cities such as Bangalore and Hyderabad—two of the country’s most dynamic centers for information technology, biotechnology, pharmaceuticals, and research and development. These urban clusters play a critical role in positioning India within global value chains and knowledge-based industries.

India’s geopolitical posture reflects a careful balance between strategic partnerships and independent leadership. It plays an active role in Global South frameworks such as the expanded BRICS while simultaneously deepening security and economic ties with Western powers through initiatives like the Quad (Quadrilateral Security Dialogue), which functions as a mechanism to counterbalance China’s growing influence in the Indo-Pacific without formal alliance commitments. India’s influence increasingly extends into technology, space exploration, and digital governance, reinforcing its profile as a systemic actor in the region. Yet significant challenges remain, including persistent inequality, uneven access to quality education, infrastructure gaps, and the pressure to generate sufficient skilled employment for a rapidly growing workforce. Still, India’s capacity to convert demographic scale, industrial dynamism, and technological ambition into structured economic and geopolitical power positions it as one of the most credible candidates for future great-power—or even superpower—status.

Conclusion

Taken together, Mexico, Brazil, Algeria, and India illustrate four distinct pathways through which emerging powers seek to assert themselves in an increasingly multipolar world. Mexico leverages geography and integration into global value chains, Brazil relies on diplomacy and mediation, Algeria draws influence from energy and strategic positioning, and India builds on scale, innovation, and long-term ambition. None of these countries qualifies yet as a traditional superpower, but each contributes in meaningful ways to the rebalancing of global power.

Their trajectories reflect a broader transformation of the international system. Power is no longer concentrated in a single center, but dispersed among multiple actors capable of negotiation, alignment, and strategic adaptation. In this evolving landscape, influence depends less on domination than on the ability to connect regions, secure resources, mobilize human capital, and shape the rules of engagement. The world is no longer governed by one power; it is increasingly negotiated among many.

This transformation also exposes the growing gap between contemporary geopolitical realities and existing global institutions. Among emerging powers, Brazil and India are frequently cited as the most legitimate candidates for permanent seats on the United Nations Security Council. Both combine regional leadership, demographic and economic weight, and sustained engagement in multilateral diplomacy. In India’s case, the argument is particularly compelling: with a population exceeding 1.4 billion people, it is now the world’s most populous country, yet remains absent from the Security Council’s permanent membership. This imbalance underscores the limits of an institutional architecture inherited from the post–World War II order in a world that has fundamentally changed.

👉 Recommended Reading

For readers wishing to explore these issues further, a wide range of books examine the rise of emerging powers and the transformation of the global order. Works by Fareed Zakaria, Parag Khanna, and Ian Bremmer offer accessible analyses of multipolarity and global fragmentation, while authors such as Hubert Védrine, Samir Amin, and Thomas Piketty provide critical perspectives on power, inequality, and global governance. Region-specific studies on India and Brazil further illuminate how demographic scale, diplomacy, and strategic autonomy shape contemporary geopolitics.

Point de bascule

Le référendum québécois de 1995 a mis en lumière de profondes ambiguïtés autour de la souveraineté. Une question peu claire a fragilisé le mandat démocratique, révélant la nécessité d’une Loi sur la clarté afin de garantir un consensus véritablement inclusif.

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Il est des moments où une société ne décide pas seulement de son avenir, mais découvre les limites de son propre consentement.

Le référendum québécois de 1995 demeure l’un des événements politiques les plus marquants de l’histoire contemporaine du Canada. Ce scrutin, qui a vu un résultat extrêmement serré, a laissé une empreinte durable dans le débat constitutionnel, non pas tant pour ce qu’il a tranché que pour ce qu’il a révélé : une ambiguïté profonde quant à la nature exacte du projet soumis aux électeurs. Cette zone grise, rarement assumée mais souvent évoquée, a conduit, quelques années plus tard, à l’adoption de la Loi sur la clarté référendaire.

La question posée en 1995 ne contenait pas le mot « indépendance » mais préférait celui de « souveraineté », plus vague, assorti d’une proposition de partenariat politique et économique avec le reste du Canada. Cette formulation permettait de rassembler une coalition plus large, mais elle introduisait un flou majeur : la souveraineté était-elle conditionnelle à ce partenariat ou la rupture devait-elle être immédiate et unilatérale ? Cette ambiguïté a permis à des électeurs aux attentes fondamentalement différentes de se rallier à un même « OUI », affaiblissant ainsi la solidité du mandat démocratique.

En démocratie directe, la clarté de la question est essentielle. Les conséquences du vote étaient majeures : la possible sécession d’une province et la remise en question de l’ordre constitutionnel. Un résultat aussi serré (50 % contre 50 %) ne peut raisonnablement être interprété comme un mandat clair pour transformer radicalement l’ordre constitutionnel. Il signifie qu’un Québécois sur deux rejetait le projet proposé.

La formulation de la question elle-même entretenait une ambiguïté qui brouillait la frontière entre réforme profonde et sécession. Le recours au terme « souveraineté », combiné à la promesse d’un partenariat avec le Canada, laissait entendre que la rupture ne serait pas immédiate et se ferait dans un cadre négocié. Or, cette distinction essentielle n’était pas explicite dans la question. Le problème n’était pas une incompréhension populaire, mais une formulation qui permettait plusieurs interprétations incompatibles, réduisant ainsi la légitimité du résultat.

Une démocratie ne se résume pas à un simple calcul arithmétique. Gouverner un État profondément divisé sur une question aussi fondamentale que la souveraineté (ou l’indépendance) pose un problème majeur. Une indépendance proclamée sur la base d’un appui aussi étroit aurait immédiatement souffert d’un déficit de cohésion interne, rendant toute transition institutionnelle fragile et vulnérable.

C’est dans ce contexte que le gouvernement fédéral a décidé de saisir la Cour suprême du Canada. En 1998, dans le cadre du Renvoi relatif à la sécession du Québec, la Cour s’est prononcée sur les conditions juridiques entourant une éventuelle sécession. Elle a affirmé clairement qu’une province ne pouvait pas se séparer unilatéralement du Canada, ni en vertu du droit canadien ni en vertu du droit international. Toutefois, la Cour a également reconnu qu’un vote démocratique clair en faveur de la sécession imposerait une obligation de négocier, sous réserve d’une question claire et d’une majorité claire.

La Loi sur la clarté référendaire, adoptée en 2000 sous le gouvernement de Jean Chrétien, découle directement de cet avis. Elle confère au Parlement fédéral le pouvoir d’évaluer la clarté de la question posée lors d’un éventuel référendum sur la sécession et la clarté de la majorité obtenue. Son objectif était d’empêcher une répétition d’un scénario où un choix aux conséquences irréversibles serait fondé sur une question équivoque.

Au Québec, cette loi a été perçue comme une intrusion dans le droit à l’autodétermination, mais elle répond à une problématique soulevée en 1995 : celle de la nécessité de distinguer clairement un projet de sécession d’un projet de réforme politique. Le débat sur l’avenir politique du Québec dépasse donc le simple affrontement fédéralisme-souverainisme. Les clivages culturels et linguistiques, souvent mis en avant, ne suffisent plus à expliquer les désaccords profonds dans la société québécoise. Les intérêts en jeu sont aussi économiques, institutionnels, sociaux et géostratégiques, traversant les communautés elles-mêmes, opposant régions, générations, milieux économiques et visions du rôle de l’État.

Un autre aspect du référendum, souvent épineux, concerne ce que l’on a appelé le « vote ethnique ». L’expression elle-même est problématique, mais il est incontestable que certaines communautés culturelles et linguistiques ont voté majoritairement contre le projet souverainiste. Ce phénomène ne relève pas tant d’un rejet culturel du Québec francophone que d’une logique rationnelle propre aux minorités. Dans un contexte de transformation politique majeure, ces groupes ont privilégié la stabilité institutionnelle, la prévisibilité juridique et la protection des droits. Le fédéralisme canadien, avec sa Charte des droits et libertés et son cadre multiculturel, apparaissait alors comme une garantie plus sûre qu’un projet d’indépendance incertain.

Le référendum a ainsi révélé une autre limite du projet souverainiste : sa difficulté à rallier l’ensemble des composantes de la société québécoise. Une décision aussi structurante que l’indépendance ne peut reposer sur l’adhésion d’un seul groupe linguistique ou culturel. Elle suppose un consensus large et inclusif. Dans ce contexte, le malaise entourant le « vote ethnique » illustre moins une fracture culturelle qu’un déficit de confiance. Il souligne l’incapacité du projet à rassurer toutes les composantes de la population quant à leur place dans un Québec souverain.

Là encore, la question n’est pas morale, mais démocratique. Peut-on engager un processus de rupture constitutionnelle lorsque l’adhésion varie fortement selon l’origine, la langue ou le parcours migratoire des citoyens ? Le fédéralisme canadien, malgré ses imperfections, a jusqu’ici offert un cadre dans lequel cette pluralité pouvait coexister sans remettre en cause l’équilibre institutionnel.

Le Québec est par ailleurs profondément ancré dans un espace nord-américain qui façonne ses institutions, son économie et sa culture politique. Il partage un continent, un marché, des chaînes d’approvisionnement et un environnement géopolitique avec ses voisins. Cette réalité rend peu crédible l’idée d’une indépendance idéologique ou symbolique détachée de considérations très concrètes telles que l’accès aux marchés, la monnaie, les frontières, la sécurité ou les relations internationales. Une indépendance « pure et dure », pensée en vase clos, s’inscrit difficilement dans ce cadre continental.

Dans ce contexte, malgré ses défauts, le fédéralisme canadien demeure la seule alternative sérieuse et fonctionnelle pour le Québec. Il offre un compromis pragmatique, permettant un haut degré d’autonomie tout en assurant une stabilité économique et institutionnelle. Il n’est ni figé ni exempt de tensions, mais il demeure évolutif, comme l’histoire canadienne l’a montré à maintes reprises.

L’histoire du fédéralisme canadien montre d’ailleurs qu’il a su évoluer par ajustements successifs plutôt que par ruptures brutales. Le rapatriement de la Constitution en 1982, malgré ses limites et ses controverses au Québec, a renforcé la protection des droits fondamentaux et consacré le bilinguisme institutionnel à l’échelle fédérale. Les accords administratifs asymétriques conclus au fil des décennies — notamment en matière d’immigration, de formation de la main-d’œuvre ou de culture — ont permis au Québec d’exercer des compétences élargies sans remise en cause de l’ensemble du cadre constitutionnel. Plus récemment, la reconnaissance symbolique du Québec comme « nation » au sein du Canada par la Chambre des communes, bien que principalement politique, illustre cette capacité d’adaptation du fédéralisme à la réalité plurinationale du pays. Ces évolutions, souvent graduelles et imparfaites, témoignent néanmoins d’un système capable d’intégrer des revendications distinctes sans basculer dans l’instabilité institutionnelle.

Une autre question demeure toutefois en suspens : celle d’un éventuel troisième référendum dont l’issue serait, une fois de plus, défavorable au projet indépendantiste. Une démocratie ne peut raisonnablement être placée dans un état de suspension permanente, où un même choix fondamental est reposé indéfiniment jusqu’à l’obtention du résultat souhaité par l’un des camps. À défaut d’un mandat clair et durable, la répétition référendaire risque de produire l’effet inverse de celui recherché : une lassitude démocratique, une érosion de la confiance et le sentiment, chez une partie de la population, d’être maintenue en otage d’un débat sans fin. La légitimité d’un projet politique ne repose pas seulement sur la possibilité de le soumettre au vote, mais aussi sur la capacité à reconnaître un refus collectif et à en tirer les conséquences politiques. À défaut, le référendum cesse d’être un instrument d’expression démocratique pour devenir un mécanisme de pression, fragilisant encore davantage le consentement qu’il prétend mesurer.

Trente ans après le référendum de 1995, la leçon demeure pertinente. Une démocratie mature ne se mesure pas uniquement à sa capacité de consulter, mais à sa capacité de reconnaître les limites du consentement lorsque celui-ci est profondément fragmenté. Dans un contexte aussi lourd de conséquences que celui de l’avenir politique d’un peuple, la clarté n’est pas un luxe rhétorique. Elle constitue une condition essentielle de légitimité — et peut-être la seule base solide sur laquelle une société peut envisager un véritable point de bascule.

📚 Pour aller plus loin

Les réflexions développées dans cet article s’inscrivent dans un débat intellectuel et politique beaucoup plus vaste, nourri par des travaux issus de l’histoire, du droit, de la sociologie et de la théorie démocratique. Les ouvrages suivants proposent des éclairages complémentaires sur les enjeux abordés ici — qu’il s’agisse de la souveraineté, du fédéralisme, du pluralisme ou des limites du consentement démocratique. Cette sélection, volontairement non exhaustive, vise avant tout à offrir quelques repères à celles et ceux qui souhaitent approfondir la réflexion au-delà du cadre de cet article.

Au-Dessous des Cartes : frontières africaines et héritages coloniaux

Traçées à la règle lors de la Conférence de Berlin, les frontières africaines continuent d’influencer la géopolitique et l’identité des nations.

Lorsqu’on observe une carte de l’Afrique, on remarque vite que de nombreuses frontières sont tracées de façon presque mécanique : de longues lignes droites qui traversent déserts, forêts et montagnes. Ces découpages géométriques n’ont rien de naturel. Ils résultent directement du partage du continent entre puissances européennes à la fin du XIXᵉ siècle, lors de ce que l’on appelle la « course au clocher ». C’est à la Conférence de Berlin de 1884-1885 que ces ambitions furent fixées sur le papier : les représentants de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de la Belgique, du Portugal, de l’Italie et de l’Espagne s’y partagèrent l’Afrique comme on découpe un gâteau, sans consulter les populations locales.

Avant cette conférence, l’Afrique n’était pas un continent « vide » politiquement. Elle abritait depuis des siècles des royaumes, des empires et des structures politiques variées : l’empire du Mali, l’empire Songhaï, le royaume du Bénin, le sultanat de Sokoto, les chefferies zouloues ou encore la régence d’Alger intégrée à l’Empire ottoman. Mais ces entités fonctionnaient selon des logiques différentes de celles des États-nations européens. Le pouvoir se définissait davantage en termes de zones d’influence et d’alliances mouvantes, et non par des frontières fixes et inviolables. La colonisation imposa une toute autre vision, celle d’un territoire découpé et contrôlé dans ses moindres limites.

La Conférence de Berlin fut donc un tournant majeur. On y traça des frontières à la règle et au compas, en suivant des méridiens, des parallèles ou des fleuves. Les peuples, leurs langues, leurs cultures furent ignorés. Résultat : certaines communautés furent coupées en deux ou trois États différents, comme les Somalis répartis entre la Somalie, Djibouti, l’Éthiopie et le Kenya. Ailleurs, des populations très différentes furent regroupées de force dans une même entité coloniale, comme au Nigeria, où cohabitent aujourd’hui Yoruba, Hausa-Fulani et Igbo. Ces découpages arbitraires expliquent en partie les tensions, guerres civiles ou revendications séparatistes qui jalonnent l’histoire contemporaine du continent.

Après les indépendances des années 1950 à 1970, une question cruciale s’est posée : fallait-il redessiner les frontières pour les adapter aux réalités locales ? L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), fondée en 1963, a tranché : mieux valait conserver les frontières héritées de la colonisation. L’argument était simple : rouvrir la question risquait de provoquer une explosion de conflits territoriaux ingérables. Ce choix, pragmatique, a évité de nombreux affrontements, mais il a aussi figé des découpages souvent artificiels.

C’est dans ce cadre que s’inscrivent les débats contemporains. On entend parfois, dans des disputes politiques ou médiatiques, que tel ou tel pays africain serait une « invention » coloniale. Certains Marocains affirment ainsi que l’Algérie aurait été « créée » par la France en 1830, et qu’elle ne posséderait pas de véritable histoire antérieure. Mais cette affirmation, destinée à dénigrer l’Algérie, occulte une vérité plus large : presque tous les pays africains actuels sont le fruit des frontières tracées par les colonisateurs. L’Algérie, loin d’être née de rien, était organisée sous la régence d’Alger avant la conquête française. La colonisation a certes transformé cette régence en colonie, puis fixé ses limites administratives, mais elle n’a pas inventé ex nihilo un pays. Le Maroc, de son côté, a lui aussi connu un redécoupage colonial : placé sous protectorat français et espagnol en 1912, il n’a retrouvé son indépendance qu’en 1956.

L’exemple de l’Afrique du Sud illustre bien ce paradoxe. Le pays moderne a lui aussi été façonné par la colonisation. L’ancien drapeau, utilisé de 1928 à 1994, portait en son centre trois petits drapeaux européens : celui de l’Empire britannique, celui des Pays-Bas (le vieux drapeau orange-blanc-bleu) et celui de la République du Transvaal, représentant les Afrikaners. Ces symboles traduisaient la vision coloniale et ségrégationniste de l’époque, où l’histoire sud-africaine était réduite à ses influences européennes, en ignorant les peuples autochtones majoritaires. Imaginez qu’en 2025, vous disiez à un Sud-Africain qu’il est la « création » des Britanniques, des Hollandais et des Afrikaners : il vous regarderait probablement avec perplexité. Car l’identité sud-africaine moderne ne se définit pas seulement par ses héritages européens, mais aussi et surtout par son combat contre l’apartheid, par des figures comme Nelson Mandela, et par la volonté de bâtir une nation arc-en-ciel, multiraciale et plurilingue.

Cet exemple éclaire le débat algéro-marocain. Dire que l’Algérie est une invention française, c’est aussi réducteur que de prétendre que l’Afrique du Sud n’est qu’un produit des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne. Les nations se construisent dans la durée, par les luttes, par les résistances, par les épreuves traversées ensemble. L’Algérie s’est affirmée comme nation à travers sa guerre de libération et sa culture, tout comme l’Afrique du Sud s’est affirmée à travers sa lutte contre l’apartheid. Ce n’est pas un traité signé à Berlin ou un drapeau colonial qui définit une identité nationale, mais la capacité d’un peuple à s’approprier son histoire et à construire son avenir.

Cette logique du « découpage par l’extérieur » ne se limite pas au continent africain. Le Proche-Orient a lui aussi été façonné par des accords coloniaux : les célèbres accords Sykes-Picot de 1916, signés entre la France et l’Empire britannique, prévoyaient déjà le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman avant même la fin de la Première Guerre mondiale. Ces frontières, tracées sans consultation des peuples concernés, donnèrent naissance aux mandats français (Syrie, Liban) et britanniques (Irak, Palestine, Transjordanie). Là encore, les lignes imposées par les puissances coloniales ignoraient les clivages religieux, ethniques et culturels de la région. Un siècle plus tard, les conséquences se font toujours sentir : guerres israélo-arabes, tensions irakiennes, crise syrienne, et une question palestinienne toujours insoluble. L’Afrique et le Proche-Orient partagent donc cette même expérience historique : celle d’un avenir national contraint par des cartes dessinées à l’étranger.

En fin de compte, les frontières africaines sont bien un héritage colonial, commun à l’ensemble du continent. Mais réduire un pays à cette dimension, c’est méconnaître la richesse des trajectoires nationales. Le défi pour l’Afrique contemporaine est d’assumer cet héritage tout en affirmant des identités politiques et culturelles autonomes. Les peuples n’ont pas choisi leurs frontières, mais ils choisissent chaque jour d’exister comme nations. C’est cette dynamique vivante qui rend caduque l’argument selon lequel tel ou tel pays serait une simple « création » coloniale. L’Afrique est bien plus que ses cartes tracées à Berlin : elle est l’histoire de ses peuples en marche.

En définitive, il est facile de brandir de vieilles cartes ou de répéter des slogans simplistes pour nier la légitimité d’un pays ou d’un peuple. Mais ces raisonnements réducteurs n’apportent rien, si ce n’est la division et la confusion. L’histoire est complexe, et elle mérite d’être comprise dans toute sa profondeur. C’est pourquoi il est essentiel de s’instruire, de lire, de comparer les sources et de replacer chaque événement dans son contexte. L’instruction et le savoir ne sont pas un luxe : ils sont un devoir, parce qu’ils permettent de dépasser les mythes et les manipulations pour accéder à une compréhension véritable des peuples et de leur histoire.

Pour aller plus loin

L’histoire des frontières africaines et du découpage colonial continue de susciter de nombreux débats parmi les chercheurs et les passionnés d’histoire et de géopolitique. Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir ce sujet, plusieurs ouvrages de référence offrent des analyses détaillées, qu’il s’agisse de la Conférence de Berlin ou encore de l’héritage colonial dans la construction des nations modernes. La sélection bibliographique ci-dessous propose quelques pistes incontournables pour explorer ces thèmes en profondeur.

Et si Gilles Kepel avait vu juste ?

Dans son ouvrage Jihad : Expansion et Déclin de l’Islamisme, Gilles Kepel analyse l’évolution de l’islam politique, soutenant que l’islamisme connaît un déclin structurel, miné par ses contradictions internes et ses échecs. Aujourd’hui, des mouvements tels que le Hezbollah et le Hamas voient leur légitimité s’éroder face à une jeunesse contestataire, éduquée et connectée, annonçant les prémices d’un monde post-théocratique.

Dans Jihad : Expansion et Déclin de l’Islamisme, publié en 2000 — soit quelques mois avant les attentats du 11 septembre 2001 — le politologue français Gilles Kepel retrace trois décennies d’histoire de l’islam politique, depuis la montée en puissance des Frères musulmans en Égypte jusqu’à l’essor du djihadisme international. Il y défend une thèse audacieuse : l’islamisme, loin d’être une force irrésistible, aurait amorcé un reflux profond, affaibli par ses propres contradictions, ses échecs politiques et une perte croissante de légitimité auprès des populations musulmanes.

Kepel distingue trois grandes étapes : l’islamisation par le bas — à travers la prédication ou da‘wa, l’éducation, et l’activation de réseaux sociaux traditionnels (tels que les cercles familiaux, associatifs ou communautaires, bien avant l’essor des plateformes numériques) —, puis la conquête du pouvoir par des voies révolutionnaires ou électorales, et enfin une radicalisation djihadiste comme dernier soubresaut. Selon lui, l’islamisme n’a jamais su offrir un modèle de société stable, attractif ou durable. Sa prédiction ? Qu’après son apogée dans les années 1980-1990, un reflux profond s’amorcerait, en particulier chez les jeunes générations.

À l’époque, cette analyse pouvait sembler prématurée. Pourtant, à la lumière des événements récents, elle prend une nouvelle signification. Le conflit à distance entre Israël et l’Iran, l’affaiblissement du régime des ayatollahs, la déliquescence de ses alliés syriens et libanais : autant de signes d’un essoufflement du modèle théocratique iranien. Depuis 1979, la République islamique a cherché à exporter sa révolution à travers le « croissant chiite », en soutenant notamment le Hezbollah, les milices chiites irakiennes et le régime de Bachar el-Assad. Aujourd’hui, cet axe est fragilisé, miné par les crises économiques, les soulèvements populaires et l’impopularité croissante de ses dirigeants.

Les manifestations en Iran, souvent menées par des femmes et des jeunes, témoignent d’une volonté de rupture générationnelle. Si le régime des mollahs venait à chuter ou à se transformer radicalement, cela pourrait marquer la fin d’un des derniers régimes théocratiques du monde contemporain.

Mais attention à ne pas tirer de conclusions hâtives. Les Talibans en Afghanistan rappellent que l’islamisme radical peut encore s’imposer par la force. Depuis leur retour au pouvoir en 2021, ils ont instauré un régime fondé sur une lecture ultraconservatrice de la charia, réduisant les femmes au silence et interdisant toute opposition. Leur isolement ne doit pas faire oublier la résilience de certaines formes extrêmes d’islamisme, notamment dans des contextes d’effondrement étatique.

Dans le même ordre d’idées, l’expérience de Daech illustre l’échec retentissant du projet de restauration du califat. En 2014, le groupe proclame à Mossoul la naissance d’un État islamique, nourri du rêve d’un empire transnational bâti sur la violence et la terreur.

À cheval entre l’Irak et la Syrie, l’organisation s’impose dans un contexte d’effondrement des pouvoirs centraux. Le retrait américain d’Irak et la guerre civile en Syrie laissent un vide dont Daech profite pour contrôler de vastes territoires, de Mossoul à Raqqa, et y instaurer une dictature implacable.

Mais ce projet messianique s’écroule vite sous le poids de ses propres contradictions : brutalité sans limites, rejet massif des populations, absence de vision politique et riposte militaire internationale. Aujourd’hui, cette utopie fanatique s’est dissoute comme neige au soleil, ne laissant derrière elle qu’un champ de ruines idéologiques.

D’autres variantes de l’islamisme subsistent : l’AKP d’Erdogan, qui mêle à la fois islamisme modéré et autoritarisme électoral ; les groupes djihadistes actifs au Sahel ; ou encore l’Arabie saoudite, écartelée entre modernisation économique et maintien d’un appareil religieux conservateur.

Dans ce paysage en mutation, deux mouvements historiquement puissants attirent l’attention : le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza. Tous deux sont à la fois politiques, religieux et militaires, et liés étroitement à l’Iran. Or, cette dépendance devient de plus en plus problématique à mesure que les sociétés évoluent.

Au Liban, une part croissante de la population — y compris chiite — remet en cause la légitimité du Hezbollah. Jadis perçu comme une force de résistance face à Israël, il est aujourd’hui accusé de bloquer toute réforme, de contribuer à l’effondrement économique et de renforcer la mainmise iranienne sur le pays.

Du côté palestinien, le Hamas — né comme alternative au Fatah — a consolidé son pouvoir à Gaza par la force. Sa stratégie de confrontation permanente avec Israël, souvent au détriment des civils, lui vaut des critiques croissantes, notamment parmi les jeunes et en Cisjordanie. Le paradoxe tragique, c’est que plus les civils paient le prix des conflits, plus le Hamas renforce son discours victimaire et messianique. À terme, les Palestiniens devront choisir : poursuivre dans cette voie ou se tourner vers une autorité civile, pluraliste, détachée des agendas extérieurs.

Ces deux mouvements voient leur légitimité érodée non seulement par la pression extérieure, mais aussi par une contestation interne, souvent portée par une jeunesse éduquée, connectée et moins perméable à l’idéologie religieuse. Leur affaiblissement, s’il se confirme, ne ferait que valider l’intuition de Kepel : l’islamisme politique s’épuise de l’intérieur, plus qu’il ne recule par la guerre.

Les soulèvements populaires du Printemps arabe, survenus entre 2010 et 2012, illustrent également cette dynamique. Bien que certains mouvements islamistes aient tenté d’en tirer profit, les révolutions arabes n’ont pas été portées par des courants religieux. Au contraire, elles ont exprimé un ras-le-bol généralisé face à l’autoritarisme, à la corruption, à la pauvreté — et non une volonté d’instaurer des régimes théocratiques. Ce rejet implicite de l’islam politique comme solution de rechange renforce l’idée que la jeunesse arabe cherche avant tout liberté, justice sociale et dignité, bien plus que des utopies religieuses. Un autre indice du basculement vers un monde post-théocratique.

Certes, ce n’est pas la fin de l’islam dans la sphère publique, ni même la disparition de toute idéologie islamiste. Mais c’est sans doute la fin d’un cycle, celui des grandes utopies politico-religieuses qui prétendaient réconcilier foi, justice sociale et souveraineté. Un monde post-théocratique semble poindre, dans lequel la religion ne disparaîtra pas, mais ne dominera plus l’État.

Notre réflexion est peut-être subjective. Mais elle s’inscrit dans une tendance observable : celle d’un islamisme en perte de vitesse, contesté par ceux-là mêmes qu’il prétendait libérer.

Note : [sur 5 ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ ]

⭐️⭐️⭐️

Quelques passages marquants du livre:

Les « victoires » des islamistes sunnites en Afghanistan et au Soudan, en effet, payés et armés par l’Arabie Saoudite et la CIA dans un cas, portés par un coup d’État militaro-religieux dans l’autre, ne tenaient guère la comparaison face à la véritable révolution qui avait eu lieu en Iran. Par-delà la spécificité chi’ite de ce pays, elle incarnait l’utopie islamiste au sens large. Or tout au long des huit années de guerre contre l’Irak, un seul groupe social, le monde du bazar et des affairistes liés au pouvoir politico-religieux, a confisqué la République islamique. Au détriment des anciennes élites du temps du Chah, mais surtout de la jeunesse pauvre, envoyée d’abord manifester face aux baïonnettes de l’armée impériale, puis, la révolution accomplie, martyrisée en masse sur les champs de mines irakiens.

Pour l’establishment saoudien dont ben Laden et Azzam étaient proches, la cause sacrée du jihad afghan permettait d’encadrer des trublions potentiels, de les détourner de la lutte contre les pouvoirs établis du monde musulman et contre le grand allié américain, et de les soustraire à l’influence iranienne. Aux États-Unis, la cause était entendue: les « jihadistes » combattaient « l’Empire du Mal » soviétique, évitant aux boys du Middle West de risquer leur vie, et les pétromonarchies payaient la facture, soulageant d’autant le contribuable américain.

À l’explosion de la population a succédé une baisse régulière et rapide de la natalité, chez les nouveaux urbains confrontés à des problèmes insolubles de logement, et dont les femmes, en ayant accès au travail, sont obligées de réguler leur fécondité, en fonction des contraintes citadines. Par-delà l’idéologie nataliste des militants islamistes, qui voient dans la multiplication des berceaux la promesse de combatants pour les jihads de demain, les jeunes couples qui vivent dans les métropoles du monde musulman en l’an 2000 se déterminent d’abord selon leurs aspirations concrètes au mieux-être. Celle-ci passent par une baisse de la natalité, qui substitue aux fratries de sept membres et plus qui étaient encore la norme il y a vingt ans des familles de deux ou trois enfants.

Porter le voile dans les institutions publiques qui le prohibent n’est plus revendiqué comme le respect d’une injonction de la chari’a, mais comme un « droit de l’homme » (voire de la femme), l’expression d’un libre choix, à l’instar de tout autre.

La violence incontrôlée qui a marqué les années 1990, même si beaucoup soupçonnent qu’elle a été attisée par des agents provocateurs de régimes qui y avaient intérêt, reste dans toutes les mémoires. Pour cette raison, la composante la plus modérée de la mouvance multiplie les professions de foi démocratique pour se distancier d’un phénomène qui obère son avenir politique. Les classes pieuses qui constituent sa base sociale recherchent de nouvelles alliances avec leurs contreparties laïques, voire chrétiennes dans les États multiconfessionnels. Ainsi, au Liban, le Hizballah chi’ite, à l’origine un groupuscule terroriste prestataire de services pour l’Iran de Khomeini, s’est transformé en mouvement de masse des déshérités, puis est devenu l’incarnation de la résistance nationale libanaise contre Israël, applaudi comme tel par toute les composantes du spectre religieux du pays. Dans la perspective d’un accord de paix entre la Syrie, son client libanais, et l’État hébreu, le parti de Dieu, qui est représenté au Parlement, retournera son énergie vers le théâtre politique intérieur libanais; il est, à ce titre, l’objet des attentions de plus d’un responsable chrétien maronite.

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Les cicatrices d’un Maghreb divisé

Les relations entre l’Algérie et le Maroc, marquées par une rivalité historique, illustrent les tensions géopolitiques du Maghreb. Le conflit autour du Sahara occidental continue d’impacter leur intégration régionale, entravant stabilité et coopération.

Les relations entre l’Algérie et le Maroc constituent l’un des feuilletons géopolitiques les plus complexes du Maghreb et du monde arabe. À la fois proches par l’histoire, la religion, la culture et la langue, ces deux pays voisins ont pourtant construit, depuis leurs indépendances respectives, une rivalité profonde qui continue de marquer l’équilibre régional. Cette relation oscillant entre méfiance, tensions diplomatiques et affrontements indirects, est souvent qualifiée de « guerre froide maghrébine ». Elle illustre combien les frontières héritées de la colonisation et les choix politiques post-indépendance pèsent lourdement sur la stabilité du Maghreb.

Si l’on veut comprendre pourquoi les relations entre l’Algérie et le Maroc restent si tendues, il faut d’abord constater que les deux pays ont pris des trajectoires diamétralement opposées après leurs indépendances. Le Maroc a conservé une monarchie centralisée et stable, qui s’est affirmée comme l’un des piliers du pouvoir politique et religieux. L’Algérie, en revanche, a instauré un régime républicain issu de la guerre de libération, fondé sur le rôle prépondérant du FLN et de l’armée. Ces différences de modèles politiques, combinées à des choix diplomatiques distincts – ouverture vers l’Occident et le monde arabe pour Rabat, positionnement tiers-mondiste et non-aligné pour Alger – expliquent en grande partie l’évolution divergente des deux États. Ces trajectoires divergentes nourrissent une méfiance structurelle entre Alger et Rabat, mais elles ne suffisent pas à elles seules : les conflits frontaliers et territoriaux ont joué un rôle déterminant.

Le premier grand point de discorde apparaît dès les années 1960. En 1963, à peine un an après l’indépendance de l’Algérie, les deux pays entrent en confrontation militaire lors de la « guerre des sables ». Le Maroc, sous le règne d’Hassan II, revendiquait alors les régions frontalières de Tindouf et Béchar, estimant qu’elles faisaient historiquement partie du territoire marocain avant la colonisation française. L’Algérie, fraîchement sortie d’une guerre de libération sanglante contre la France, refuse toute concession et bénéficie du soutien diplomatique de plusieurs pays, notamment l’Égypte de Nasser et Cuba.

Ce conflit, au-delà de son aspect militaire limité, a une forte dimension juridique. En Afrique, au moment des indépendances, un principe fondamental se met en place : celui de l’uti possidetis juris, consacré par l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Ce principe stipule que les nouvelles nations doivent conserver les frontières héritées de la colonisation, afin d’éviter une multiplication des guerres territoriales. Dans ce contexte, la revendication marocaine, fondée sur des arguments historiques, s’est heurtée à une règle internationale en pleine consolidation, qui a joué en faveur de l’Algérie. Respecter les frontières coloniales devient un gage de stabilité et de légitimité sur la scène africaine. Alger apparaît ainsi comme respectueuse du droit international émergent, tandis que Rabat donnait alors l’image d’un acteur cherchant à modifier les frontières par la force. Cette perception a durablement marqué l’équilibre des relations entre les deux voisins.

Le second point de discorde majeure est lié au Sahara occidental. En 1975, après le départ de l’Espagne, le Maroc organise la « Marche verte » et annexe ce territoire riche en ressources naturelles. L’Algérie, de son côté, soutient le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui qui proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Depuis, le Sahara occidental est devenu la principale pomme de discorde entre Rabat et Alger. Pour le Maroc, ce territoire est une partie intégrante du royaume, tandis que l’Algérie défend le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.

Selon le droit international, la position algérienne bénéficie d’un socle juridique solide. Dès 1975, la Cour internationale de Justice (CIJ), saisie par le Maroc, a rendu un avis consultatif affirmant que si des liens d’allégeance existaient entre certaines tribus sahraouies et le sultan marocain, ils ne suffisaient pas à établir une souveraineté territoriale. La CIJ a donc conclu que le principe d’autodétermination devait primer, conformément à la Charte des Nations Unies et aux résolutions de l’Assemblée générale sur la décolonisation. Dans cette perspective, le Sahara occidental est considéré par l’ONU comme un territoire non autonome, en attente d’un processus de décolonisation. L’organisation a inscrit la région sur sa liste des territoires à décoloniser dès les années 1960, et elle réaffirme régulièrement le droit du peuple sahraoui à décider de son avenir par référendum. Or, ce référendum, prévu dans le cadre du cessez-le-feu de 1991, n’a jamais eu lieu, bloqué par des désaccords sur le corps électoral et par les manœuvres politiques des deux camps.

C’est dans ce contexte que James Baker, ancien secrétaire d’État américain, a été nommé en 1997 envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental. Pendant près de sept ans, il s’est efforcé de trouver une issue au conflit. En 2001, il a proposé un premier plan prévoyant une autonomie du territoire sous souveraineté marocaine, rejeté par le Polisario et l’Algérie. En 2003, il a soumis un second plan – le « Plan Baker II » – qui combinait une période d’autonomie de cinq ans, suivie d’un référendum incluant l’option de l’indépendance. Ce compromis a reçu l’appui du Polisario et d’Alger, mais Rabat s’y opposa catégoriquement, craignant que l’issue référendaire ne remette en cause son contrôle sur la région. L’échec de ces initiatives illustre les limites de la diplomatie internationale : même soutenue par une grande figure américaine et par le Conseil de sécurité, la médiation a buté sur l’intransigeance des positions et l’absence de volonté politique de part et d’autre. James Baker finira par démissionner en 2004, désabusé par l’impossibilité de concilier les exigences contradictoires des parties.

Les années 1980 et 1990 voient s’accentuer cette rivalité. Alors que le Maroc mise sur son ancrage africain et sur des alliances avec l’Occident, l’Algérie traverse une décennie noire marquée par une instabilité profonde et se replie sur elle-même. Les opportunités d’une véritable union maghrébine, incarnée par le projet de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) lancé en 1989, s’évanouissent rapidement. Les différends bilatéraux empêchent toute intégration économique et politique régionale, condamnant le Maghreb à rester l’une des régions les moins intégrées au monde. Pour les populations, cette fracture est une tragédie : familles séparées, échanges commerciaux entravés, circulation limitée, autant de barrières artificielles entre deux peuples pourtant liés.

Le XXIe siècle n’a pas apporté de véritable apaisement. Bien au contraire, les tensions se sont ravivées. La normalisation diplomatique du Maroc avec Israël en 2020, dans le cadre des accords d’Abraham, a été vécue comme une provocation par Alger, qui a perçu ce rapprochement comme une menace directe pour sa sécurité nationale. Dans le même temps, Washington a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, renforçant la position de Rabat et isolant davantage Alger sur ce dossier. En réponse, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, accusant ce dernier d’« actes hostiles », allant de l’espionnage via le logiciel Pegasus à des manœuvres régionales jugées agressives.

Les rivalités se sont exprimées également dans les sphères économique et énergétique. L’Algérie, riche en hydrocarbures, a utilisé à plusieurs reprises l’arme énergétique pour faire pression, notamment en fermant le gazoduc Maghreb-Europe qui transitait par le Maroc vers l’Espagne. De son côté, le Maroc cherche à diversifier ses partenariats énergétiques, à investir dans les énergies renouvelables et à renforcer ses alliances stratégiques avec l’Afrique subsaharienne et l’Europe. Cette compétition économique s’accompagne d’une course à l’influence diplomatique, chaque pays cherchant à rallier à sa cause des soutiens internationaux, notamment au sein de l’Union africaine et de l’ONU.

Pourtant, malgré ces divergences profondes, certains analystes soulignent que les deux pays auraient beaucoup à gagner d’une coopération accrue. Les échanges commerciaux, aujourd’hui quasi inexistants, pourraient dynamiser des économies encore fragiles. L’intégration maghrébine, bloquée depuis plus de trente ans, offrirait un marché commun de plus de 100 millions d’habitants et une meilleure capacité de négociation face aux grandes puissances. Mais les logiques de pouvoir, les calculs stratégiques et les blessures de l’histoire semblent, pour l’instant, l’emporter sur la raison économique et la fraternité entre les peuples.

Au fond, la rivalité entre l’Algérie et le Maroc illustre les difficultés qu’ont certains États postcoloniaux à dépasser les héritages du passé et à construire une vision commune de l’avenir. Chaque geste de rapprochement est souvent vite effacé par une nouvelle crise, chaque discours d’apaisement est suivi d’une surenchère politique. Pour les citoyens des deux pays, cette situation est vécue comme une absurdité : nombreux sont ceux qui considèrent que les Algériens et les Marocains sont « un même peuple », divisé artificiellement par des frontières et par des choix politiques qui échappent à toute logique.

Ainsi, les relations tumultueuses entre Alger et Rabat demeurent un frein à la stabilité et au développement du Maghreb. L’histoire récente montre que la réconciliation ne peut se limiter à des gestes symboliques : elle nécessite une volonté politique ferme, un compromis sur le Sahara occidental conforme au droit international et une vision partagée pour l’avenir de la région. En attendant, le climat reste à la méfiance et à la confrontation larvée, preuve que les cicatrices du passé freinent lourdement toute tentative de rapprochement et de coopération. Tant que cette fracture perdure, l’idée même d’une union maghrébine reste un horizon lointain.

Quelques lectures essentielles sur le Maghreb

Pour approfondir la compréhension des relations tumultueuses entre l’Algérie et le Maroc, il est utile de se tourner vers les travaux d’historiens, de politologues et de spécialistes de la région. De nombreux ouvrages et études ont analysé cette rivalité post-indépendance, en mettant en lumière les héritages coloniaux, les tensions frontalières et le conflit autour du Sahara occidental. La sélection suivante propose quelques références incontournables, en français et en anglais, qui offrent des perspectives variées – historiques, géopolitiques et juridiques – pour mieux saisir les enjeux d’un Maghreb divisé.

Le Québec face à lui-même

Vivre au Québec en tant qu’étranger peut être déroutant. Derrière une apparente froideur se cache une culture façonnée par l’histoire, la réserve, et un rapport singulier à la critique. Entre adaptation et fidélité à soi, l’enjeu est de trouver un équilibre, tout en reconnaissant la richesse que les arrivants francophones apportent à cette société en mutation.

Vivre au Québec en tant que personne issue d’une autre culture, ou simplement avec une sensibilité différente, peut parfois déstabiliser. Ce sentiment de décalage se manifeste dans la manière dont on perçoit les interactions sociales, la profondeur des échanges ou encore l’ouverture à la critique. Il arrive que l’on ressente une forme de vide, une certaine banalité dans les conversations, voire une réserve dans les rapports humains. Pour un nouvel arrivant, le caractère parfois transactionnel des échanges — souvent centrés sur des sujets récurrents — peut surprendre. Pourtant, ces premières impressions méritent d’être déconstruites avec le temps.

La fameuse « froideur québécoise » est souvent évoquée par des gens venant d’horizons où l’expressivité émotionnelle et la chaleur verbale sont la norme. Mais ce qu’on appelle froideur est, bien souvent, un mélange de réserve culturelle, d’éducation à la non-ingérence et d’un certain flegme hérité à la fois des traditions françaises rurales et d’une longue cohabitation avec l’univers anglo-saxon nord-américain. Les Québécois, dans leur grande majorité, ne sont ni distants ni fermés, mais ils privilégient une approche informelle, douce, parfois timide — et il faut du temps pour percer cette carapace de courtoisie tranquille.

Ce qui peut sembler trompeur chez les Québécois, c’est que cette convivialité initiale laisse parfois assez rapidement place à une forme d’indifférence. Autre observation, sans doute subjective elle aussi : le Québécois lambda ne semble pas particulièrement attiré par les discussions intellectuelles très poussées, ni par le style BCBG, ni par un registre de langue trop soutenu. Ces éléments ne constituent pas nécessairement des marqueurs favorisant l’intégration.

Il est également pertinent de rappeler que les Québécois ne sont pas les héritiers d’une aristocratie intellectuelle ou noble. Dès l’époque de la Nouvelle-France, la colonie fut peuplée en grande majorité par des gens issus de milieux modestes : paysans, artisans, soldats ou encore jeunes femmes envoyées comme filles du Roy. Contrairement aux élites qui façonnaient la haute culture en France, ces premiers colons ont dû développer une culture de subsistance, de résilience et de solidarité, souvent éloignée des raffinements intellectuels des salons parisiens. Cette origine populaire a laissé des traces dans l’imaginaire collectif québécois, où l’humilité, la débrouillardise et la méfiance envers les « gens qui se prennent pour d’autres » sont encore bien présentes. D’où, peut-être, une forme de réserve face aux discours critiques ou trop théoriques, perçus comme prétentieux ou déconnectés du réel.

Quant à l’idée d’un « manque de culture » ou d’instruction, elle mérite d’être replacée dans son contexte. Le Québec évolue dans une sphère nord-américaine où l’accent est souvent mis sur le concret, l’utilitaire et l’accessibilité. Ce pragmatisme peut donner l’impression que l’on fuit les grands débats, les réflexions abstraites ou les discussions philosophiques. Mais faut-il y voir un déficit d’intelligence ou simplement une autre manière de concevoir la culture ? Ici, l’humour, l’art de raconter, la musique, le théâtre, ou même la cuisine, sont des expressions vivantes d’une culture populaire bien enracinée.

Il faut aussi souligner un autre paradoxe de la société québécoise : parler un français riche, nuancé, voire littéraire, ne garantit ni reconnaissance ni intégration. Bien au contraire, cette aisance linguistique, lorsqu’elle s’exprime avec naturel chez un étranger ou un nouvel arrivant, peut être perçue comme une forme de prétention ou de supériorité sociale. Cela tient en partie à une mémoire collective marquée par le mépris jadis exercé par les élites francophones, ou par une méfiance envers tout ce qui semble s’écarter de la norme populaire.

Ainsi, on peut être instruit, cultivé, parler un excellent français — et pourtant rencontrer des résistances, aussi bien dans les relations sociales que dans le monde professionnel. Cela ne signifie pas que les Québécois rejettent la culture ou l’intelligence, mais que la forme dans laquelle elles s’expriment doit souvent être “désamorcée” par des codes de proximité, d’humilité et de légèreté. Il ne s’agit pas ici de généraliser, mais ce décalage entre langage et réception mérite d’être reconnu pour mieux comprendre certaines difficultés vécues par des personnes venues d’ailleurs.

Il est vrai, cependant, que la critique est parfois mal accueillie. Dans une société marquée par une forte valorisation de l’harmonie sociale et du respect des autres, formuler une opinion tranchée ou un jugement peut rapidement être interprété comme une attaque personnelle, voire une agression. Là où certaines cultures valorisent la joute verbale ou le débat argumenté, le Québec préfère souvent la conciliation, le compromis et un ton feutré. Ce n’est pas là une marque de faiblesse, mais une voie singulière pour apaiser et désamorcer les tensions.

Cette culture de la modération et du compromis explique aussi, en partie, pourquoi le Québec, malgré des élans indépendantistes marqués dans les années 70 et 90, n’a jamais basculé dans un nationalisme véhément ou intransigeant. La mentalité dominante reste profondément influencée par la sphère nord-américaine libérale, individualiste et consumériste, où les grandes idéologies — qu’elles soient nationalistes ou révolutionnaires — peinent à s’enraciner durablement. Un peu comme le communisme, le nationalisme pur et dur n’a jamais vraiment trouvé son terreau ici. La quête identitaire du Québec, bien que sincère, s’est exprimée davantage dans la défense des droits, du développement culturel et du respect de la diversité, plutôt que dans un projet radical d’État-nation. Même aujourd’hui, on assiste à un nationalisme québécois de proximité, qui dénigre l’adversaire tout en profitant de ses largesses — à l’image de certains élus du Bloc Québécois.

À cela s’ajoute, selon une lecture plus conservatrice, une autre dynamique rarement abordée de front : la redéfinition contemporaine des rôles de genre et de la cellule familiale. Dans une société où les piliers traditionnels — l’autorité paternelle, la famille comme socle structurant, la transmission intergénérationnelle — ont été fragilisés, l’émergence d’un nationalisme fort se heurte à l’absence de fondations symboliques claires. Pour plusieurs penseurs de droite, le nationalisme ne se résume pas à une revendication territoriale ou linguistique : il s’appuie aussi sur une vision du monde où la famille, les rôles différenciés et le sentiment d’appartenance jouent un rôle central.

Or, au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord, la montée d’un néo-féminisme parfois perçu comme radical a contribué — qu’on l’approuve ou non — à redéfinir la place de l’homme, souvent déresponsabilisé et relégué à une position floue, voire marginalisée. Dans ce contexte, l’effacement progressif des repères masculins et paternels a pu vider le discours nationaliste de sa force mobilisatrice, au profit d’un relativisme plus confortable, mais aussi plus tiède.

Mais ces différences culturelles, parfois déroutantes, peuvent être fécondes. Elles obligent à se poser des questions, à réajuster ses repères, à explorer d’autres formes de richesse humaine. Le Québec, loin d’être un désert intellectuel, est une société en mutation, façonnée par des influences multiples, dont la voix s’affirme avec sa propre sensibilité.

Cet équilibre est d’autant plus essentiel que les nouveaux arrivants francophones — Maghrébins, Français, Africains de l’Ouest et d’ailleurs — amènent avec eux bien plus qu’un simple passeport. Ils apportent un haut niveau d’instruction, une solide maîtrise du français, ainsi qu’une culture de dialogue, de l’empathie, de la politesse et du savoir-faire. On le dit peu, mais ces communautés jouent un rôle actif dans la préservation de la francophonie, dans un contexte nord-américain où elle reste constamment menacée.

Il est donc dans notre intérêt de considérer cette diversité francophone, non pas comme un risque, mais comme une véritable richesse.

Cela dit, s’adapter ne veut pas dire s’effacer. Lorsqu’on arrive ici — qu’on soit Maghrébin, Français ou d’ailleurs — il est essentiel de ne pas adhérer aveuglément à la culture ambiante. On gagne à garder sa singularité, son regard critique, sa façon de penser et de vivre. C’est dans cet équilibre — entre enracinement local et fidélité à soi — que réside, sans doute, la véritable richesse de l’expérience migrante et humaine.

Quand une révolution chasse un tyran pour en instaurer un autre

En 1979, les Iraniens renversent la monarchie du Chah, espérant la liberté. Mais la République islamique imposée par Khomeiny inaugure une nouvelle ère autoritaire. Cet article revient sur cette révolution confisquée et ses répercussions jusqu’à aujourd’hui.

Avant 1979, l’Iran était dirigé d’une main de fer par Mohammad Reza Pahlavi, le Chah d’Iran. Porté par une modernisation à marche forcée et soutenu par les États-Unis, il rêvait d’un empire moderne aligné sur l’Occident. Pourtant, ce projet s’effondra brutalement à la fin des années 1970 dans ce que l’on appelle aujourd’hui la Révolution iranienne. Si la chute du Chah fut saluée par des millions d’Iraniens, la suite de l’histoire se révéla bien moins libératrice qu’espérée.

Le régime cumulait les griefs. Son autoritarisme reposait sur la redoutée police politique SAVAK, tandis que ses réformes modernisatrices — la « Révolution blanche » — furent perçues comme verticales, déracinées, imposées sans réel consensus. L’occidentalisation accélérée, la marginalisation du clergé chiite, les inégalités sociales croissantes malgré la manne pétrolière et une corruption visible finirent par miner sa légitimité. Les classes populaires, les intellectuels et une partie de la bourgeoisie se détournèrent progressivement du pouvoir.

C’est dans ce contexte que l’ayatollah Khomeiny, en exil en France, devint le symbole d’une opposition plurielle. Ses sermons, diffusés clandestinement sur cassettes, galvanisèrent un mouvement de plus en plus large et hétéroclite. Mais la coalition révolutionnaire était fragile : elle rassemblait des islamistes, des nationalistes, des marxistes, des libéraux et une partie de la population religieuse en quête d’équité et de dignité. La chute du Chah ouvrit un vide politique immense. Comme souvent dans les périodes révolutionnaires, le vide politique ne profita pas aux plus modérés, mais à ceux qui surent transformer un mouvement populaire en pouvoir structuré.

Une partie des intellectuels occidentaux, fascinée par la rhétorique anti-impérialiste du clergé chiite, interpréta la révolution comme une nouvelle lutte de libération du tiers-monde. Cette lecture idéologique, parfois naïve, sous-estima la nature théocratique du projet porté par Khomeiny. Dans le même temps, les chancelleries occidentales, lassées par l’instabilité croissante et la brutalité du Chah, se distancièrent progressivement. Ce double mouvement — aveuglement idéologique d’un côté, désengagement stratégique de l’autre — facilita l’ascension d’un pouvoir religieux qui ne se révéla ni démocratique ni pluraliste.

La fuite du Chah en janvier 1979 laissa place à un espoir immense. Mais très vite, la dynamique populaire se referma sur elle-même. Le référendum d’avril 1979 posa une question binaire : « Voulez-vous une République islamique ? » Sans alternative clairement définie, sans véritable débat, dans un climat de ferveur religieuse intense, nombre d’Iraniens crurent voter pour un État moral et juste. Ils ne votèrent pas consciemment pour une dictature cléricale ; ils accordèrent leur confiance à une promesse floue, rapidement transformée en système verrouillé.

La Constitution de 1979 consacra la concentration du pouvoir entre les mains du Guide de la Révolution, reléguant les forces progressistes à un rôle secondaire. Les partis de gauche, les nationalistes, les féministes et les libéraux furent progressivement marginalisés, réprimés ou éliminés. Le port du voile devint obligatoire, la morale religieuse régit désormais la vie publique, et la révolution se transforma en instrument de contrôle et de répression. Comme tant d’autres révolutions dans l’histoire, elle fut confisquée par la force la mieux organisée et la plus déterminée du moment.

La guerre contre l’Irak, déclenchée en 1980, consolida davantage encore le nouveau régime. Le conflit dépassa rapidement les enjeux territoriaux pour devenir un affrontement idéologique et stratégique, opposant la République islamique naissante au régime baasiste de Saddam Hussein, dans un contexte régional marqué par les rivalités confessionnelles et géopolitiques. La guerre permit au pouvoir iranien de resserrer son emprise, de justifier la répression interne au nom de l’unité nationale et de forger une identité révolutionnaire assiégée. Le traumatisme collectif renforça ainsi un système qui, paradoxalement, s’était construit sur la promesse de libération.

Quarante-cinq ans plus tard, l’Iran demeure une théocratie autoritaire où la démocratie fonctionne comme une façade institutionnelle. Le régime ne repose pas uniquement sur l’oppression ; il entretient un récit politique puissant. L’opposition à Israël et aux États-Unis constitue un pilier central de sa légitimité. En se présentant comme champion des causes anti-impérialistes et défenseur de la Palestine, il mobilise des ressentiments historiques réels et canalise l’attention vers un ennemi extérieur. Il convient cependant de distinguer la légitimité de certaines causes internationales des usages stratégiques qu’en fait un pouvoir soucieux de préserver son autorité interne.

Mais derrière cet édifice idéologique, une autre réalité s’impose. La société iranienne est jeune, instruite, connectée, et de plus en plus en décalage avec le carcan politique qui l’enserre. Les mobilisations déclenchées par la mort de Mahsa Amini en 2022 ont révélé une fracture générationnelle profonde. Les femmes, en première ligne, ont incarné un mouvement qui dépasse la question vestimentaire pour toucher au cœur même du contrat social. Ce qui était autrefois une contestation ponctuelle semble désormais s’inscrire dans une remise en cause structurelle.

Aujourd’hui, le régime paraît à la fois solide et fragile. Solide par son appareil sécuritaire, par ses réseaux régionaux et par sa capacité éprouvée à se maintenir. Fragile par l’érosion de sa légitimité morale, par l’asphyxie économique, par l’isolement international croissant et par le fossé qui se creuse entre pouvoir et société. L’histoire montre que les systèmes fondés sur la peur peuvent durer longtemps ; elle montre aussi qu’ils peuvent s’effondrer plus rapidement qu’on ne l’imagine lorsque leur récit cesse de convaincre.

Mais une autre question, plus délicate encore, se profile à l’horizon : que se passera-t-il si le régime des ayatollahs venait à tomber ? L’histoire récente rappelle que la chute d’un pouvoir autoritaire ne débouche pas automatiquement sur une démocratie stable. Le vide politique qui suit l’effondrement d’un système verrouillé peut ouvrir la voie à des rivalités internes, à des luttes de factions, voire à des ingérences extérieures.

La tentation d’une « démocratie importée » ou soutenue de l’extérieur pose elle aussi problème. Les précédents irakien, syrien et libyen ont montré que la démocratie ne s’impose ni par décret ni par l’ingérence extérieure. Lorsqu’elle est perçue comme un produit d’exportation occidental, elle risque de manquer de légitimité locale et d’alimenter de nouvelles fractures. Une transition pilotée de l’extérieur pourrait paradoxalement affaiblir la cohésion politique qu’elle prétend renforcer.

L’Iran est une société ancienne, structurée, dotée d’une forte identité nationale. Mais c’est aussi un pays traversé par des lignes de fracture : tensions ethniques, divergences idéologiques, rivalités entre courants religieux et laïcs, opposition entre centre et périphéries. Une transition mal maîtrisée pourrait réveiller ces tensions.

Le véritable enjeu ne réside donc pas uniquement dans la chute du régime, mais dans la capacité de la société iranienne à se relever et à construire un projet politique inclusif. La démocratie ne se résume pas à des élections ; elle suppose des institutions indépendantes, un État de droit, une culture du compromis et une acceptation du pluralisme. Sans ces fondations, le risque serait de remplacer un monopole du pouvoir par un autre, sous une forme différente, voire d’en venir à regretter l’ancien régime.

L’incertitude demeure. Un régime peut tomber rapidement ; reconstruire un contrat social solide prendra du temps. Toute transformation profonde d’une société porte en elle douleur et tensions, et les transitions démocratiques ne font pas exception. L’avenir de l’Iran dépendra moins des calculs géopolitiques extérieurs que de la maturité politique interne et de la capacité des différentes composantes de la société à éviter le piège d’un cycle de règlements de comptes et à promouvoir une transition pacifique et inclusive. C’est là l’enjeu décisif des années à venir.

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Une Réflexion sur la Géopolitique Moderne

La disparition de l’URSS et de la Yougoslavie a profondément bouleversé l’équilibre mondial. Cet article propose une réflexion lucide sur le vide laissé par ces deux puissances, jadis symboles d’une alternative au modèle occidental. En revenant sur leurs avancées sociales, leur rôle géopolitique et l’émergence du Mouvement des Non-Alignés, il interroge les dérives du monde unipolaire actuel et plaide pour un nouvel ordre fondé sur la pluralité, l’équilibre et le dialogue.

Trente ans après la chute du Mur de Berlin et l’éclatement de la Yougoslavie, force est de constater que le vide laissé par ces puissances ne s’est jamais vraiment comblé. Cet article propose une réflexion sur ce que leur disparition a changé — et ce que cela révèle du monde d’aujourd’hui. 

Il nous arrive parfois de repenser à l’Union soviétique et à la Yougoslavie. Non pas avec une nostalgie aveugle, mais avec une certaine lucidité sur le rôle que ces deux entités jouaient dans l’équilibre mondial. Leur disparition a transformé la carte du monde, redéfini les rapports de force, et installé une nouvelle ère où l’unilatéralisme est devenu la norme.

L’URSS, en tant que superpuissance, représentait un contrepoids idéologique, militaire et diplomatique aux États-Unis. À son apogée, elle s’étendait sur près de 22,4 millions de kilomètres carrés, soit environ un sixième des terres émergées de la planète. Une telle envergure territoriale conférait à ce bloc un poids stratégique considérable, dont les répliques continuent de façonner la géopolitique contemporaine. Sa chute a mis fin à la guerre froide, certes, mais elle a aussi ouvert la voie à un monde dominé par une seule puissance, avec tous les déséquilibres que cela implique. Dans ce monde unipolaire, les décisions majeures en matière de politique internationale sont souvent prises sans réelle concertation globale. L’OTAN s’est élargie, les interventions militaires se sont multipliées, et le droit international a parfois été relégué au second plan.

Quant à la Yougoslavie, elle était un exemple rare de fédéralisme multinational, une tentative — certes imparfaite — de faire coexister différentes identités ethniques, linguistiques et religieuses sous une même bannière. Sa désintégration a été brutale, marquée par des guerres sanglantes, des purifications ethniques, et un traumatisme durable dans les Balkans. Aujourd’hui encore, les tensions entre les pays issus de l’ex-Yougoslavie rappellent que l’éclatement d’un État n’efface pas les blessures, bien au contraire.

Ce conflit a également mis en lumière l’attitude ambiguë — voire mesquine — de l’Occident, et plus particulièrement de l’Europe. Alors que les Balkans s’embrasaient, les grandes puissances européennes ont adopté un statu quo frileux, incapables de parler d’une seule voix ni d’intervenir de manière cohérente. Ce fut le premier conflit armé majeur sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale, et pourtant, l’Europe a laissé le champ libre aux États-Unis pour imposer leur médiation, notamment à travers les Accords de Dayton.

À bien des égards, une forme de jouissance mal dissimulée semblait entourer la chute de la Yougoslavie. Son modèle alternatif, ni pleinement occidental ni strictement soviétique, gênait. Son éclatement a été perçu par certains comme la preuve de l’échec des voies non alignées, et cette lecture a alimenté une indifférence cynique dans les cercles décisionnels occidentaux.

Pourtant, la Yougoslavie possédait un élan progressiste qui n’avait rien à envier à l’Occident : un système d’enseignement supérieur et de formation technique de qualité, gratuit et accessible ; une politique active d’émancipation des femmes, avec le droit de vote acquis dès 1945, une participation significative à la vie publique, et des lois progressistes encadrant l’avortement ; une ouverture culturelle et diplomatique marquée, notamment à travers son rôle dans le Mouvement des Non-Alignés ; et enfin, un modèle économique autogestionnaire unique en son genre, fondé sur la participation ouvrière et une répartition plus équitable des ressources.

De la même manière, malgré ses dérives autoritaires et ses lourdeurs bureaucratiques, l’Union soviétique a accompli certaines avancées notables, là où les États-Unis et d’autres pays occidentaux ont échoué : elle fut pionnière en matière de conquête spatiale, avec le lancement du premier satellite (Spoutnik), le premier homme (Youri Gagarine) et la première femme (Valentina Terechkova) dans l’espace ; elle a presque totalement éradiqué l’analphabétisme dès les années 1950, en garantissant un accès gratuit et universel à une éducation de qualité, notamment dans les disciplines scientifiques et techniques ; son système de santé, gratuit et généralisé, assurait des soins accessibles à toute la population, bien avant que des modèles comparables émergent en Occident ; les femmes occupaient une place importante dans les secteurs professionnels, scientifiques, techniques et militaires, à une époque où l’égalité réelle restait un idéal lointain en Europe et aux États-Unis ; enfin, l’URSS a réussi une industrialisation rapide et massive, transformant en quelques décennies une société majoritairement rurale en puissance industrielle et technologique majeure.

Cette modernité, propre à une voie socialiste indépendante, suscitait à la fois respect et méfiance. Elle représentait un contre-exemple embarrassant face à un capitalisme triomphant qui refusait toute alternative.

Au-delà de la dynamique bipolaire entre l’Est et l’Ouest, il existait également un troisième acteur géopolitique d’importance : le Mouvement des Non-Alignés. Né lors de la conférence de Bandung en 1955 et formalisé en 1961 à Belgrade — justement en Yougoslavie — ce mouvement regroupait des pays qui refusaient de s’aligner ni sur le bloc soviétique, ni sur le bloc occidental. Il incarnait une volonté d’émancipation politique, de souveraineté économique, et de solidarité entre nations du Sud.

Ce mouvement a été porté dès ses débuts par un trio de figures historiques — Nehru (Inde), Tito (Yougoslavie) et Nasser (Égypte) — qui ont ensemble formé l’ossature idéologique et diplomatique du non-alignement, prônant une voie médiane fondée sur la souveraineté nationale, la coopération Sud-Sud et le refus des tutelles impériales. Nehru incarnait une Inde indépendante attachée au développement pacifique et au dialogue entre civilisations ; Tito, à la tête d’une Yougoslavie socialiste mais non soumise à Moscou, défendait un modèle de socialisme autonome ; quant à Nasser, figure emblématique du panarabisme, il symbolisait la résistance à l’impérialisme occidental et inscrivait durablement l’Égypte dans cette dynamique alternative.

À travers leur alliance, c’est tout un imaginaire politique d’émancipation qui se met en place, en opposition à la logique de blocs figés. Ce projet, bien que fragilisé par les guerres régionales, les tensions internes et la realpolitik, a semé les graines d’un nouvel ordre international fondé sur la pluralité des voix — un héritage que l’on retrouve aujourd’hui dans des initiatives comme les BRICS ou la réforme des institutions onusiennes.

Dans ce contexte, la Yougoslavie de Tito jouait un rôle de pivot entre les mondes. Elle hébergeait et soutenait ce mouvement qui deviendra, avec le temps, l’un des fondements idéologiques des dynamiques Sud-Sud et un précurseur indirect des coalitions contemporaines comme les BRICS. Ce n’est donc pas un hasard si des pays comme l’Inde, la Chine, le Brésil ou l’Afrique du Sud, tous anciens piliers des Non-Alignés, sont aujourd’hui moteurs d’une contestation de l’ordre unipolaire.

Ainsi, le vide laissé par l’URSS et la Yougoslavie n’est pas seulement militaire ou diplomatique : il est aussi symbolique. Il marque la disparition d’un espace où les voix dissidentes pouvaient s’exprimer, où une diversité d’approches au développement, à la gouvernance et aux relations internationales existait. La résurgence de cette volonté d’autonomie, visible aujourd’hui à travers l’essor des BRICS et les appels à une réforme de la gouvernance mondiale, est en quelque sorte un écho du non-alignement d’hier.

Si l’URSS et la Yougoslavie existaient toujours, la dynamique des relations internationales serait sans doute différente. L’existence de pôles alternatifs aurait pu favoriser un monde multipolaire, plus propice à la négociation qu’à l’imposition. Certes, ces régimes avaient leurs limites, leurs dérives autoritaires, leurs manquements aux droits humains. Mais leur simple présence forçait les puissances occidentales à se justifier, à modérer leurs ambitions, à faire preuve de diplomatie.

Un monde multipolaire, même instable, impose un équilibre des forces. Il crée des marges de manœuvre pour les petits pays, favorise les alliances régionales, et empêche la concentration excessive de pouvoir. Aujourd’hui, l’absence de véritables contrepoids a laissé place à une forme de désordre stratégique, où la loi du plus fort prévaut souvent sur le dialogue et la coopération.

Il ne s’agit pas ici de glorifier un passé idéalisé, mais de constater qu’un monde unipolaire n’est pas nécessairement synonyme de paix ou de progrès. La disparition de l’URSS et de la Yougoslavie a ouvert une nouvelle ère, mais elle a aussi laissé un vide. Un vide que les puissances émergentes tentent de combler, parfois dans la confusion, parfois dans le conflit.

Peut-être est-il temps de réapprendre à penser le monde autrement — non pas en termes de blocs fermés ou de dominations hégémoniques, mais dans une logique d’équilibre, de dialogue et de respect mutuel. C’est là, peut-être, que réside l’espoir d’un ordre mondial plus juste. 

Afghanistan : Victime des Empires, Oublié de Tous

Instrumentalisé par les grandes puissances, l’Afghanistan a été sacrifié sur l’autel des intérêts stratégiques. De l’aide soviétique à la fuite américaine, chaque intervention a laissé derrière elle plus de ruines que de progrès. Aujourd’hui, un pays jadis en voie de modernisation, vit sous la coupe du fanatisme, abandonné deux fois par ceux qui prétendaient le sauver.

Pendant des décennies, l’Afghanistan a été utilisé comme un pion sur l’échiquier géopolitique mondial. Tour à tour occupé, soutenu, puis abandonné, ce pays au carrefour de l’Asie centrale est devenu le théâtre d’affrontements idéologiques, militaires et religieux. On a souvent dénoncé l’intervention soviétique comme un acte d’agression, et à juste titre. Mais on oublie trop souvent que l’Occident aussi a sa part de responsabilité.

Aujourd’hui, l’Afghanistan est l’un des pays les plus pauvres et les plus arriérés du monde. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi — et c’est justement ce contraste cruel qui mérite d’être exploré.

L’occupation soviétique : brutale, mais pas sans effets

L’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique en 1979 a provoqué une guerre sanglante de dix ans. Des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, et un pays brisé. Nul ne peut excuser la violence de cette occupation.

Mais il est utile de nuancer l’emploi du mot « invasion ». En effet, les Soviétiques ont été officiellement appelés par le gouvernement communiste afghan, alors en grande difficulté, pour l’aider à asseoir son pouvoir. Leur entrée dans le pays fut donc présentée comme une aide fraternellement demandée. Toutefois, cette intervention s’est rapidement transformée en prise de contrôle brutale, notamment avec l’assassinat du président Hafizullah Amin et son remplacement par Babrak Karmal, imposé par Moscou. Cette opération, menée par le KGB et les forces spéciales soviétiques, a donné à cette aide un caractère d’occupation déguisée.

Sur le terrain, les Soviétiques ont été plutôt bien accueillis dans les milieux citadins, notamment à Kaboul, où une partie de la population éduquée voyait d’un bon œil la modernisation apportée par le régime : accès à l’éducation, droits des femmes, infrastructure médicale et sociale. Mais cette bienveillance ne s’étendait pas aux campagnes, où le rejet était massif. La résistance, soutenue par un islam conservateur et farouchement opposé à l’athéisme communiste, s’y est rapidement organisée.

Dans cette noirceur, certains changements ont émergé — notamment dans les zones urbaines sous contrôle du régime prosoviétique. Des infrastructures ont vu le jour : routes, hôpitaux, écoles. L’État a encouragé l’alphabétisation, y compris celle des filles, et a soutenu une forme de modernisation sociale, bien que maladroitement imposée. Des femmes ont accédé à l’éducation, à l’emploi, parfois même à des postes d’autorité.

Mais tout cela s’est effondré avec le retrait des troupes soviétiques. Rien n’avait été construit sur des bases solides, et surtout, rien n’avait été accepté par l’ensemble du peuple.

Le djihad international : un feu importé

Face à l’Armée rouge, les moudjahidines afghans ont reçu le soutien massif des États-Unis, du Pakistan et de l’Arabie saoudite. Le conflit s’est transformé en une guerre sainte mondiale. Des combattants arabes sont venus grossir les rangs de la résistance, galvanisés par un discours djihadiste radical.

Ces volontaires étrangers, souvent portés par une vision idéologique extrême, ont introduit un islamisme salafiste étranger à la tradition afghane. Ils ont certes participé à la lutte contre les Soviétiques, mais n’ont rien laissé de concret ni de constructif derrière eux. Au contraire, ils ont semé les graines du fanatisme — dont l’Afghanistan, puis le monde entier, allaient payer le prix.

Après la guerre, plusieurs de ces « Afghans arabes » ne sont pas rentrés chez eux pour mener une vie paisible. Au contraire, certains ont exporté leur expérience du combat et leur idéologie radicale dans leurs pays d’origine, où ils ont formé des cellules islamistes armées. En Algérie notamment, le retour de ces combattants a coïncidé avec la montée de l’islamisme politique et la guerre civile dévastatrice des années 1990. Des groupes comme le GIA (Groupe islamique armé) se sont nourris de l’expérience afghane pour justifier leur lutte contre le pouvoir en place, mais aussi pour semer la terreur au sein de la population civile, causant des milliers de morts.

Ainsi, le djihad afghan n’a pas seulement transformé l’Afghanistan, il a aussi été le point de départ d’une internationalisation du terrorisme islamiste, dont les répercussions se sont fait sentir jusqu’en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Europe.

Quand Hollywood rendait hommage aux « combattants de la liberté »

Pour comprendre l’ampleur de l’instrumentalisation de l’Afghanistan, il suffit de se replonger dans la culture populaire des années 1980. Dans Rambo III (1988), Sylvester Stallone incarne un vétéran américain allant aider les moudjahidines afghans contre l’Armée rouge. À la fin du film, le générique rendait hommage « aux courageux combattants de la liberté afghans », aujourd’hui bien connus sous un autre nom pour une partie d’entre eux.

Ce film, comme d’autres, s’inscrivait dans une volonté inconsciente ou non de « réparer l’humiliation » subie par les États-Unis au Vietnam, où le Vietcong, soutenu par l’URSS, avait infligé une défaite cinglante à la première puissance mondiale. L’Afghanistan est alors devenu pour les stratèges américains un miroir inversé, un terrain pour rendre la monnaie de leur pièce aux Soviétiques.

Mais si les Soviétiques ont été saignés à blanc dans ce bourbier, les conséquences de cette revanche ont été dévastatrices pour l’Afghanistan lui-même.

Premier abandon occidental : 1989

Une fois les Soviétiques partis, les États-Unis ont tout simplement tourné les talons. Aucun plan de reconstruction. Aucun soutien au peuple afghan. Résultat ? Une guerre civile entre anciens moudjahidines, devenus seigneurs de la guerre. Chacun a pris les armes pour contrôler un morceau de territoire, plongeant le pays dans le chaos.

De ce vide est né un nouveau monstre : les Talibans.

L’exécution de Najibullah : la fin brutale d’une époque

Un autre épisode tragique incarne la violence politique qui a suivi le retrait soviétique : l’exécution publique de Mohammad Najibullah, dernier président prosoviétique de l’Afghanistan. Après avoir tenté de se réfugier dans les locaux des Nations Unies à Kaboul, il y fut bloqué pendant plusieurs années. Lorsque les Talibans ont pris la ville en 1996, ils l’en ont extrait de force, l’ont torturé, mutilé, puis pendu sur une place publique avec son frère. Leur corps a été exhibé comme un message de terreur.

Ce meurtre politique marque une rupture définitive : la fin du rêve d’un Afghanistan séculier, modernisé, et ouvert sur le monde. C’était aussi un signal clair envoyé à tous ceux qui avaient coopéré avec les anciens régimes ou avec les puissances étrangères.

Deuxième abandon : 2021

Après les attentats du 11 septembre, les États-Unis sont revenus, cette fois pour “combattre le terrorisme” et “soutenir la démocratie”. Vingt ans plus tard, le retrait précipité des troupes américaines a ramené les Talibans au pouvoir en quelques semaines.

Les jeunes générations afghanes, qui avaient cru à un avenir possible, se sont retrouvées piégées dans un régime rétrograde, brutal et misogyne. Là encore, l’Occident a abandonné le navire, sans penser aux conséquences.

Une leçon d’hypocrisie géopolitique

Le retrait américain de Kaboul en 2021 a ravivé les souvenirs d’une autre fuite chaotique : celle de Saigon en 1975. Dans les deux cas, les images ont marqué l’opinion mondiale : des hélicoptères surchargés quittant en urgence des ambassades prises d’assaut, des foules paniquées, des promesses désavouées.

À Kaboul, les forces américaines ont laissé sur place une quantité impressionnante de matériel militaire : véhicules blindés, armes, drones, dispositifs de communication, et même des hélicoptères Black Hawk. Plusieurs de ces équipements sont tombés entre les mains des Talibans, qui les ont exhibés comme symboles de leur victoire.

Tout comme à Saigon, les Américains ont été contraints de quitter Kaboul dans une débandade logistique et diplomatique, abandonnant derrière eux un régime incapable de se maintenir seul. Le parallèle entre ces deux épisodes est troublant : même désengagement brutal, mêmes conséquences humaines et politiques, même sentiment d’abandon pour les populations locales.

Conclusion : l’histoire d’un pays brisé

Et personne n’oubliera cette matinée ensoleillée du 11 septembre 2001, qui a viré au cauchemar. Ce jour-là, ce ne sont pas seulement les tours jumelles qui se sont effondrées, mais l’illusion que l’on peut jouer avec le feu du fanatisme sans jamais se brûler.

Les “combattants de la liberté” d’hier sont devenus les ennemis d’aujourd’hui. Et au milieu de cette histoire tragique, le peuple afghan n’a jamais eu le luxe de choisir son destin.