Pour un Nouvel Ordre Mondial

Le retour de Trump met en lumière l’inefficacité croissante du multilatéralisme, incarnée par un Conseil de sécurité dépassé et incapable d’imposer des règles contraignantes aux grandes puissances. Si la nécessité de réformes fait aujourd’hui consensus, leur mise en œuvre demeure largement hypothétique, laissant entrevoir un ordre international fragilisé, voire en déclin.

Le retour de Donald Trump au centre du jeu politique international a remis en lumière une réalité déjà bien installée : le multilatéralisme est fragilisé, contesté et parfois ouvertement ignoré. Sous Trump, cette défiance ne s’est pas limitée aux contre-pouvoirs internes américains, comme le Congrès ou la presse, mais s’est étendue aux institutions internationales censées encadrer l’usage de la force et préserver un minimum d’ordre mondial. Parmi elles, le Conseil de sécurité des Nations unies occupe une place centrale, autant par son rôle théorique que par ses dysfonctionnements réels.

L’un des problèmes fondamentaux réside dans la capacité — ou plutôt l’incapacité — du Conseil de sécurité à contraindre les grandes puissances. Lorsque les États-Unis agissent unilatéralement, en dehors de tout mandat explicite, le Conseil apparaît souvent comme un spectateur impuissant. L’invasion de l’Irak en 2003 en demeure l’exemple le plus emblématique : une guerre menée sans autorisation du Conseil de sécurité, justifiée par l’existence supposée d’armes de destruction massive qui ne seront jamais retrouvées. Plus récemment, début janvier 2026, une opération militaire américaine a abouti à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse à Caracas. Ils ont ensuite été transférés vers les États-Unis, où ils ont été placés en détention fédérale et inculpés pour trafic de drogues. Cette action, menée sans mandat du Conseil de sécurité et dénoncée par plusieurs gouvernements et experts comme une violation de la souveraineté et du droit international, illustre une fois de plus la façon dont une grande puissance peut agir en marge du système multilatéral qu’elle prétend incarner. Cette dynamique n’est pas nouvelle, mais elle s’est accentuée au fil des décennies, nourrissant un sentiment croissant de discrédit et d’obsolescence. Une institution censée garantir la sécurité collective perd inévitablement de sa crédibilité lorsqu’elle est contournée par ceux-là mêmes qui sont censés en être les garants.

Cette crise d’autorité soulève une question plus profonde : le Conseil de sécurité est-il encore adapté aux réalités géopolitiques du XXIᵉ siècle ? Sa composition actuelle repose sur un équilibre de forces figé en 1945, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, les cinq membres permanents incarnaient sans contestation possible la victoire militaire, la puissance industrielle et l’influence politique globale. Or, près de huit décennies plus tard, le monde n’est plus structuré selon ces lignes.

Le maintien du Royaume-Uni et de la France, par exemple, comme membres permanents pose aujourd’hui un problème de cohérence stratégique. Sans nier leur rôle historique, leur influence réelle sur les grandes dynamiques mondiales s’est considérablement réduite. Démographiquement, économiquement et militairement, ces deux pays ne pèsent plus de la même manière face à des acteurs émergents ou consolidés comme l’Inde, la Chine ou même des blocs régionaux entiers. Leur statut permanent semble davantage relever d’un héritage symbolique que d’une reconnaissance objective de puissance.

Ce décalage alimente un sentiment d’injustice structurelle au sein de la communauté internationale. De nombreux États estiment que le Conseil de sécurité ne reflète ni la diversité du monde actuel ni les rapports de force contemporains. L’Afrique, l’Amérique latine ou l’Asie du Sud, pourtant centrales dans les enjeux démographiques, économiques et sécuritaires, demeurent sous-représentées dans les cercles décisionnels les plus critiques. Cette asymétrie fragilise l’acceptabilité des décisions prises, lorsqu’elles sont prises.

À cela s’ajoute la question du droit de veto, souvent perçu comme l’outil ultime de paralysie institutionnelle. Utilisé pour protéger des intérêts nationaux immédiats, il empêche régulièrement toute action collective face à des crises majeures. La récente guerre à Gaza en offre une illustration frappante : malgré l’ampleur des destructions et la gravité de la situation humanitaire, la communauté internationale s’est révélée largement impuissante, en raison de vetos répétés bloquant toute résolution contraignante à l’encontre d’Israël. Le veto transforme ainsi le Conseil de sécurité en une arène de rivalités politiques plutôt qu’en un véritable espace de régulation. Tant que ce mécanisme demeurera intact, toute réforme de fond restera limitée dans ses effets.

La remise en cause du Conseil de sécurité ne signifie pas un rejet de l’ONU ou du multilatéralisme en tant que tel. Au contraire, elle traduit la volonté de sauver ces institutions en les adaptant. Une gouvernance mondiale crédible suppose des règles partagées, mais aussi des institutions perçues comme légitimes. Or, la légitimité ne peut exister sans représentation équitable ni capacité d’action effective.

En 2026, persister à défendre un statu quo hérité d’un autre siècle relève moins du réalisme que du déni. Le monde est désormais multipolaire, fragmenté, traversé par des conflits hybrides et des enjeux globaux — climatiques, technologiques, sanitaires — que le Conseil de sécurité actuel peine à appréhender. Continuer à fonctionner avec les mêmes structures revient à accepter leur inefficacité chronique.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut réformer le Conseil de sécurité, mais comment et avec quel courage politique. Cette réforme sera longue, conflictuelle et semée de blocages, mais elle est devenue indispensable. Sans elle, le multilatéralisme risque de se transformer en façade diplomatique, vidée de sa substance, tandis que les grandes puissances continueront d’agir unilatéralement, au mépris des règles qu’elles ont elles-mêmes contribué à écrire.

📚 Pour aller plus loin

Les ouvrages et ressources ci-dessous offrent des pistes de réflexion complémentaires sur le fonctionnement du Conseil de sécurité, la gestion des crises internationales, ainsi que les tensions persistantes entre unilatéralisme et multilatéralisme. Sans prétendre à l’exhaustivité, cette sélection permet d’approfondir les enjeux abordés dans cet article et d’explorer, à travers différents regards académiques et analytiques, les limites et les défis de la gouvernance mondiale contemporaine. Libre ensuite à chaque lecteur d’y trouver les voies de compréhension qui lui sembleront les plus pertinentes.

Et si Gilles Kepel avait vu juste ?

Dans son ouvrage Jihad : Expansion et Déclin de l’Islamisme, Gilles Kepel analyse l’évolution de l’islam politique, soutenant que l’islamisme connaît un déclin structurel, miné par ses contradictions internes et ses échecs. Aujourd’hui, des mouvements tels que le Hezbollah et le Hamas voient leur légitimité s’éroder face à une jeunesse contestataire, éduquée et connectée, annonçant les prémices d’un monde post-théocratique.

Dans Jihad : Expansion et Déclin de l’Islamisme, publié en 2000 — soit quelques mois avant les attentats du 11 septembre 2001 — le politologue français Gilles Kepel retrace trois décennies d’histoire de l’islam politique, depuis la montée en puissance des Frères musulmans en Égypte jusqu’à l’essor du djihadisme international. Il y défend une thèse audacieuse : l’islamisme, loin d’être une force irrésistible, aurait amorcé un reflux profond, affaibli par ses propres contradictions, ses échecs politiques et une perte croissante de légitimité auprès des populations musulmanes.

Kepel distingue trois grandes étapes : l’islamisation par le bas — à travers la prédication ou da‘wa, l’éducation, et l’activation de réseaux sociaux traditionnels (tels que les cercles familiaux, associatifs ou communautaires, bien avant l’essor des plateformes numériques) —, puis la conquête du pouvoir par des voies révolutionnaires ou électorales, et enfin une radicalisation djihadiste comme dernier soubresaut. Selon lui, l’islamisme n’a jamais su offrir un modèle de société stable, attractif ou durable. Sa prédiction ? Qu’après son apogée dans les années 1980-1990, un reflux profond s’amorcerait, en particulier chez les jeunes générations.

À l’époque, cette analyse pouvait sembler prématurée. Pourtant, à la lumière des événements récents, elle prend une nouvelle signification. Le conflit à distance entre Israël et l’Iran, l’affaiblissement du régime des ayatollahs, la déliquescence de ses alliés syriens et libanais : autant de signes d’un essoufflement du modèle théocratique iranien. Depuis 1979, la République islamique a cherché à exporter sa révolution à travers le « croissant chiite », en soutenant notamment le Hezbollah, les milices chiites irakiennes et le régime de Bachar el-Assad. Aujourd’hui, cet axe est fragilisé, miné par les crises économiques, les soulèvements populaires et l’impopularité croissante de ses dirigeants.

Les manifestations en Iran, souvent menées par des femmes et des jeunes, témoignent d’une volonté de rupture générationnelle. Si le régime des mollahs venait à chuter ou à se transformer radicalement, cela pourrait marquer la fin d’un des derniers régimes théocratiques du monde contemporain.

Mais attention à ne pas tirer de conclusions hâtives. Les Talibans en Afghanistan rappellent que l’islamisme radical peut encore s’imposer par la force. Depuis leur retour au pouvoir en 2021, ils ont instauré un régime fondé sur une lecture ultraconservatrice de la charia, réduisant les femmes au silence et interdisant toute opposition. Leur isolement ne doit pas faire oublier la résilience de certaines formes extrêmes d’islamisme, notamment dans des contextes d’effondrement étatique.

Dans le même ordre d’idées, l’expérience de Daech illustre l’échec retentissant du projet de restauration du califat. En 2014, le groupe proclame à Mossoul la naissance d’un État islamique, nourri du rêve d’un empire transnational bâti sur la violence et la terreur.

À cheval entre l’Irak et la Syrie, l’organisation s’impose dans un contexte d’effondrement des pouvoirs centraux. Le retrait américain d’Irak et la guerre civile en Syrie laissent un vide dont Daech profite pour contrôler de vastes territoires, de Mossoul à Raqqa, et y instaurer une dictature implacable.

Mais ce projet messianique s’écroule vite sous le poids de ses propres contradictions : brutalité sans limites, rejet massif des populations, absence de vision politique et riposte militaire internationale. Aujourd’hui, cette utopie fanatique s’est dissoute comme neige au soleil, ne laissant derrière elle qu’un champ de ruines idéologiques.

D’autres variantes de l’islamisme subsistent : l’AKP d’Erdogan, qui mêle à la fois islamisme modéré et autoritarisme électoral ; les groupes djihadistes actifs au Sahel ; ou encore l’Arabie saoudite, écartelée entre modernisation économique et maintien d’un appareil religieux conservateur.

Dans ce paysage en mutation, deux mouvements historiquement puissants attirent l’attention : le Hezbollah au Liban et le Hamas à Gaza. Tous deux sont à la fois politiques, religieux et militaires, et liés étroitement à l’Iran. Or, cette dépendance devient de plus en plus problématique à mesure que les sociétés évoluent.

Au Liban, une part croissante de la population — y compris chiite — remet en cause la légitimité du Hezbollah. Jadis perçu comme une force de résistance face à Israël, il est aujourd’hui accusé de bloquer toute réforme, de contribuer à l’effondrement économique et de renforcer la mainmise iranienne sur le pays.

Du côté palestinien, le Hamas — né comme alternative au Fatah — a consolidé son pouvoir à Gaza par la force. Sa stratégie de confrontation permanente avec Israël, souvent au détriment des civils, lui vaut des critiques croissantes, notamment parmi les jeunes et en Cisjordanie. Le paradoxe tragique, c’est que plus les civils paient le prix des conflits, plus le Hamas renforce son discours victimaire et messianique. À terme, les Palestiniens devront choisir : poursuivre dans cette voie ou se tourner vers une autorité civile, pluraliste, détachée des agendas extérieurs.

Ces deux mouvements voient leur légitimité érodée non seulement par la pression extérieure, mais aussi par une contestation interne, souvent portée par une jeunesse éduquée, connectée et moins perméable à l’idéologie religieuse. Leur affaiblissement, s’il se confirme, ne ferait que valider l’intuition de Kepel : l’islamisme politique s’épuise de l’intérieur, plus qu’il ne recule par la guerre.

Les soulèvements populaires du Printemps arabe, survenus entre 2010 et 2012, illustrent également cette dynamique. Bien que certains mouvements islamistes aient tenté d’en tirer profit, les révolutions arabes n’ont pas été portées par des courants religieux. Au contraire, elles ont exprimé un ras-le-bol généralisé face à l’autoritarisme, à la corruption, à la pauvreté — et non une volonté d’instaurer des régimes théocratiques. Ce rejet implicite de l’islam politique comme solution de rechange renforce l’idée que la jeunesse arabe cherche avant tout liberté, justice sociale et dignité, bien plus que des utopies religieuses. Un autre indice du basculement vers un monde post-théocratique.

Certes, ce n’est pas la fin de l’islam dans la sphère publique, ni même la disparition de toute idéologie islamiste. Mais c’est sans doute la fin d’un cycle, celui des grandes utopies politico-religieuses qui prétendaient réconcilier foi, justice sociale et souveraineté. Un monde post-théocratique semble poindre, dans lequel la religion ne disparaîtra pas, mais ne dominera plus l’État.

Notre réflexion est peut-être subjective. Mais elle s’inscrit dans une tendance observable : celle d’un islamisme en perte de vitesse, contesté par ceux-là mêmes qu’il prétendait libérer.

Note : [sur 5 ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ ]

⭐️⭐️⭐️

Quelques passages marquants du livre:

Les « victoires » des islamistes sunnites en Afghanistan et au Soudan, en effet, payés et armés par l’Arabie Saoudite et la CIA dans un cas, portés par un coup d’État militaro-religieux dans l’autre, ne tenaient guère la comparaison face à la véritable révolution qui avait eu lieu en Iran. Par-delà la spécificité chi’ite de ce pays, elle incarnait l’utopie islamiste au sens large. Or tout au long des huit années de guerre contre l’Irak, un seul groupe social, le monde du bazar et des affairistes liés au pouvoir politico-religieux, a confisqué la République islamique. Au détriment des anciennes élites du temps du Chah, mais surtout de la jeunesse pauvre, envoyée d’abord manifester face aux baïonnettes de l’armée impériale, puis, la révolution accomplie, martyrisée en masse sur les champs de mines irakiens.

Pour l’establishment saoudien dont ben Laden et Azzam étaient proches, la cause sacrée du jihad afghan permettait d’encadrer des trublions potentiels, de les détourner de la lutte contre les pouvoirs établis du monde musulman et contre le grand allié américain, et de les soustraire à l’influence iranienne. Aux États-Unis, la cause était entendue: les « jihadistes » combattaient « l’Empire du Mal » soviétique, évitant aux boys du Middle West de risquer leur vie, et les pétromonarchies payaient la facture, soulageant d’autant le contribuable américain.

À l’explosion de la population a succédé une baisse régulière et rapide de la natalité, chez les nouveaux urbains confrontés à des problèmes insolubles de logement, et dont les femmes, en ayant accès au travail, sont obligées de réguler leur fécondité, en fonction des contraintes citadines. Par-delà l’idéologie nataliste des militants islamistes, qui voient dans la multiplication des berceaux la promesse de combatants pour les jihads de demain, les jeunes couples qui vivent dans les métropoles du monde musulman en l’an 2000 se déterminent d’abord selon leurs aspirations concrètes au mieux-être. Celle-ci passent par une baisse de la natalité, qui substitue aux fratries de sept membres et plus qui étaient encore la norme il y a vingt ans des familles de deux ou trois enfants.

Porter le voile dans les institutions publiques qui le prohibent n’est plus revendiqué comme le respect d’une injonction de la chari’a, mais comme un « droit de l’homme » (voire de la femme), l’expression d’un libre choix, à l’instar de tout autre.

La violence incontrôlée qui a marqué les années 1990, même si beaucoup soupçonnent qu’elle a été attisée par des agents provocateurs de régimes qui y avaient intérêt, reste dans toutes les mémoires. Pour cette raison, la composante la plus modérée de la mouvance multiplie les professions de foi démocratique pour se distancier d’un phénomène qui obère son avenir politique. Les classes pieuses qui constituent sa base sociale recherchent de nouvelles alliances avec leurs contreparties laïques, voire chrétiennes dans les États multiconfessionnels. Ainsi, au Liban, le Hizballah chi’ite, à l’origine un groupuscule terroriste prestataire de services pour l’Iran de Khomeini, s’est transformé en mouvement de masse des déshérités, puis est devenu l’incarnation de la résistance nationale libanaise contre Israël, applaudi comme tel par toute les composantes du spectre religieux du pays. Dans la perspective d’un accord de paix entre la Syrie, son client libanais, et l’État hébreu, le parti de Dieu, qui est représenté au Parlement, retournera son énergie vers le théâtre politique intérieur libanais; il est, à ce titre, l’objet des attentions de plus d’un responsable chrétien maronite.

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Le Mentor, l’Élève et Israël

Sorti en 2024, The Apprentice d’Ali Abbasi retrace les jeunes années de Donald Trump et sa relation trouble avec son mentor, Roy Cohn. Le film, tendu et sans fard, dévoile les rouages du pouvoir, de la manipulation et la naissance d’un style politique percutant. Ce portrait intime invite aussi à réfléchir aux influences qui ont pu marquer le parcours politique de Trump, y compris sa position vis-à-vis d’Israël.

Avant d’être le titre d’un film, The Apprentice fut aussi celui d’une émission de télé-réalité américaine lancée en 2004, qui mit Donald Trump sous les projecteurs du grand public. L’homme d’affaires y incarnait un patron sans pitié, éliminant chaque semaine un candidat avec son célèbre « You’re fired!« .

Le film d’Ali Abbasi, présenté au Festival de Cannes en 2024, n’a rien à voir avec cette série télévisée : il nous ramène aux années 70, aux racines d’un pouvoir — avant la médiatisation, avant la présidence.

Ce long-métrage n’est pas un biopic à proprement parler. Il s’agit plutôt d’une exploration crue et sans concession de ses jeunes années, centrée sur sa relation particulière avec Roy Cohn, mentor redouté, avocat influent, figure du maccarthysme et personnage complexe : à la fois juif, homosexuel, manipulateur et stratège.

Le film choque, dérange, fascine. Il pousse à une réflexion délicate : jusqu’à quel point ces années de formation ont-elles influencé les choix politiques et diplomatiques de Trump ? Et notamment, sa relation très affirmée avec Israël.

Critique du film : un portrait sans concession

The Apprentice nous plonge dans l’univers brutal et cynique de l’immobilier new-yorkais de la fin des années 70. Trump y est montré comme un jeune homme ambitieux, influencé par un père autoritaire et rapidement capté par Roy Cohn qui le prend sous son aile.

Ce portrait du jeune Trump trouve un écho saisissant dans la réalité de la décennie suivante. En 1986, l’entrepreneur immobilier érige la Trump Tower à New York, symbole d’une ambition sans bornes. Héritier d’un père bâtisseur de logements populaires, il choisit pour sa part Manhattan, car ni “modeste” ni “petit” ne figurent dans son vocabulaire habituel. Trump ne craint pas, pour réussir une affaire, de dénigrer ses rivaux. Il ne s’embarrasse d’aucun scrupule, qu’il soit éthique ou juridique. L’excès a été toujours son langage naturel.

Chez lui, l’art de la transaction devient un instinct vital — une volonté de puissance mue par l’hédonisme et le culte de la réussite. En cela, il condense à la fois un état d’esprit typiquement américain et une apologie du “fun” propre à la société de consommation, où le succès se confond avec le spectacle.

Le film dépeint avec force la transformation de Trump sous l’emprise de ce mentor : l’apprentissage de la méfiance, de l’attaque systématique, du refus de l’excuse. La mise en scène est tendue, froide, et certaines scènes, notamment une scène d’agression sexuelle, risquent de choquer certaines âmes sensibles.

Mais au-delà de la mise-en-scène, le film réussit à saisir la naissance d’un style politique fondé sur la confrontation, la provocation mais aussi l’impunité.

Glissement vers le réel : l’empreinte de Roy Cohn

Roy Cohn fut un acteur majeur dans la construction de l’identité politique de Trump. Il l’introduit à un réseau influent, où les affaires, les médias et les communautés new-yorkaises se croisent. Parmi ces cercles, plusieurs figures juives imminentes dont Cohn lui-même, évidemment.

La question se pose : cette familiarité initiale avec des figures juives imminentes a-t-elle influencé, bien plus tard, le tropisme pro-israélien de Donald Trump ?

Ce n’est pas le seul facteur, mais il constitue un élément de contexte révélateur qu’on essaiera de déconstruire.

Trump et Israël : entre stratégie, foi et famille

L’attitude de Donald Trump envers Israël ne peut être comprise sans considérer son entourage immédiat. Son gendre, Jared Kushner, juif pratiquant, entretient des liens étroits avec les autorités israéliennes. Durant la présidence Trump, Kushner a joué un rôle central dans la diplomatie américaine au Moyen-Orient, notamment en tant qu’artisan des Accords d’Abraham signés en 2020. Ces accords ont permis la normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes : les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan.

Sa fille, Ivanka Trump, convertie au judaïsme, a également contribué à renforcer cette proximité. Mais au-delà du cercle familial, une composante essentielle réside dans la base électorale de Trump : les évangélistes américains, farouchement pro-Israël pour des raisons religieuses. En juin 2025, lors d’une interview accordée à The Tucker Carlson Show, le sénateur républicain Ted Cruz déclarait sans détour : « Je soutiens Israël parce que la Bible ordonne aux chrétiens de le faire. » Une position loin d’être marginale, qui illustre l’ancrage théologique du soutien évangélique, nourri par des convictions eschatologiques liées aux prophéties bibliques et à la fin des temps. Pour eux, soutenir Israël n’est pas un choix politique, mais un devoir spirituel.

Trump, en stratège cynique, a su capitaliser sur cette conjonction d’influences. En transférant l’ambassade américaine à Jérusalem (2018), en reconnaissant la souveraineté israélienne sur le Golan, et en multipliant les gestes à forte charge symbolique, il a adopté une posture résolument alignée sur les intérêts de l’État hébreu. Ce faisant, il a marginalisé les acteurs arabes, relégués au rôle de figurants dans une mise en scène diplomatique à sens unique.

Dans le champ politique, Trump instrumentalise les accusations d’antisémitisme pour étouffer toute voix critique à l’égard de la politique israélienne. Il suffit désormais de brandir Israël comme un bouclier moral pour se permettre les pires outrances. Ainsi, le racisme le plus décomplexé trouve refuge derrière la posture du défenseur d’Israël. Dans cette mécanique du pouvoir, la loyauté et la peur se confondent, dessinant les contours d’un autoritarisme médiatique bien réel.

Trump façonne des clans irréconciliables, dressant les uns contre les autres et paralysant ceux qui pourraient encore résister à son influence. C’est une stratégie de division aussi efficace que cynique, où la confusion sert d’arme politique.

Sa politique vis-à-vis d’Israël s’ancre ainsi dans un mélange d’opportunisme électoral, de fidélité familiale, et peut-être aussi d’une affinité plus ancienne, héritée de son mentor Roy Cohn.

Conclusion : de la fiction à la géopolitique

The Apprentice n’est pas un documentaire, mais il agit comme un miroir grossissant. En exposant la genèse d’un homme de pouvoir, il nous donne des clés de lecture sur ses décisions les plus retentissantes.

Le lien Trump-Israël, souvent réduit à une simple stratégie politique, prend alors une nouvelle dimension.

Il est peut-être aussi l’expression d’une trajectoire intime, d’une vision du monde forgée dans l’ombre d’un mentor. Une histoire de pouvoir, de loyautés croisées et d’identités multiples que seul le cinéma pouvait, peut-être, nous aider à mieux comprendre.

Roy Cohn, quant à lui, a fini ses jours isolé, discrédité, atteint du sida, niant jusqu’à la fin sa maladie et son homosexualité — deux réalités qu’il avait combattues publiquement toute sa vie. Il est mort en 1986 dans une forme de déni tragique. Pour beaucoup, sa fin symbolise une forme de justice immanente : celle que la loi ne peut toujours rendre, mais que la vie impose parfois. Faire le mal laisse des cicatrices invisibles — et parfois indélébiles. Et si ce constat paraît naïf, il est sans doute le plus fondamental.

🎬 Un aperçu saisissant de l’univers sombre du film ? Voici le trailer officiel :

📚 Pour aller plus loin

Plusieurs ouvrages abordent en profondeur la relation entre Donald Trump, Roy Cohn et la politique américaine vis-à-vis d’Israël. On recommande notamment Ruthless de Marie Brenner, qui retrace l’influence de Cohn sur Trump ou encore Confidence Man de Maggie Haberman, une fresque journalistique sur la construction du personnage Trump. En français, on peut consulter, entre autres, Un parrain à la Maison-Blanche de Fabrizio Calvi, qui évoque les zones d’ombre de son ascension, ainsi que Les évangélistes sionistes des États-Unis de Katia Lucas.

Danser avec l’oubli

« Valse avec Bachir » d’Ari Folman est une plongée bouleversante dans les méandres de la mémoire et de la culpabilité liées à la guerre civile du Liban en 1982. À travers l’animation et le récit introspectif, le film interroge la responsabilité morale de ceux qui, témoins silencieux, ont laissé l’horreur se dérouler sous leurs yeux.

« S’il y avait un endroit au monde où il ne fallait pas être, c’était bel et bien Beyrouth en 1982. »
— Réflexion postérieure au visionnage de Valse avec Bachir

Il y a des films qui dérangent, et d’autres qui bouleversent. Valse avec Bachir fait les deux. En mêlant animation, témoignage et introspection, Ari Folman signe une œuvre singulière qui explore les méandres de la mémoire, les ravages de la guerre et la culpabilité qui ronge en silence.

Au cœur du récit : un trou noir. Celui de Folman lui-même, qui ne se souvient plus de ce qu’il a vécu en tant que soldat israélien pendant la guerre du Liban en 1982. Un souvenir obsédant refait surface : une vision étrange d’hommes nus émergeant lentement de la mer sous un ciel nocturne. Pour comprendre cette image, il part à la rencontre d’anciens camarades, chacun détenant une pièce du puzzle. Le film devient alors une quête, presque thérapeutique, pour affronter l’amnésie et exhumer une vérité enfouie.

Ce film n’est pas un documentaire traditionnel. C’est un voyage dans la psyché d’un homme hanté par une mémoire en miettes, où les souvenirs se confondent avec les cauchemars. L’animation, d’une beauté glaçante, permet d’illustrer l’indicible : la confusion du champ de bataille, la violence brutale, l’absurdité de la guerre. Le choix de l’animation n’est pas anodin. Il crée une distance salutaire entre le spectateur et l’horreur, tout en donnant corps à l’invisible : perte d’identité, dissociation psychique, visions traumatiques. Le graphisme stylisé, entre bande dessinée et peinture expressionniste, renforce la portée émotionnelle.

La musique accompagne cette descente dans l’inconscient avec une justesse saisissante. Alternant entre silence pesant, sons électroniques envoûtants et airs orientaux, elle devient une bande-son mentale, toujours sur le fil entre rêve et réalité.

Le titre du film fait référence à Bachir Gemayel, président libanais assassiné en 1982, dont la mort précéda le massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila. Longtemps, la confusion a régné sur l’identité des bourreaux. Le massacre, perpétré entre le 16 et le 18 septembre 1982, n’a pas été directement l’œuvre de Tsahal, mais celle des milices chrétiennes libanaises, notamment les Phalanges, alliées d’Israël. En représailles à la mort de leur leader, ces miliciens ont été autorisés à entrer dans les camps par l’armée israélienne, qui contrôlait militairement la zone. Tsahal n’a pas participé activement aux massacres, mais a laissé faire, observant sans intervenir pendant près de deux jours. Cette complicité passive provoqua une onde de choc internationale et donna lieu à la commission Kahan en Israël, qui conclut à une responsabilité indirecte de l’État, désignant notamment Ariel Sharon comme responsable politique. Il dut démissionner de son poste de ministre de la Défense.

Folman se confronte à cette réalité dans la dernière séquence du film, où l’animation cède la place à des images d’archives réelles. La transition est brutale. Le spectateur, jusque-là immergé dans une esthétique stylisée, se retrouve face à la vérité nue. Incontournable. Cette rupture visuelle cristallise la culpabilité collective. Folman n’a pas été directement auteur des violences, mais il était là, témoin silencieux, passif. Et c’est bien cela que le film interroge : la responsabilité morale de ceux qui, sans tirer, laissent faire.

Sans jamais tomber dans le manichéisme ni dans l’accusation facile, Valse avec Bachir pose des questions fondamentales : que fait-on de nos traumatismes ? Comment vit-on avec ce que l’on a vu ou laissé faire ? Et surtout : que se passe-t-il quand l’oubli devient un refuge ?

Ari Folman livre un film profondément personnel, mais universel dans sa portée. Il parle de guerre, bien sûr, mais aussi de la fragilité de la mémoire, de notre besoin d’échapper à l’horreur pour continuer à avancer. Une œuvre essentielle, dans un monde qui oublie trop vite, qui pardonne parfois sans comprendre.

Verdict [sur un total de ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️] :

⭐️⭐️⭐️⭐️

Bande-annonce :

Vous pouvez regarder la bande-annonce officielle ici :

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Une Lutte sans Fin

À chaque effondrement politique, la religion ressurgit comme une promesse de sens et de justice. Mais derrière l’espoir se cache parfois une domination massive. Entre foi et liberté, croyance et pouvoir, une question demeure : comment préserver la spiritualité sans la laisser devenir un outil d’oppression ?

Il y a des moments où l’histoire bégaie. Où l’on croit tourner la page, mais c’est le même refrain qui revient. Un régime s’effondre. Le peuple espérait la justice, la liberté, un avenir meilleur. Mais à la place, il trouve le vide. Et dans ce vide, une tentation surgit, vieille comme le monde : celle du religieux. Pas toujours par foi. Souvent par désespoir.

Quand le politique trahit, le sacré rassure

Face à la corruption, à l’injustice, à l’effondrement des institutions, beaucoup ne croient plus aux discours, aux élections, aux promesses. Le langage politique devient creux, le progrès une façade.

Alors, certains se tournent vers l’absolu. La religion — ou ce qui en tient lieu — apporte des réponses claires, simples, immédiates. Elle désigne le bien, le mal. Elle promet le salut. Elle offre un sens. Et surtout : elle redonne l’illusion du contrôle.

Un outil de mobilisation… redoutablement efficace

Contrairement aux idéologies politiques, la religion ne marchande pas. Elle ordonne. Elle promet l’éternité. Elle mobilise les foules bien plus vite qu’un programme électoral.

Les récits sacrés réveillent une mémoire ancestrale. Ils parlent de délivrance, de justice divine, de peuples choisis. En période de souffrance collective, c’est irrésistible. Mais c’est aussi un piège.

Du refuge à la prison

L’histoire contemporaine est sans appel : en Iran, en 1979, le renversement d’une monarchie autoritaire a donné naissance à une théocratie encore plus implacable ; en Afghanistan, les Talibans ont imposé leur vision d’un islam rigoriste en réduisant des millions de personnes au silence ; en Algérie, dans les années 90, l’illusion islamiste a semé la terreur et plongé le pays dans une décennie noire. Ailleurs, comme en Israël, la création de l’État a été en partie légitimée par une lecture religieuse du droit historique et biblique, alimentant jusqu’à aujourd’hui un conflit sans fin. En ex-Yougoslavie, c’est la religion qui, en s’entremêlant au nationalisme, a servi de moteur aux pires violences interethniques. Dans tous ces cas, la religion, d’abord perçue comme une lueur d’espoir face à l’oppression ou à l’injustice, s’est transformée en un levier de domination et d’exclusion, remplaçant la spiritualité par un ordre moral imposé, où l’absolu finit toujours par se muer en tyrannie.

Pourquoi cela revient-il toujours ?

Parce que l’alternative semble introuvable. Parce que la religion parle au cœur plus qu’à la raison. Parce qu’elle offre des certitudes là où la démocratie propose des doutes. Parce qu’en période de chaos, l’autorité sacrée paraît plus rassurante que les débats, les compromis, ou les lenteurs du progrès. Et parce que l’humain, face à la peur, choisit trop souvent l’ordre plutôt que la liberté.

André Malraux l’avait pressenti avec lucidité : « Le XXIᵉ siècle sera religieux ou ne sera pas. ». Plus qu’une prophétie, c’était un avertissement : face au vide politique et existentiel, le besoin de transcendance reviendra inévitablement. Mais la vraie question reste entière : quelle place voulons-nous accorder au sacré dans nos sociétés ? Une place de lumière… ou une place de pouvoir ?

Une foi possible, sans domination

Faut-il renoncer à toute croyance ? Non. Mais il faut refuser que le religieux devienne bras armé de l’État. Il faut défendre la foi comme un espace intérieur, intime, libre. Une foi qui console sans contraindre. Qui inspire sans punir. Qui relie sans soumettre.

Il ne s’agit pas de marginaliser la religion ni de nier son rôle dans l’histoire humaine. Mais il faut apprendre à tracer des frontières claires : entre le doute et la foi, entre le politique et le religieux, entre l’esprit rationnel et la croyance. Car là où ces limites s’effacent, naissent les pires confusions et les plus grandes dérives.

Il faut aussi se garder de réduire l’histoire et la culture des peuples à une lecture religieuse unique. Une civilisation est toujours plus vaste que ses croyances ; elle est faite de langues, de savoirs, d’arts, de luttes et de rêves pluriels. C’est cette diversité qu’il faut préserver.

C’est sans doute là le plus grand défi des sociétés modernes : protéger la liberté spirituelle sans jamais la laisser devenir un instrument de pouvoir.

Pour approfondir la réflexion

Loin de se limiter à l’actualité brûlante, la question du rôle de la religion dans la société traverse la philosophie, l’histoire, la sociologie et la politique depuis des siècles. De nombreux auteurs ont tenté d’en décrypter les mécanismes, les dérives, mais aussi les espoirs qu’elle peut encore porter. Voici une sélection de lectures – classiques, engagées, accessibles ou plus pointues – pour aller plus loin et nourrir votre propre réflexion sur ce sujet complexe et universel.

Silence, on tue…

Cet article rend hommage à Aaron Bushnell tout en présentant la réédition de Guerre à Gaza de Joe Sacco. Ce roman graphique met en lumière les injustices passées et présentes liées au conflit israélo-palestinien, et souligne l’importance de la mémoire collective.

Cet article est dédié à la mémoire d’Aaron Bushnell (1998–2024), qui a refusé de détourner les yeux.
« Si je suis complice du génocide, alors que vaut ma vie ? »
Juste parmi les Justes. Que sa voix, comme celle de tant d’autres, continue de résonner.

Guerre à Gaza de Joe Sacco : une œuvre coup-de-poing plus actuelle que jamais

Publié pour la première fois en 2009 sous le titre Footnotes in Gaza, le roman graphique de Joe Sacco connaît une nouvelle vie en 2024 avec cette réédition française sobrement intitulée Guerre à Gaza, chez Futuropolis. Et le timing ne pourrait pas être plus saisissant. Alors que la bande de Gaza est, une fois de plus, ravagée par une guerre brutale depuis octobre 2023, cette œuvre prend une résonance douloureusement contemporaine. Car bien que centrée sur des événements de 1956, elle parle, en réalité, de la mémoire, de l’impunité, et de la répétition des violences.

Un journalisme graphique d’une puissance rare

Joe Sacco n’est pas un auteur de BD comme les autres. Ancien journaliste, il a fait de la bande dessinée un outil d’investigation, de documentation et de témoignage. Dans Guerre à Gaza, il s’immerge dans la réalité de la bande de Gaza au début des années 2000, à l’époque de la seconde Intifada. Mais très vite, les récits qu’on lui confie le ramènent à deux épisodes enfouis dans les marges de l’Histoire : les massacres de Khan Younès (3 novembre 1956) et de Rafah (12 novembre 1956), perpétrés par l’armée israélienne, alors que Gaza était sous contrôle égyptien.

Ces deux massacres, largement passés sous silence dans les récits officiels, sont le point d’ancrage d’une enquête minutieuse où Sacco questionne, confronte, doute. Son style en noir et blanc, dense et expressionniste, restitue avec une intensité brute les visages, les ruines, les silences, les cris étouffés. Le lecteur est happé, immergé, secoué.

Quand l’Histoire éclaire le présent

Ce qui rend cette lecture indispensable en 2024, c’est précisément cette mise en parallèle entre passé et présent. La bande dessinée explore comment les injustices non reconnues d’hier nourrissent les désespoirs d’aujourd’hui. Sacco n’écrit pas sur le conflit comme une abstraction politique : il l’incarne dans les parcours humains, dans les récits des survivants, dans les larmes des mères, les traumatismes des enfants.

La réédition actuelle agit comme un rappel glaçant : ce que Sacco documente en 1956, et qu’il identifie déjà comme une répétition en 2002-2003, se reproduit encore en 2023-2024. Ce ne sont pas seulement les bombes qui tombent qui comptent, mais aussi le poids de l’oubli, l’usure de la mémoire collective, et l’indifférence du monde extérieur.

Un livre nécessaire, un miroir insoutenable

Certains pourraient reprocher à Joe Sacco une prise de position trop marquée. Mais ce serait méconnaître la démarche du journaliste-dessinateur : il ne fait pas de propagande, il écoute, il enquête, il donne la parole aux silenciés. Il montre ce que les caméras ne filment plus. Il reconstitue ce que les archives ne racontent pas.

Lire Guerre à Gaza aujourd’hui, ce n’est pas se plonger dans le passé. C’est regarder en face ce que beaucoup préfèrent ignorer. C’est comprendre que la violence actuelle ne naît pas du vide. Elle est la conséquence d’une Histoire étouffée, jamais digérée, jamais réparée.

Note : [sur 5 ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ ]

⭐️⭐️⭐️⭐️

Est-il Antisémite de Critiquer Israël ?

Dans « Est-il permis de critiquer Israël ? », Pascal Boniface interroge la légitimité de critiquer l’État d’Israël sans risquer d’être accusé d’antisémitisme. Son essai, publié en 2003, aborde les tensions entourant ce sujet délicat et plaide pour un débat ouvert et sain sur les droits des Palestiniens et la politique israélienne dans un contexte géopolitique complexe.

Dans Est-il permis de critiquer Israël ?, Pascal Boniface, directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) en France, pose une question sensible et complexe : peut-on critiquer les politiques de l’État d’Israël sans être accusé d’antisémitisme ? Publié en 2003, cet ouvrage voit le jour dans un contexte international tendu, celui de l’après-deuxième intifada (2000-2005) et sous la direction d’Ariel Sharon en tant que Premier ministre d’Israël. Sharon, alors au cœur de décisions militaires et politiques controversées, incarne pour beaucoup une ligne dure qui exacerbe les tensions israélo-palestiniennes. C’est dans ce contexte que Boniface s’engage dans une réflexion sur les limites de la critique légitime, tout en cherchant à redéfinir les contours d’un débat ouvert et équilibré.

L’essai de Boniface explore les frontières entre une critique légitime et la haine raciale, appelant à une distinction claire et nette entre les deux. Il met en lumière la difficulté, voire l’impossibilité, de critiquer Israël sans que certains milieux n’assimilent immédiatement cette critique à de l’antisémitisme. Boniface évoque des pressions exercées par divers groupes pro-israéliens en France et souligne les dilemmes auxquels sont confrontés journalistes, intellectuels et universitaires, souvent exposés à des accusations lorsqu’ils expriment des critiques. Ce contexte crée une forme d’autocensure, nuisant à un débat ouvert et équilibré.

On ne peut s’empêcher de se désoler du traitement que Pascal Boniface a reçu à son arrivée à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv en avril 2018. Invité par le Consulat de France à Jérusalem pour donner des conférences, il a été pris à partie par plusieurs individus franco-israéliens qui l’ont insulté, bousculé et menacé. Boniface a rapporté que ses agresseurs ont tenté de l’entraîner hors de l’aéroport en déclarant vouloir lui « crever les yeux ». Cet événement illustre de façon frappante les tensions entourant la liberté d’expression sur la question israélo-palestinienne et montre l’ampleur de la polarisation du débat et les risques auxquels sont exposés ceux qui cherchent à offrir une analyse critique sur ce sujet délicat. Cela donne une nouvelle perspective à la pertinence de son ouvrage, où il souligne justement la difficulté de critiquer Israël sans répercussions.

Boniface défend ainsi le droit à une critique objective, fondée sur des faits, sans que cela implique la moindre animosité envers le peuple israélien ou la communauté juive. Selon lui, la liberté d’expression est en partie compromise sur ce sujet, ce qui va à l’encontre des principes démocratiques fondamentaux. En explorant cette tension, l’auteur soulève des questions cruciales sur la manière dont les sociétés occidentales traitent les questions géopolitiques sensibles, souvent perçues comme des tabous.

Un point essentiel de ce débat réside dans le dilemme entre le droit légitime d’Israël à exister et à se défendre, et celui des Palestiniens à l’autodétermination. Si le droit d’Israël à assurer sa sécurité est indéniable, il ne devrait pas occulter les problématiques liées à la colonisation, particulièrement dans les territoires occupés, souvent considérée comme une violation du droit international. Cette situation crée une profonde asymétrie : tandis qu’Israël exerce pleinement son autorité, les Palestiniens voient leur aspiration à un État souverain continuellement repoussée. Résoudre cette question est impératif, car l’absence d’une solution juste et équitable alimente non seulement les tensions régionales, mais aussi l’instabilité internationale, tout en perpétuant un conflit profondément enraciné.

Pour Boniface, ce livre représente un appel urgent à un dialogue nuancé, dans lequel les actions étatiques doivent pouvoir être analysées en toute objectivité, sans crainte de représailles ou d’accusations infondées. Un tel débat, loin d’être clos, devient d’autant plus essentiel aujourd’hui car il touche à des droits fondamentaux. Boniface critique ici la vision manichéenne qui entoure souvent le conflit israélo-palestinien, en France et ailleurs, où toute critique envers Israël est perçue comme illégitime ou dangereuse.

Si Est-il permis de critiquer Israël ? a le mérite d’ouvrir un dialogue nécessaire et parfois houleux, certains lecteurs pourraient reprocher à Boniface de simplifier un débat complexe en abordant les pressions pro-israéliennes sans toujours nuancer leur portée, rendant ainsi la critique parfois clivante. Bien que son point de vue soit intéressant et audacieux, son approche repose en grande partie sur une revue de presse des médias français de l’époque, ce qui peut sembler limité pour un ouvrage de cette ampleur. Certes, les actes antisémites en France étaient dûment documentés dans le livre, mais une analyse fondée sur le droit international aurait apporté une perspective plus universelle et moins subjective. En s’appuyant sur des principes tels que les résolutions de l’ONU, les conventions de Genève et les droits de l’homme, Boniface aurait pu renforcer la portée et l’objectivité de sa critique, tout en offrant une réflexion mieux ancrée dans des principes mondialement reconnus.

Plus de vingt ans après la publication de l’ouvrage, le sujet soulevé par Boniface demeure d’une pertinence tragique. Aujourd’hui, la guerre à Gaza, ayant coûté la vie à plus de 43 000 personnes (selon Reuters), la majorité étant des civils, rappelle l’urgence d’un débat honnête et sans censure sur les actions d’un État et leurs conséquences humanitaires. L’ampleur de ces pertes humaines, si massives et disproportionnées, a conduit certains observateurs et organisations internationales à qualifier la situation de crimes contre l’humanité, voire de génocide. Cette situation devient d’autant plus sensible face à l’escalade des violences dans la région, incluant le Liban, la Syrie et l’Iran.

Nous pensons que cet ouvrage mériterait une mise à jour, compte tenu des événements récents au Proche-Orient qui continuent de faire la une de l’actualité. Une version actualisée de ce livre aurait aujourd’hui un écho considérable, et Boniface pourrait apporter un éclairage essentiel sur les dynamiques géopolitiques et les enjeux de la liberté d’expression dans un contexte encore plus divisé.

En conclusion, cet ouvrage offre une perspective audacieuse et pertinente pour quiconque s’intéresse aux libertés d’expression et aux enjeux géopolitiques actuels. Avec Est-il permis de critiquer Israël ?, Pascal Boniface invite ses lecteurs à redéfinir les limites du débat démocratique et à réfléchir aux tabous qui existent dans les discussions sur le conflit israélo-palestinien. Ce livre reste une lecture stimulante pour ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension des tensions internationales et des dynamiques de pouvoir qui influencent notre perception du monde.

Note : [sur 5 ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ ]

⭐️⭐️⭐️

Quelques passages éloquents du livre:

« Je sais qu’il y a des gens qui, sans me connaître me haïssent. Le pire, c’est que certains sont de bonne foi, car ce qu’ils savent de moi, ce sont des propos déformés et non mes positions réelles. J’ai eu la tentation, face à un tel tir de barrage, de ne plus m’exprimer sur le sujet. Certains amis me l’ont d’ailleurs conseillé, par souci de me protéger. Après avoir longtemps hésité, j’ai décidé de ne pas me taire, car il n’y a aucune raison qu’on ne puisse traiter – avec des désaccords, mais librement et sereinement – ce sujet. Le débat sur le Proche-Orient ne doit pas être dramatisé, il doit être sorti de l’ornière, des insultes, des menaces et de la diabolisation pour revenir dans un cadre démocratique. Et il est capital de ne pas céder aux chantages visant à l’étouffer. »

« Il ne faut pas nier l’antisémitisme. Il faut le combattre encore et toujours parce qu’il n’a pas disparu. Mais il ne faut pas non plus l’instrumentaliser. C’est ce que fait parfois le gouvernement israélien lorsqu’il se sent en difficulté face à la communauté internationale. Il ne considère pas les reproches qui lui sont adressés comme des reproches ordinaires, mais comme des reproches dus à son caractère juif. »

« Si Israël aujourd’hui, en position de force malgré la menace de terrorisme, mettait volontairement fin à l’occupation des territoires et reconnaissait l’indépendance de l’État palestinien, cela ne signifierait pas sa fin en tant qu’État, mais à l’inverse un regain considérable de popularité au niveau international et, parallèlement, le renforcement de sa sécurité. »

« Soutenir un État n’est pas forcément lui donner raison en toutes circonstances, on peut même penser que la critique fait partie de la loyauté. »

« Petit à petit, on importe le conflit proche-oriental en France en entrant dans le cercle vicieux de la communautarisation. Personne n’a à y gagner, la communauté juive pas plus qu’une autre, puisque la loi du nombre à terme jouerait contre elle, de façon mécanique. Mais, au delà, c’est la République qui serait perdante, en devenant une addition de communautés. C’est pourquoi il faut faire valoir non pas le poids de chacune d’entre elles mais celui des principes universels. Pour avoir affirmé cette évidente banalité, j’ai été l’objet d’une fatwa de la part des ultras pro-israéliens. »

– Pascal Boniface