Pour un Nouvel Ordre Mondial

Le retour de Trump met en lumière l’inefficacité croissante du multilatéralisme, incarnée par un Conseil de sécurité dépassé et incapable d’imposer des règles contraignantes aux grandes puissances. Si la nécessité de réformes fait aujourd’hui consensus, leur mise en œuvre demeure largement hypothétique, laissant entrevoir un ordre international fragilisé, voire en déclin.

Le retour de Donald Trump au centre du jeu politique international a remis en lumière une réalité déjà bien installée : le multilatéralisme est fragilisé, contesté et parfois ouvertement ignoré. Sous Trump, cette défiance ne s’est pas limitée aux contre-pouvoirs internes américains, comme le Congrès ou la presse, mais s’est étendue aux institutions internationales censées encadrer l’usage de la force et préserver un minimum d’ordre mondial. Parmi elles, le Conseil de sécurité des Nations unies occupe une place centrale, autant par son rôle théorique que par ses dysfonctionnements réels.

L’un des problèmes fondamentaux réside dans la capacité — ou plutôt l’incapacité — du Conseil de sécurité à contraindre les grandes puissances. Lorsque les États-Unis agissent unilatéralement, en dehors de tout mandat explicite, le Conseil apparaît souvent comme un spectateur impuissant. L’invasion de l’Irak en 2003 en demeure l’exemple le plus emblématique : une guerre menée sans autorisation du Conseil de sécurité, justifiée par l’existence supposée d’armes de destruction massive qui ne seront jamais retrouvées. Plus récemment, début janvier 2026, une opération militaire américaine a abouti à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse à Caracas. Ils ont ensuite été transférés vers les États-Unis, où ils ont été placés en détention fédérale et inculpés pour trafic de drogues. Cette action, menée sans mandat du Conseil de sécurité et dénoncée par plusieurs gouvernements et experts comme une violation de la souveraineté et du droit international, illustre une fois de plus la façon dont une grande puissance peut agir en marge du système multilatéral qu’elle prétend incarner. Cette dynamique n’est pas nouvelle, mais elle s’est accentuée au fil des décennies, nourrissant un sentiment croissant de discrédit et d’obsolescence. Une institution censée garantir la sécurité collective perd inévitablement de sa crédibilité lorsqu’elle est contournée par ceux-là mêmes qui sont censés en être les garants.

Cette crise d’autorité soulève une question plus profonde : le Conseil de sécurité est-il encore adapté aux réalités géopolitiques du XXIᵉ siècle ? Sa composition actuelle repose sur un équilibre de forces figé en 1945, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, les cinq membres permanents incarnaient sans contestation possible la victoire militaire, la puissance industrielle et l’influence politique globale. Or, près de huit décennies plus tard, le monde n’est plus structuré selon ces lignes.

Le maintien du Royaume-Uni et de la France, par exemple, comme membres permanents pose aujourd’hui un problème de cohérence stratégique. Sans nier leur rôle historique, leur influence réelle sur les grandes dynamiques mondiales s’est considérablement réduite. Démographiquement, économiquement et militairement, ces deux pays ne pèsent plus de la même manière face à des acteurs émergents ou consolidés comme l’Inde, la Chine ou même des blocs régionaux entiers. Leur statut permanent semble davantage relever d’un héritage symbolique que d’une reconnaissance objective de puissance.

Ce décalage alimente un sentiment d’injustice structurelle au sein de la communauté internationale. De nombreux États estiment que le Conseil de sécurité ne reflète ni la diversité du monde actuel ni les rapports de force contemporains. L’Afrique, l’Amérique latine ou l’Asie du Sud, pourtant centrales dans les enjeux démographiques, économiques et sécuritaires, demeurent sous-représentées dans les cercles décisionnels les plus critiques. Cette asymétrie fragilise l’acceptabilité des décisions prises, lorsqu’elles sont prises.

À cela s’ajoute la question du droit de veto, souvent perçu comme l’outil ultime de paralysie institutionnelle. Utilisé pour protéger des intérêts nationaux immédiats, il empêche régulièrement toute action collective face à des crises majeures. La récente guerre à Gaza en offre une illustration frappante : malgré l’ampleur des destructions et la gravité de la situation humanitaire, la communauté internationale s’est révélée largement impuissante, en raison de vetos répétés bloquant toute résolution contraignante à l’encontre d’Israël. Le veto transforme ainsi le Conseil de sécurité en une arène de rivalités politiques plutôt qu’en un véritable espace de régulation. Tant que ce mécanisme demeurera intact, toute réforme de fond restera limitée dans ses effets.

La remise en cause du Conseil de sécurité ne signifie pas un rejet de l’ONU ou du multilatéralisme en tant que tel. Au contraire, elle traduit la volonté de sauver ces institutions en les adaptant. Une gouvernance mondiale crédible suppose des règles partagées, mais aussi des institutions perçues comme légitimes. Or, la légitimité ne peut exister sans représentation équitable ni capacité d’action effective.

En 2026, persister à défendre un statu quo hérité d’un autre siècle relève moins du réalisme que du déni. Le monde est désormais multipolaire, fragmenté, traversé par des conflits hybrides et des enjeux globaux — climatiques, technologiques, sanitaires — que le Conseil de sécurité actuel peine à appréhender. Continuer à fonctionner avec les mêmes structures revient à accepter leur inefficacité chronique.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut réformer le Conseil de sécurité, mais comment et avec quel courage politique. Cette réforme sera longue, conflictuelle et semée de blocages, mais elle est devenue indispensable. Sans elle, le multilatéralisme risque de se transformer en façade diplomatique, vidée de sa substance, tandis que les grandes puissances continueront d’agir unilatéralement, au mépris des règles qu’elles ont elles-mêmes contribué à écrire.

📚 Pour aller plus loin

Les ouvrages et ressources ci-dessous offrent des pistes de réflexion complémentaires sur le fonctionnement du Conseil de sécurité, la gestion des crises internationales, ainsi que les tensions persistantes entre unilatéralisme et multilatéralisme. Sans prétendre à l’exhaustivité, cette sélection permet d’approfondir les enjeux abordés dans cet article et d’explorer, à travers différents regards académiques et analytiques, les limites et les défis de la gouvernance mondiale contemporaine. Libre ensuite à chaque lecteur d’y trouver les voies de compréhension qui lui sembleront les plus pertinentes.

Le Mentor, l’Élève et Israël

Sorti en 2024, The Apprentice d’Ali Abbasi retrace les jeunes années de Donald Trump et sa relation trouble avec son mentor, Roy Cohn. Le film, tendu et sans fard, dévoile les rouages du pouvoir, de la manipulation et la naissance d’un style politique percutant. Ce portrait intime invite aussi à réfléchir aux influences qui ont pu marquer le parcours politique de Trump, y compris sa position vis-à-vis d’Israël.

Avant d’être le titre d’un film, The Apprentice fut aussi celui d’une émission de télé-réalité américaine lancée en 2004, qui mit Donald Trump sous les projecteurs du grand public. L’homme d’affaires y incarnait un patron sans pitié, éliminant chaque semaine un candidat avec son célèbre « You’re fired!« .

Le film d’Ali Abbasi, présenté au Festival de Cannes en 2024, n’a rien à voir avec cette série télévisée : il nous ramène aux années 70, aux racines d’un pouvoir — avant la médiatisation, avant la présidence.

Ce long-métrage n’est pas un biopic à proprement parler. Il s’agit plutôt d’une exploration crue et sans concession de ses jeunes années, centrée sur sa relation particulière avec Roy Cohn, mentor redouté, avocat influent, figure du maccarthysme et personnage complexe : à la fois juif, homosexuel, manipulateur et stratège.

Le film choque, dérange, fascine. Il pousse à une réflexion délicate : jusqu’à quel point ces années de formation ont-elles influencé les choix politiques et diplomatiques de Trump ? Et notamment, sa relation très affirmée avec Israël.

Critique du film : un portrait sans concession

The Apprentice nous plonge dans l’univers brutal et cynique de l’immobilier new-yorkais de la fin des années 70. Trump y est montré comme un jeune homme ambitieux, influencé par un père autoritaire et rapidement capté par Roy Cohn qui le prend sous son aile.

Ce portrait du jeune Trump trouve un écho saisissant dans la réalité de la décennie suivante. En 1986, l’entrepreneur immobilier érige la Trump Tower à New York, symbole d’une ambition sans bornes. Héritier d’un père bâtisseur de logements populaires, il choisit pour sa part Manhattan, car ni “modeste” ni “petit” ne figurent dans son vocabulaire habituel. Trump ne craint pas, pour réussir une affaire, de dénigrer ses rivaux. Il ne s’embarrasse d’aucun scrupule, qu’il soit éthique ou juridique. L’excès a été toujours son langage naturel.

Chez lui, l’art de la transaction devient un instinct vital — une volonté de puissance mue par l’hédonisme et le culte de la réussite. En cela, il condense à la fois un état d’esprit typiquement américain et une apologie du “fun” propre à la société de consommation, où le succès se confond avec le spectacle.

Le film dépeint avec force la transformation de Trump sous l’emprise de ce mentor : l’apprentissage de la méfiance, de l’attaque systématique, du refus de l’excuse. La mise en scène est tendue, froide, et certaines scènes, notamment une scène d’agression sexuelle, risquent de choquer certaines âmes sensibles.

Mais au-delà de la mise-en-scène, le film réussit à saisir la naissance d’un style politique fondé sur la confrontation, la provocation mais aussi l’impunité.

Glissement vers le réel : l’empreinte de Roy Cohn

Roy Cohn fut un acteur majeur dans la construction de l’identité politique de Trump. Il l’introduit à un réseau influent, où les affaires, les médias et les communautés new-yorkaises se croisent. Parmi ces cercles, plusieurs figures juives imminentes dont Cohn lui-même, évidemment.

La question se pose : cette familiarité initiale avec des figures juives imminentes a-t-elle influencé, bien plus tard, le tropisme pro-israélien de Donald Trump ?

Ce n’est pas le seul facteur, mais il constitue un élément de contexte révélateur qu’on essaiera de déconstruire.

Trump et Israël : entre stratégie, foi et famille

L’attitude de Donald Trump envers Israël ne peut être comprise sans considérer son entourage immédiat. Son gendre, Jared Kushner, juif pratiquant, entretient des liens étroits avec les autorités israéliennes. Durant la présidence Trump, Kushner a joué un rôle central dans la diplomatie américaine au Moyen-Orient, notamment en tant qu’artisan des Accords d’Abraham signés en 2020. Ces accords ont permis la normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes : les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan.

Sa fille, Ivanka Trump, convertie au judaïsme, a également contribué à renforcer cette proximité. Mais au-delà du cercle familial, une composante essentielle réside dans la base électorale de Trump : les évangélistes américains, farouchement pro-Israël pour des raisons religieuses. En juin 2025, lors d’une interview accordée à The Tucker Carlson Show, le sénateur républicain Ted Cruz déclarait sans détour : « Je soutiens Israël parce que la Bible ordonne aux chrétiens de le faire. » Une position loin d’être marginale, qui illustre l’ancrage théologique du soutien évangélique, nourri par des convictions eschatologiques liées aux prophéties bibliques et à la fin des temps. Pour eux, soutenir Israël n’est pas un choix politique, mais un devoir spirituel.

Trump, en stratège cynique, a su capitaliser sur cette conjonction d’influences. En transférant l’ambassade américaine à Jérusalem (2018), en reconnaissant la souveraineté israélienne sur le Golan, et en multipliant les gestes à forte charge symbolique, il a adopté une posture résolument alignée sur les intérêts de l’État hébreu. Ce faisant, il a marginalisé les acteurs arabes, relégués au rôle de figurants dans une mise en scène diplomatique à sens unique.

Dans le champ politique, Trump instrumentalise les accusations d’antisémitisme pour étouffer toute voix critique à l’égard de la politique israélienne. Il suffit désormais de brandir Israël comme un bouclier moral pour se permettre les pires outrances. Ainsi, le racisme le plus décomplexé trouve refuge derrière la posture du défenseur d’Israël. Dans cette mécanique du pouvoir, la loyauté et la peur se confondent, dessinant les contours d’un autoritarisme médiatique bien réel.

Trump façonne des clans irréconciliables, dressant les uns contre les autres et paralysant ceux qui pourraient encore résister à son influence. C’est une stratégie de division aussi efficace que cynique, où la confusion sert d’arme politique.

Sa politique vis-à-vis d’Israël s’ancre ainsi dans un mélange d’opportunisme électoral, de fidélité familiale, et peut-être aussi d’une affinité plus ancienne, héritée de son mentor Roy Cohn.

Conclusion : de la fiction à la géopolitique

The Apprentice n’est pas un documentaire, mais il agit comme un miroir grossissant. En exposant la genèse d’un homme de pouvoir, il nous donne des clés de lecture sur ses décisions les plus retentissantes.

Le lien Trump-Israël, souvent réduit à une simple stratégie politique, prend alors une nouvelle dimension.

Il est peut-être aussi l’expression d’une trajectoire intime, d’une vision du monde forgée dans l’ombre d’un mentor. Une histoire de pouvoir, de loyautés croisées et d’identités multiples que seul le cinéma pouvait, peut-être, nous aider à mieux comprendre.

Roy Cohn, quant à lui, a fini ses jours isolé, discrédité, atteint du sida, niant jusqu’à la fin sa maladie et son homosexualité — deux réalités qu’il avait combattues publiquement toute sa vie. Il est mort en 1986 dans une forme de déni tragique. Pour beaucoup, sa fin symbolise une forme de justice immanente : celle que la loi ne peut toujours rendre, mais que la vie impose parfois. Faire le mal laisse des cicatrices invisibles — et parfois indélébiles. Et si ce constat paraît naïf, il est sans doute le plus fondamental.

🎬 Un aperçu saisissant de l’univers sombre du film ? Voici le trailer officiel :

📚 Pour aller plus loin

Plusieurs ouvrages abordent en profondeur la relation entre Donald Trump, Roy Cohn et la politique américaine vis-à-vis d’Israël. On recommande notamment Ruthless de Marie Brenner, qui retrace l’influence de Cohn sur Trump ou encore Confidence Man de Maggie Haberman, une fresque journalistique sur la construction du personnage Trump. En français, on peut consulter, entre autres, Un parrain à la Maison-Blanche de Fabrizio Calvi, qui évoque les zones d’ombre de son ascension, ainsi que Les évangélistes sionistes des États-Unis de Katia Lucas.