Penser l’Algérie autrement

Ahmed Rouadjia, intellectuel algérien, allie rigueur académique et engagement sociopolitique. Ses travaux sur l’islamisme, l’État de droit et la mémoire offrent un éclairage original sur les tensions identitaires et les aspirations démocratiques de l’Algérie contemporaine.

Crédit photo : La Sentinelle (02 août 2022)

Ahmed Rouadjia est l’une de ces figures intellectuelles discrètes mais essentielles pour comprendre les dynamiques sociales et politiques de l’Algérie contemporaine. Né en 1947, il a traversé les bouleversements du pays depuis l’indépendance, les observant avec la rigueur du chercheur et la sensibilité de l’homme engagé. À la fois universitaire, historien, sociologue et politologue, il incarne ce pont entre la recherche académique, l’analyse politique et le débat citoyen. Sa trajectoire, partagée entre l’Algérie et la France, illustre bien les va-et-vient d’une génération d’intellectuels formés en Occident et revenus transmettre leur savoir dans leur pays d’origine, sans jamais renoncer au dialogue avec le monde extérieur.

Le parcours académique de Rouadjia témoigne d’une volonté constante d’articuler rigueur scientifique et engagement citoyen. Docteur en sociologie, formé à l’Université Paris VII, il a enseigné à Constantine avant de poursuivre une carrière à l’Université de Versailles. Chercheur associé à l’INED (l’Institut National d’Études Démographiques), il a également travaillé sur l’immigration nord-africaine et ses réalités sociales. Dans les années 1980, il collabore avec le journal Libération en France, puis en Algérie avec El WatanLe Quotidien d’Oran ou Liberté. Ses articles, directs et sans concession, montrent un intellectuel soucieux d’inscrire la recherche dans le débat citoyen.

Ses travaux se sont concentrés sur des thèmes qui demeurent au cœur de l’actualité : l’urbanisation, le logement social, l’émergence des mouvements religieux, la construction de l’État et la place de la mémoire dans l’identité nationale. L’une de ses contributions majeures reste son ouvrage Les frères et la mosquée, publié en 1990, qui fut l’un des premiers à analyser de manière approfondie la montée en puissance de l’islamisme en Algérie. Dans ce livre, Rouadjia démontre comment les mosquées, loin de n’être que des lieux de prière, sont devenues des espaces de socialisation, de mobilisation et parfois de contestation face à un État en perte de légitimité. Ce travail rigoureux et empirique visait à comprendre la mouvance islamiste de l’intérieur, sans complaisance mais avec le regard d’un sociologue attentif aux logiques sociales.

Si Ahmed Rouadjia a été l’un des tout premiers sociologues algériens à se pencher sérieusement sur le phénomène islamiste, il n’était pas le seul intellectuel à en saisir l’ampleur. D’autres voix, comme celle de l’écrivain Rachid Mimouni, ont choisi une approche différente, plus littéraire et testimoniale. Dans La Malédiction (1993), Mimouni adopte une posture d’écrivain engagé, témoin direct des dérives intégristes. Son style est celui du pamphlet et du cri d’alarme : il dénonce la violence, l’obscurantisme et la manipulation des masses par des prédicateurs avides de pouvoir. Plus qu’une enquête, son œuvre est un témoignage, une interpellation lancée à la société algérienne et à la communauté internationale. Cette différence illustre bien la richesse des regards portés sur l’islamisme : Rouadjia incarne la démarche académique et analytique, là où Mimouni traduit dans le langage littéraire l’angoisse et la colère d’une société prise dans l’étau de l’intégrisme. L’un et l’autre, chacun dans son registre, ont contribué à briser le silence et à faire de l’islamisme un enjeu central de réflexion.

L’intérêt de Rouadjia ne s’est pas limité aux courants religieux. Dans Grandeur et décadence de l’État algérien (1994), il explore les contradictions d’un pouvoir central qui, fort de la légitimité révolutionnaire, n’a pas su accompagner les aspirations démocratiques ni répondre aux défis socioéconomiques. Son analyse met en évidence l’essoufflement d’un système figé, incapable de gérer la pluralité et miné par une crise de confiance. Il y décrit un État traversé par des tensions entre modernisation et conservatisme, ouverture et autoritarisme, centralisation et pressions régionales, au moment même où la société basculait dans la décennie noire.

Rouadjia s’est aussi intéressé aux enjeux mémoriels. Pour lui, la mémoire est une construction sociale et politique qui façonne l’identité d’un peuple. Il met en évidence les tensions entre mémoire officielle et mémoires plurielles, interrogeant aussi la place des élites, leur reproduction et leur rôle dans les rapports entre pouvoir et société. Ses enquêtes sur le logement social prolongent cette approche : au-delà des statistiques, il y voit une métaphore des fractures et des solidarités urbaines, où l’habitat devient révélateur des contradictions d’une modernité inachevée.

On retrouve chez lui une constance : celle de poser les bonnes questions, parfois dérangeantes, mais nécessaires. Son œuvre éclaire non seulement l’Algérie mais aussi d’autres sociétés en mutation, prises entre héritage colonial, mondialisation et tensions identitaires. Ses analyses demeurent actuelles, tant elles touchent à des problématiques toujours vives : le rôle du religieux dans l’espace public, la légitimité des élites, la mémoire comme enjeu politique, les fractures sociales dans un pays en quête de stabilité. Lire Ahmed Rouadjia aujourd’hui, c’est penser l’Algérie autrement et comprendre que l’avenir ne peut se construire sans tirer les leçons du passé.

Une Lutte sans Fin

À chaque effondrement politique, la religion ressurgit comme une promesse de sens et de justice. Mais derrière l’espoir se cache parfois une domination massive. Entre foi et liberté, croyance et pouvoir, une question demeure : comment préserver la spiritualité sans la laisser devenir un outil d’oppression ?

Il y a des moments où l’histoire bégaie. Où l’on croit tourner la page, mais c’est le même refrain qui revient. Un régime s’effondre. Le peuple espérait la justice, la liberté, un avenir meilleur. Mais à la place, il trouve le vide. Et dans ce vide, une tentation surgit, vieille comme le monde : celle du religieux. Pas toujours par foi. Souvent par désespoir.

Quand le politique trahit, le sacré rassure

Face à la corruption, à l’injustice, à l’effondrement des institutions, beaucoup ne croient plus aux discours, aux élections, aux promesses. Le langage politique devient creux, le progrès une façade.

Alors, certains se tournent vers l’absolu. La religion — ou ce qui en tient lieu — apporte des réponses claires, simples, immédiates. Elle désigne le bien, le mal. Elle promet le salut. Elle offre un sens. Et surtout : elle redonne l’illusion du contrôle.

Un outil de mobilisation… redoutablement efficace

Contrairement aux idéologies politiques, la religion ne marchande pas. Elle ordonne. Elle promet l’éternité. Elle mobilise les foules bien plus vite qu’un programme électoral.

Les récits sacrés réveillent une mémoire ancestrale. Ils parlent de délivrance, de justice divine, de peuples choisis. En période de souffrance collective, c’est irrésistible. Mais c’est aussi un piège.

Du refuge à la prison

L’histoire contemporaine est sans appel : en Iran, en 1979, le renversement d’une monarchie autoritaire a donné naissance à une théocratie encore plus implacable ; en Afghanistan, les Talibans ont imposé leur vision d’un islam rigoriste en réduisant des millions de personnes au silence ; en Algérie, dans les années 90, l’illusion islamiste a semé la terreur et plongé le pays dans une décennie noire. Ailleurs, comme en Israël, la création de l’État a été en partie légitimée par une lecture religieuse du droit historique et biblique, alimentant jusqu’à aujourd’hui un conflit sans fin. En ex-Yougoslavie, c’est la religion qui, en s’entremêlant au nationalisme, a servi de moteur aux pires violences interethniques. Dans tous ces cas, la religion, d’abord perçue comme une lueur d’espoir face à l’oppression ou à l’injustice, s’est transformée en un levier de domination et d’exclusion, remplaçant la spiritualité par un ordre moral imposé, où l’absolu finit toujours par se muer en tyrannie.

Pourquoi cela revient-il toujours ?

Parce que l’alternative semble introuvable. Parce que la religion parle au cœur plus qu’à la raison. Parce qu’elle offre des certitudes là où la démocratie propose des doutes. Parce qu’en période de chaos, l’autorité sacrée paraît plus rassurante que les débats, les compromis, ou les lenteurs du progrès. Et parce que l’humain, face à la peur, choisit trop souvent l’ordre plutôt que la liberté.

André Malraux l’avait pressenti avec lucidité : « Le XXIᵉ siècle sera religieux ou ne sera pas. ». Plus qu’une prophétie, c’était un avertissement : face au vide politique et existentiel, le besoin de transcendance reviendra inévitablement. Mais la vraie question reste entière : quelle place voulons-nous accorder au sacré dans nos sociétés ? Une place de lumière… ou une place de pouvoir ?

Une foi possible, sans domination

Faut-il renoncer à toute croyance ? Non. Mais il faut refuser que le religieux devienne bras armé de l’État. Il faut défendre la foi comme un espace intérieur, intime, libre. Une foi qui console sans contraindre. Qui inspire sans punir. Qui relie sans soumettre.

Il ne s’agit pas de marginaliser la religion ni de nier son rôle dans l’histoire humaine. Mais il faut apprendre à tracer des frontières claires : entre le doute et la foi, entre le politique et le religieux, entre l’esprit rationnel et la croyance. Car là où ces limites s’effacent, naissent les pires confusions et les plus grandes dérives.

Il faut aussi se garder de réduire l’histoire et la culture des peuples à une lecture religieuse unique. Une civilisation est toujours plus vaste que ses croyances ; elle est faite de langues, de savoirs, d’arts, de luttes et de rêves pluriels. C’est cette diversité qu’il faut préserver.

C’est sans doute là le plus grand défi des sociétés modernes : protéger la liberté spirituelle sans jamais la laisser devenir un instrument de pouvoir.

Pour approfondir la réflexion

Loin de se limiter à l’actualité brûlante, la question du rôle de la religion dans la société traverse la philosophie, l’histoire, la sociologie et la politique depuis des siècles. De nombreux auteurs ont tenté d’en décrypter les mécanismes, les dérives, mais aussi les espoirs qu’elle peut encore porter. Voici une sélection de lectures – classiques, engagées, accessibles ou plus pointues – pour aller plus loin et nourrir votre propre réflexion sur ce sujet complexe et universel.

Quand une révolution chasse un tyran pour en instaurer un autre

En 1979, les Iraniens renversent la monarchie du Chah, espérant la liberté. Mais la République islamique imposée par Khomeiny inaugure une nouvelle ère autoritaire. Cet article revient sur cette révolution confisquée et ses répercussions jusqu’à aujourd’hui.

Avant 1979, l’Iran était dirigé d’une main de fer par Mohammad Reza Pahlavi, le Chah d’Iran. Porté par une modernisation à marche forcée et soutenu par les États-Unis, il rêvait d’un empire moderne aligné sur l’Occident. Pourtant, ce projet s’effondra brutalement à la fin des années 1970 dans ce que l’on appelle aujourd’hui la Révolution iranienne. Si la chute du Chah fut saluée par des millions d’Iraniens, la suite de l’histoire se révéla bien moins libératrice qu’espérée.

Le régime cumulait les griefs. Son autoritarisme reposait sur la redoutée police politique SAVAK, tandis que ses réformes modernisatrices — la « Révolution blanche » — furent perçues comme verticales, déracinées, imposées sans réel consensus. L’occidentalisation accélérée, la marginalisation du clergé chiite, les inégalités sociales croissantes malgré la manne pétrolière et une corruption visible finirent par miner sa légitimité. Les classes populaires, les intellectuels et une partie de la bourgeoisie se détournèrent progressivement du pouvoir.

C’est dans ce contexte que l’ayatollah Khomeiny, en exil en France, devint le symbole d’une opposition plurielle. Ses sermons, diffusés clandestinement sur cassettes, galvanisèrent un mouvement de plus en plus large et hétéroclite. Mais la coalition révolutionnaire était fragile : elle rassemblait des islamistes, des nationalistes, des marxistes, des libéraux et une partie de la population religieuse en quête d’équité et de dignité. La chute du Chah ouvrit un vide politique immense. Comme souvent dans les périodes révolutionnaires, le vide politique ne profita pas aux plus modérés, mais à ceux qui surent transformer un mouvement populaire en pouvoir structuré.

Une partie des intellectuels occidentaux, fascinée par la rhétorique anti-impérialiste du clergé chiite, interpréta la révolution comme une nouvelle lutte de libération du tiers-monde. Cette lecture idéologique, parfois naïve, sous-estima la nature théocratique du projet porté par Khomeiny. Dans le même temps, les chancelleries occidentales, lassées par l’instabilité croissante et la brutalité du Chah, se distancièrent progressivement. Ce double mouvement — aveuglement idéologique d’un côté, désengagement stratégique de l’autre — facilita l’ascension d’un pouvoir religieux qui ne se révéla ni démocratique ni pluraliste.

La fuite du Chah en janvier 1979 laissa place à un espoir immense. Mais très vite, la dynamique populaire se referma sur elle-même. Le référendum d’avril 1979 posa une question binaire : « Voulez-vous une République islamique ? » Sans alternative clairement définie, sans véritable débat, dans un climat de ferveur religieuse intense, nombre d’Iraniens crurent voter pour un État moral et juste. Ils ne votèrent pas consciemment pour une dictature cléricale ; ils accordèrent leur confiance à une promesse floue, rapidement transformée en système verrouillé.

La Constitution de 1979 consacra la concentration du pouvoir entre les mains du Guide de la Révolution, reléguant les forces progressistes à un rôle secondaire. Les partis de gauche, les nationalistes, les féministes et les libéraux furent progressivement marginalisés, réprimés ou éliminés. Le port du voile devint obligatoire, la morale religieuse régit désormais la vie publique, et la révolution se transforma en instrument de contrôle et de répression. Comme tant d’autres révolutions dans l’histoire, elle fut confisquée par la force la mieux organisée et la plus déterminée du moment.

La guerre contre l’Irak, déclenchée en 1980, consolida davantage encore le nouveau régime. Le conflit dépassa rapidement les enjeux territoriaux pour devenir un affrontement idéologique et stratégique, opposant la République islamique naissante au régime baasiste de Saddam Hussein, dans un contexte régional marqué par les rivalités confessionnelles et géopolitiques. La guerre permit au pouvoir iranien de resserrer son emprise, de justifier la répression interne au nom de l’unité nationale et de forger une identité révolutionnaire assiégée. Le traumatisme collectif renforça ainsi un système qui, paradoxalement, s’était construit sur la promesse de libération.

Quarante-cinq ans plus tard, l’Iran demeure une théocratie autoritaire où la démocratie fonctionne comme une façade institutionnelle. Le régime ne repose pas uniquement sur l’oppression ; il entretient un récit politique puissant. L’opposition à Israël et aux États-Unis constitue un pilier central de sa légitimité. En se présentant comme champion des causes anti-impérialistes et défenseur de la Palestine, il mobilise des ressentiments historiques réels et canalise l’attention vers un ennemi extérieur. Il convient cependant de distinguer la légitimité de certaines causes internationales des usages stratégiques qu’en fait un pouvoir soucieux de préserver son autorité interne.

Mais derrière cet édifice idéologique, une autre réalité s’impose. La société iranienne est jeune, instruite, connectée, et de plus en plus en décalage avec le carcan politique qui l’enserre. Les mobilisations déclenchées par la mort de Mahsa Amini en 2022 ont révélé une fracture générationnelle profonde. Les femmes, en première ligne, ont incarné un mouvement qui dépasse la question vestimentaire pour toucher au cœur même du contrat social. Ce qui était autrefois une contestation ponctuelle semble désormais s’inscrire dans une remise en cause structurelle.

Aujourd’hui, le régime paraît à la fois solide et fragile. Solide par son appareil sécuritaire, par ses réseaux régionaux et par sa capacité éprouvée à se maintenir. Fragile par l’érosion de sa légitimité morale, par l’asphyxie économique, par l’isolement international croissant et par le fossé qui se creuse entre pouvoir et société. L’histoire montre que les systèmes fondés sur la peur peuvent durer longtemps ; elle montre aussi qu’ils peuvent s’effondrer plus rapidement qu’on ne l’imagine lorsque leur récit cesse de convaincre.

Mais une autre question, plus délicate encore, se profile à l’horizon : que se passera-t-il si le régime des ayatollahs venait à tomber ? L’histoire récente rappelle que la chute d’un pouvoir autoritaire ne débouche pas automatiquement sur une démocratie stable. Le vide politique qui suit l’effondrement d’un système verrouillé peut ouvrir la voie à des rivalités internes, à des luttes de factions, voire à des ingérences extérieures.

La tentation d’une « démocratie importée » ou soutenue de l’extérieur pose elle aussi problème. Les précédents irakien, syrien et libyen ont montré que la démocratie ne s’impose ni par décret ni par l’ingérence extérieure. Lorsqu’elle est perçue comme un produit d’exportation occidental, elle risque de manquer de légitimité locale et d’alimenter de nouvelles fractures. Une transition pilotée de l’extérieur pourrait paradoxalement affaiblir la cohésion politique qu’elle prétend renforcer.

L’Iran est une société ancienne, structurée, dotée d’une forte identité nationale. Mais c’est aussi un pays traversé par des lignes de fracture : tensions ethniques, divergences idéologiques, rivalités entre courants religieux et laïcs, opposition entre centre et périphéries. Une transition mal maîtrisée pourrait réveiller ces tensions.

Le véritable enjeu ne réside donc pas uniquement dans la chute du régime, mais dans la capacité de la société iranienne à se relever et à construire un projet politique inclusif. La démocratie ne se résume pas à des élections ; elle suppose des institutions indépendantes, un État de droit, une culture du compromis et une acceptation du pluralisme. Sans ces fondations, le risque serait de remplacer un monopole du pouvoir par un autre, sous une forme différente, voire d’en venir à regretter l’ancien régime.

L’incertitude demeure. Un régime peut tomber rapidement ; reconstruire un contrat social solide prendra du temps. Toute transformation profonde d’une société porte en elle douleur et tensions, et les transitions démocratiques ne font pas exception. L’avenir de l’Iran dépendra moins des calculs géopolitiques extérieurs que de la maturité politique interne et de la capacité des différentes composantes de la société à éviter le piège d’un cycle de règlements de comptes et à promouvoir une transition pacifique et inclusive. C’est là l’enjeu décisif des années à venir.

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