Un Arabe pas comme les autres

*L’Arabe du futur*, autobiographie dessinée de Riad Sattouf, retrace l’enfance de l’auteur entre la France, la Libye et la Syrie, sur fond d’effondrement d’un rêve familial, politique et identitaire. Entre humour et mélancolie, l’œuvre explore la violence, le déracinement et les contradictions d’une identité façonnée par plusieurs cultures.

Avec L’Arabe du futur, Riad Sattouf ne raconte pas seulement une enfance partagée entre la France, la Libye et la Syrie. Il retrace la lente désagrégation d’un rêve familial, politique et identitaire. Publiée en six tomes, cette autobiographie dessinée couvre la période allant de 1978 à 2011. Derrière son apparente simplicité graphique, elle explore des thèmes complexes : le déracinement, la domination paternelle, le poids des traditions, la violence politique et la difficulté de se construire entre plusieurs cultures. Le résultat est une œuvre drôle, cruelle et profondément mélancolique, dont la lecture laisse une impression durable.

Le titre repose sur une ironie qui ne se révèle pleinement qu’au fil du récit. L’Arabe du futur désigne d’abord l’idéal imaginé par Abdel-Razak Sattouf, le père de Riad. Universitaire syrien formé en France, celui-ci rêve d’un monde arabe moderne, instruit et débarrassé de ses complexes face à l’Occident. Il croit au progrès, à l’éducation et à l’unité arabe. Pourtant, l’homme qui prétend incarner l’avenir reste prisonnier de réflexes autoritaires, de préjugés et d’un conservatisme grandissant. Plus le récit avance, plus son discours modernisateur se heurte à ses propres contradictions. Le futur qu’il promet ressemble finalement beaucoup au passé dont il affirme vouloir s’émanciper.

C’est dans ce portrait du père que réside la plus grande force de la série. Sattouf aurait pu en faire un tyran unidimensionnel. Il choisit plutôt de montrer un homme à la fois séduisant, cultivé, drôle, vaniteux et profondément influençable. Abdel-Razak adapte ses convictions aux circonstances, admire les hommes forts et cherche constamment une reconnaissance sociale qui lui échappe. Il apparaît tour à tour magnifique, misérable et mystérieux, capable d’affection comme d’une grande cruauté. Son évolution vers la religion et l’autoritarisme ne constitue donc pas une rupture soudaine. Elle prolonge des frustrations et des faiblesses présentes depuis longtemps. Le lecteur assiste à cette transformation avec un mélange de fascination, d’incompréhension et d’effroi.

La grande intelligence de Sattouf consiste à adopter le regard de l’enfant qu’il était. Riad observe les adultes sans toujours comprendre leurs paroles ni leurs comportements. Il remarque les odeurs, les gestes, les vêtements, les cris, la nourriture et les différences physiques. Cette perception sensorielle donne au récit une force remarquable. L’enfant ne formule aucune théorie sur la dictature, le racisme ou le patriarcat : il en constate simplement les effets dans son quotidien. L’écart entre son innocence et la brutalité du monde produit un humour souvent irrésistible, mais aussi un profond malaise. On rit devant certaines situations, avant de réaliser soudain ce qu’elles révèlent.

Derrière les anecdotes familiales se dessine une vision profondément inquiète de l’existence. Chez Sattouf, la violence ne constitue pas une exception. Elle peut surgir à l’école, dans la rue, au sein de la famille ou à la suite d’une décision politique. L’enfant découvre un monde dans lequel le plus fort impose souvent sa volonté et où les adultes ne protègent pas toujours les plus vulnérables. L’Arabe du futur prend ainsi la forme d’un roman d’apprentissage inversé. Riad ne s’initie pas à un univers ordonné dont il apprendrait progressivement les règles. Il comprend au contraire que ces règles sont instables, injustes et parfois absurdes. Le rire devient alors une façon de tenir la peur à distance.

Le dessin participe pleinement à cette efficacité narrative. Le trait de Sattouf est rond, lisible et volontairement caricatural. Les visages semblent parfois réduits à quelques signes distinctifs, mais cette économie graphique permet de saisir immédiatement les émotions et les rapports de pouvoir. L’utilisation des couleurs donne également une identité particulière aux différents espaces : le jaune accompagne la Libye, le rose-rouge domine la Syrie et le gris-bleu caractérise la France. Ces teintes ne servent pas uniquement à situer l’action. Elles transforment les pays traversés en territoires mentaux, associés à des sensations, à des souvenirs et à différentes formes d’enfermement.

La représentation du monde arabe constitue néanmoins l’aspect le plus délicat de l’œuvre. La Syrie rurale que découvre Riad apparaît marquée par la pauvreté, la violence, l’antisémitisme, la domination masculine et l’omniprésence de la propagande. Certaines scènes peuvent donner l’impression d’opposer une Europe raisonnable à un Orient archaïque. Certains ont reproché à Sattouf de représenter les sociétés arabes avec une complaisance excessive pour leur brutalité. Cette critique néglige cependant la nature autobiographique du récit. L’Arabe du futur n’est ni une enquête sociologique ni un portrait général du monde arabe. Sattouf raconte une famille précise, dans des lieux précis, à travers une mémoire nécessairement subjective.

La France n’est d’ailleurs pas présentée comme un refuge entièrement rassurant. Riad y découvre d’autres formes de brutalité : les humiliations scolaires, la cruauté entre adolescents, le mépris de classe et la peur de ne jamais correspondre à l’image que les autres se font de lui. La violence change de visage, mais elle ne disparaît pas. Avec ses cheveux blonds et ses origines syriennes, Riad déjoue aussi les catégories identitaires. Il est arabe sans correspondre aux stéréotypes associés à l’arabité, français sans se sentir complètement enraciné en France. Son identité ne se construit pas dans l’addition harmonieuse de deux cultures, mais dans leurs frottements, leurs contradictions et les blessures qu’elles lui imposent.

Un déséquilibre traverse pourtant les premiers volumes : la mère de Riad, Clémentine, demeure longtemps en retrait. Elle suit son mari, supporte ses décisions et tente de protéger ses enfants, sans que le lecteur accède toujours à la complexité de ses motivations. Cette discrétion peut frustrer, surtout face à un père qui occupe presque tout l’espace narratif. Cependant, à mesure que l’emprise conjugale se fissure, son personnage gagne en présence. Son apparente passivité laisse place à une résistance progressive. La série devient alors aussi le récit d’une femme qui doit reconquérir son autonomie et défendre ses enfants contre un homme longtemps idéalisé.

Au fil des six tomes, la chronique familiale prend la forme d’une tragédie. L’enfant admiratif devient un adolescent qui comprend peu à peu la véritable nature de son père. Cette prise de conscience ne produit aucune libération immédiate. Même absent, Abdel-Razak continue d’habiter l’imaginaire de son fils. Sa voix accompagne Riad, le juge et lui rappelle l’emprise dont il cherche à se délivrer. Pour devenir lui-même, le jeune homme doit apprendre à distinguer l’héritage qu’il souhaite conserver de celui qu’il refuse de transmettre.

Mais L’Arabe du futur raconte aussi la naissance d’un artiste. Le jeune Riad cherche d’abord dans le dessin un refuge contre un monde qu’il ne maîtrise pas. Il comprend ensuite que sa famille, ses souvenirs et les contradictions de son père peuvent devenir la matière même de son œuvre. En transformant ses proches en personnages, Sattouf ne se contente pas de régler ses comptes avec le passé. Il ordonne le chaos, donne une cohérence aux événements et reprend possession d’une histoire longtemps dominée par la parole paternelle. Le dessin devient à la fois un moyen de survie, un instrument d’émancipation et une manière de regarder le monde sans en détourner les yeux.

L’Arabe du futur dépasse ainsi le simple récit d’une enfance entre l’Orient et l’Occident. C’est une œuvre sur les promesses trahies, les identités imposées et la manière dont les enfants portent les rêves inachevés de leurs parents. Son humour rend la lecture accessible, mais ne diminue jamais la gravité du propos. Riad Sattouf transforme une histoire intime en réflexion universelle sur la famille, l’exil et l’émancipation. L’Arabe du futur annoncé par le père ne verra peut-être jamais le jour sous la forme qu’il imaginait. À sa place apparaît un homme qui refuse de choisir entre ses origines et qui, en racontant son passé, finit par inventer lui-même son avenir.

Note : [sur 5 ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ ]

⭐️⭐️⭐️⭐️

Elle s’appelait Faten

À 20 ans, Faten Ben Omar El Azizi est morte en tentant de rejoindre Ceuta à la nage. Le destin tragique de cette jeune footballeuse marocaine révèle le désespoir d’une génération privée de perspectives, l’instrumentalisation politique des migrants et le drame humain qui se joue aux frontières.

Elle avait 20 ans, un talent reconnu et toute la vie devant elle. Faten Ben Omar El Azizi est morte en tentant de rejoindre Ceuta à la nage. Son destin raconte bien davantage qu’un drame migratoire : il révèle le désespoir d’une jeunesse qui ne croit plus pouvoir construire son avenir dans son propre pays.

Ils partent parce qu’ils pensent que leur avenir se trouve ailleurs. Ils quittent leur ville, leur famille, leurs amis et parfois une carrière qui commençait à peine. Certains atteignent l’autre rive. D’autres disparaissent dans la mer et ne reviennent plus.

Avec eux, ce ne sont pas seulement des vies qui s’éteignent. Ce sont des projets, des talents, des familles et une part de l’avenir de leur pays qui disparaissent. C’est l’espoir qui meurt avec eux. La mort de Faten Ben Omar El Azizi donne aujourd’hui un visage à cette tragédie.

Faten avait 20 ans. Elle était footballeuse au Moghreb Atlético Tétouan. Elle avait un club, une équipe, un talent reconnu et, en apparence, toutes les raisons de croire encore en l’avenir. Pourtant, elle a tenté de rejoindre à la nage l’enclave espagnole de Ceuta. Elle est morte avant d’atteindre l’autre rive. Son objectif.

Dans un communiqué, son club a rappelé qu’elle ne recherchait ni la gloire ni l’aventure. Elle voulait une vie meilleure et croyait qu’un avenir l’attendait de l’autre côté de la frontière. Cette phrase résume à elle seule le drame : une jeune sportive prometteuse en était arrivée à considérer la mer comme une voie plus porteuse d’avenir que son propre pays.

On dira peut-être qu’elle aurait pu rester, persévérer et réussir au Maroc. C’est possible. Elle avait incontestablement la vie devant elle. Mais cette réponse serait trop facile. La vraie question n’est pas de savoir pourquoi une jeune femme a rêvé d’ailleurs, mais pourquoi son pays n’a pas su lui donner suffisamment de raisons de croire qu’elle pouvait construire son avenir chez elle.

Des dizaines de milliers de personnes, principalement des jeunes, ont tenté de franchir la frontière de Ceuta à la fin de juillet 2026. Certains ont nagé, d’autres ont essayé de contourner les barrières ou de se frayer un passage au milieu d’une foule immense. Des dizaines de personnes sont mortes, noyées ou écrasées dans des mouvements de panique générale.

Un tel exode ne surgit pas du néant. Il se nourrit du chômage, des inégalités, du sentiment d’injustice, de l’absence de perspectives et de la conviction que l’ascension sociale est réservée à ceux qui possèdent les bons réseaux. Il se nourrit aussi des rumeurs diffusées sur les réseaux sociaux et des promesses mensongères de passeurs et d’influenceurs qui exploitent la détresse.

Mais les réseaux sociaux et les trafiquants ne peuvent pas, à eux seuls, expliquer pourquoi autant de personnes ont été prêtes à risquer leur vie au même moment cette journée là. Les autorités marocaines affirment que de fausses informations ont trompé la foule et annoncent l’ouverture d’une enquête. Celle-ci devra être indépendante et transparente. Elle devra surtout expliquer comment une mobilisation humaine d’une telle ampleur a pu se former et atteindre la frontière sans que les autorités l’anticipent ni l’empêchent.

Le laisser-faire des autorités marocaines sur le terrain ne relève plus d’une simple hypothèse. Des images diffusées sur Internet montrent des camions remplis de migrants illégaux les transportant à proximité de Ceuta, puis les laissant descendre sous le regard passif de représentants des forces de l’ordre. D’autres séquences montrent des foules entières avançant vers l’enclave sans rencontrer aucune entrave.

Un mouvement d’une telle ampleur ne pouvait passer inaperçu. Des dizaines de milliers de personnes ne se dirigent pas vers une frontière étroitement surveillée, à bord de camions et au vu de tous, sans que les autorités en soient informées. Le laisser-faire était manifeste. La question n’est donc plus de savoir si les autorités ont délibérément laissé la frontière ouverte, mais de déterminer à quel niveau les responsables ont pris cette décision et quel objectif politique ils poursuivaient.

Qui savait que des milliers de personnes convergeaient vers Ceuta ? Qui a permis leur transport jusqu’aux abords de la frontière ? Pourquoi les autorités n’ont-elles pas actionné les dispositifs de prévention ? Et surtout, qui pouvait tirer un avantage diplomatique ou politique d’une telle pression exercée sur l’Espagne ?

Les images établissent une passivité et une facilitation matérielle sur le terrain. Elles ne permettent toutefois pas, à elles seules, d’identifier l’auteur des ordres ni de reconstituer la chaîne de commandement. C’est précisément ce qu’une enquête indépendante devra déterminer.

Ces jeunes ont été transformés en instruments d’un rapport de force qui les dépassait. Leur frustration, leur pauvreté et leur désir d’ailleurs ont été exploités pour exercer une pression sur l’Espagne. Ils n’étaient plus considérés comme des citoyens que l’État devait protéger, mais comme une masse humaine que l’on pouvait manipuler.

Lorsqu’une population désespérée devient un levier dans un rapport de force entre États, les gouvernements cessent de la considérer comme un ensemble de citoyens à protéger. Elle devient une masse que l’on déplace, que l’on expose et que l’on sacrifie. De la chair à canon, non pas sur un champ de bataille traditionnel, mais dans une guerre de frontières, d’images et d’influence.

Si une manipulation politique organisée au sommet de l’État est établie, il ne s’agira pas seulement d’une faute de gouvernance. Il s’agira d’une trahison doublée de négligence : celle de dirigeants qui auraient transformé les frustrations de leur propre jeunesse en arme diplomatique, tout en la laissant payer le prix humain de leur agenda.

Même si la chaîne de commandement n’est jamais entièrement révélée, une responsabilité politique demeurera. Gouverner, ce n’est pas seulement empêcher une foule de franchir une frontière. C’est aussi construire un pays dans lequel les jeunes n’estiment pas nécessaire de se jeter à la mer pour entrevoir un avenir.

Faten aurait pu devenir une grande joueuse. Elle aurait pu inspirer d’autres jeunes filles, porter les couleurs de son club et peut-être celles de son pays. Elle aurait pu gagner, perdre, tomber amoureuse, fonder une famille, avoir des enfants, changer de métier ou simplement mener la vie ordinaire à laquelle toute personne a droit.

Nous ne saurons jamais ce qu’elle serait devenue.

Sa mort ne doit pourtant pas être réduite à une statistique parmi celles d’une « crise migratoire ». Elle doit nous obliger à regarder ce que cette expression administrative dissimule : des êtres humains poussés à croire que tous les chemins sont préférables à celui qui consiste à rester chez eux.

Les dirigeants peuvent accuser les passeurs, les rumeurs ou les politiques européennes. Ces facteurs existent et nous devons les examiner. Mais les dirigeants ne peuvent pas s’en servir comme un écran de fumée pour masquer la question centrale : pourquoi tant de jeunes ne croient-ils plus en leur propre pays ?

La tragédie de Ceuta s’inscrit dans une crise migratoire beaucoup plus vaste. À la fin de 2025, les conflits, les persécutions, la violence et les violations des droits humains avaient contraint 117,8 millions de personnes à fuir leur foyer à travers le monde. Toutes ne cherchent pas à gagner l’Europe et la majorité demeure déplacée à l’intérieur de son propre pays ou trouve refuge dans un État voisin. Mais toutes témoignent d’un monde dans lequel des populations entières sont arrachées à leur foyer.

À ces déplacements forcés s’ajoutent ceux qui partent pour échapper à la pauvreté, au chômage, à l’absence de perspectives ou à des systèmes qui ne leur permettent plus d’espérer de meilleures conditions de vie. Les raisons diffèrent, mais le mécanisme reste souvent le même : lorsque rester semble condamner une vie à l’immobilité, partir finit par apparaître comme la seule alternative possible, même si cela comporte des risques.

En 2025 seulement, au moins 7 667 personnes sont mortes ou ont disparu sur les routes migratoires à travers le monde, d’après l’Organisation internationale pour les migrations. Ce chiffre demeure probablement inférieur à la réalité, car de nombreuses disparitions ne sont jamais documentées. Derrière chacune se trouve une histoire semblable à celle de Faten : une personne qui avait un nom, une famille, des rêves et la conviction qu’une autre vie était encore possible.

L’Europe avait déjà été confrontée à cette réalité en 2015, lorsque plus d’un million de réfugiés et de migrants avaient traversé la Méditerranée, principalement pour fuir la guerre en Syrie et d’autres conflits. Près de 4 000 personnes avaient péri ou disparu en mer cette année-là. L’Allemagne avait alors occupé une place centrale dans l’accueil : sous la direction d’Angela Merkel, elle a reçu plus de 1,2 million de réfugiés et de demandeurs d’asile en 2015 et 2016.

Cette arrivée massive n’a pas été sans conséquences. Les structures d’hébergement, les administrations, les écoles et les services sociaux ont été soumis à une pression considérable. L’intégration linguistique et professionnelle a demandé du temps et des ressources. L’accueil a aussi provoqué de profondes divisions politiques, alimenté les inquiétudes d’une partie de la population et contribué à la progression des discours hostiles à l’immigration en Allemagne comme ailleurs en Europe.

Il serait donc malhonnête de prétendre que l’accueil ne soulève aucune difficulté. Mais il serait tout aussi injuste d’oublier que ces personnes fuyaient une guerre qui avait détruit leurs villes, leurs foyers et parfois leurs familles. Devant cette détresse, Angela Merkel a fait un choix politique courageux. Son « Nous y arriverons » n’était ni une négation des obstacles ni la promesse d’une intégration sans heurts. C’était l’affirmation qu’un pays prospère et démocratique ne pouvait répondre à une catastrophe humaine par l’indifférence et la fermeture des frontières.

Sa décision lui a coûté politiquement et demeure encore discutée. Pourtant, elle rappelait un principe essentiel : la difficulté d’accueillir ne dispense pas du devoir de protéger. Les problèmes d’intégration doivent être nommés, anticipés et traités avec lucidité, mais ils ne sauraient justifier que l’on abandonne des êtres humains à la guerre, aux passeurs ou à la mer.

Les migrations sont également devenues des instruments de pression géopolitique. Des États peuvent choisir de ne pas empêcher certains départs, voire les encourager, afin de placer un pays voisin sous tension. Les migrants deviennent alors les otages d’un double cynisme : celui des gouvernements qui exploitent leur désespoir et celui des discours qui les réduisent ensuite à une menace. Pourtant, même lorsqu’ils sont instrumentalisés, leurs droits fondamentaux et leur dignité ne disparaissent pas.

Ceuta n’est pas seulement une frontière contestée ni un enjeu de souveraineté entre le Maroc et l’Espagne. C’est aussi le miroir d’un échec. Un pays qui voit sa jeunesse se précipiter vers une enclave étrangère devrait commencer par s’interroger sur ce qu’il ne lui offre plus.

On peut fermer une frontière, installer de nouvelles barrières, arrêter et condamner des passeurs. On peut contrôler les images, désigner des responsables et promettre une enquête. Mais aucune barrière ne peut contenir éternellement le désespoir.

Faten est partie et elle n’est jamais revenue. Comme elle, trop de jeunes sont partis en emportant avec eux leurs rêves, leurs talents et les vies qu’ils auraient pu construire.

Ils espéraient trouver un avenir de l’autre côté.

Avec ceux qui sont morts, c’est une partie de l’avenir de leur pays qui s’est noyée.

Pour aller plus loin : comprendre les migrations au-delà des chiffres

Derrière chaque déplacement migratoire se trouvent des trajectoires humaines, mais aussi des réalités historiques, économiques et politiques complexes. Pour mieux comprendre les causes des départs, les dangers des traversées, les politiques d’accueil et l’instrumentalisation des migrants, voici une sélection d’ouvrages qui prolongent la réflexion amorcée dans cet article.

Ces essais, romans et récits graphiques permettent de dépasser les statistiques et les discours politiques pour remettre au centre celles et ceux qui partent, traversent les frontières et tentent de reconstruire leur vie ailleurs.

Au-Dessous des Cartes : frontières africaines et héritages coloniaux

Traçées à la règle lors de la Conférence de Berlin, les frontières africaines continuent d’influencer la géopolitique et l’identité des nations.

Lorsqu’on observe une carte de l’Afrique, on remarque vite que de nombreuses frontières sont tracées de façon presque mécanique : de longues lignes droites qui traversent déserts, forêts et montagnes. Ces découpages géométriques n’ont rien de naturel. Ils résultent directement du partage du continent entre puissances européennes à la fin du XIXᵉ siècle, lors de ce que l’on appelle la « course au clocher ». C’est à la Conférence de Berlin de 1884-1885 que ces ambitions furent fixées sur le papier : les représentants de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de la Belgique, du Portugal, de l’Italie et de l’Espagne s’y partagèrent l’Afrique comme on découpe un gâteau, sans consulter les populations locales.

Avant cette conférence, l’Afrique n’était pas un continent « vide » politiquement. Elle abritait depuis des siècles des royaumes, des empires et des structures politiques variées : l’empire du Mali, l’empire Songhaï, le royaume du Bénin, le sultanat de Sokoto, les chefferies zouloues ou encore la régence d’Alger intégrée à l’Empire ottoman. Mais ces entités fonctionnaient selon des logiques différentes de celles des États-nations européens. Le pouvoir se définissait davantage en termes de zones d’influence et d’alliances mouvantes, et non par des frontières fixes et inviolables. La colonisation imposa une toute autre vision, celle d’un territoire découpé et contrôlé dans ses moindres limites.

La Conférence de Berlin fut donc un tournant majeur. On y traça des frontières à la règle et au compas, en suivant des méridiens, des parallèles ou des fleuves. Les peuples, leurs langues, leurs cultures furent ignorés. Résultat : certaines communautés furent coupées en deux ou trois États différents, comme les Somalis répartis entre la Somalie, Djibouti, l’Éthiopie et le Kenya. Ailleurs, des populations très différentes furent regroupées de force dans une même entité coloniale, comme au Nigeria, où cohabitent aujourd’hui Yoruba, Hausa-Fulani et Igbo. Ces découpages arbitraires expliquent en partie les tensions, guerres civiles ou revendications séparatistes qui jalonnent l’histoire contemporaine du continent.

Après les indépendances des années 1950 à 1970, une question cruciale s’est posée : fallait-il redessiner les frontières pour les adapter aux réalités locales ? L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), fondée en 1963, a tranché : mieux valait conserver les frontières héritées de la colonisation. L’argument était simple : rouvrir la question risquait de provoquer une explosion de conflits territoriaux ingérables. Ce choix, pragmatique, a évité de nombreux affrontements, mais il a aussi figé des découpages souvent artificiels.

C’est dans ce cadre que s’inscrivent les débats contemporains. On entend parfois, dans des disputes politiques ou médiatiques, que tel ou tel pays africain serait une « invention » coloniale. Certains Marocains affirment ainsi que l’Algérie aurait été « créée » par la France en 1830, et qu’elle ne posséderait pas de véritable histoire antérieure. Mais cette affirmation, destinée à dénigrer l’Algérie, occulte une vérité plus large : presque tous les pays africains actuels sont le fruit des frontières tracées par les colonisateurs. L’Algérie, loin d’être née de rien, était organisée sous la régence d’Alger avant la conquête française. La colonisation a certes transformé cette régence en colonie, puis fixé ses limites administratives, mais elle n’a pas inventé ex nihilo un pays. Le Maroc, de son côté, a lui aussi connu un redécoupage colonial : placé sous protectorat français et espagnol en 1912, il n’a retrouvé son indépendance qu’en 1956.

L’exemple de l’Afrique du Sud illustre bien ce paradoxe. Le pays moderne a lui aussi été façonné par la colonisation. L’ancien drapeau, utilisé de 1928 à 1994, portait en son centre trois petits drapeaux européens : celui de l’Empire britannique, celui des Pays-Bas (le vieux drapeau orange-blanc-bleu) et celui de la République du Transvaal, représentant les Afrikaners. Ces symboles traduisaient la vision coloniale et ségrégationniste de l’époque, où l’histoire sud-africaine était réduite à ses influences européennes, en ignorant les peuples autochtones majoritaires. Imaginez qu’en 2025, vous disiez à un Sud-Africain qu’il est la « création » des Britanniques, des Hollandais et des Afrikaners : il vous regarderait probablement avec perplexité. Car l’identité sud-africaine moderne ne se définit pas seulement par ses héritages européens, mais aussi et surtout par son combat contre l’apartheid, par des figures comme Nelson Mandela, et par la volonté de bâtir une nation arc-en-ciel, multiraciale et plurilingue.

Cet exemple éclaire le débat algéro-marocain. Dire que l’Algérie est une invention française, c’est aussi réducteur que de prétendre que l’Afrique du Sud n’est qu’un produit des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne. Les nations se construisent dans la durée, par les luttes, par les résistances, par les épreuves traversées ensemble. L’Algérie s’est affirmée comme nation à travers sa guerre de libération et sa culture, tout comme l’Afrique du Sud s’est affirmée à travers sa lutte contre l’apartheid. Ce n’est pas un traité signé à Berlin ou un drapeau colonial qui définit une identité nationale, mais la capacité d’un peuple à s’approprier son histoire et à construire son avenir.

Cette logique du « découpage par l’extérieur » ne se limite pas au continent africain. Le Proche-Orient a lui aussi été façonné par des accords coloniaux : les célèbres accords Sykes-Picot de 1916, signés entre la France et l’Empire britannique, prévoyaient déjà le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman avant même la fin de la Première Guerre mondiale. Ces frontières, tracées sans consultation des peuples concernés, donnèrent naissance aux mandats français (Syrie, Liban) et britanniques (Irak, Palestine, Transjordanie). Là encore, les lignes imposées par les puissances coloniales ignoraient les clivages religieux, ethniques et culturels de la région. Un siècle plus tard, les conséquences se font toujours sentir : guerres israélo-arabes, tensions irakiennes, crise syrienne, et une question palestinienne toujours insoluble. L’Afrique et le Proche-Orient partagent donc cette même expérience historique : celle d’un avenir national contraint par des cartes dessinées à l’étranger.

En fin de compte, les frontières africaines sont bien un héritage colonial, commun à l’ensemble du continent. Mais réduire un pays à cette dimension, c’est méconnaître la richesse des trajectoires nationales. Le défi pour l’Afrique contemporaine est d’assumer cet héritage tout en affirmant des identités politiques et culturelles autonomes. Les peuples n’ont pas choisi leurs frontières, mais ils choisissent chaque jour d’exister comme nations. C’est cette dynamique vivante qui rend caduque l’argument selon lequel tel ou tel pays serait une simple « création » coloniale. L’Afrique est bien plus que ses cartes tracées à Berlin : elle est l’histoire de ses peuples en marche.

En définitive, il est facile de brandir de vieilles cartes ou de répéter des slogans simplistes pour nier la légitimité d’un pays ou d’un peuple. Mais ces raisonnements réducteurs n’apportent rien, si ce n’est la division et la confusion. L’histoire est complexe, et elle mérite d’être comprise dans toute sa profondeur. C’est pourquoi il est essentiel de s’instruire, de lire, de comparer les sources et de replacer chaque événement dans son contexte. L’instruction et le savoir ne sont pas un luxe : ils sont un devoir, parce qu’ils permettent de dépasser les mythes et les manipulations pour accéder à une compréhension véritable des peuples et de leur histoire.

Pour aller plus loin

L’histoire des frontières africaines et du découpage colonial continue de susciter de nombreux débats parmi les chercheurs et les passionnés d’histoire et de géopolitique. Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir ce sujet, plusieurs ouvrages de référence offrent des analyses détaillées, qu’il s’agisse de la Conférence de Berlin ou encore de l’héritage colonial dans la construction des nations modernes. La sélection bibliographique ci-dessous propose quelques pistes incontournables pour explorer ces thèmes en profondeur.