Le Malaise Québécois 

La polémique autour de l’écrivaine Kim Thúy souligne un malaise identitaire au Québec. Derrière cette crispation, c’est une société en panne qui se dévoile : riche en institutions, mais pauvre dans sa relation au savoir et incapable d’accueillir sereinement la critique.

Portrait d'une écrivaine d'origine vietnamienne portant une blouse rose, regardant pensivement vers la droite sur un fond sombre.
Kim Thúy, écrivaine d’origine vietnamienne installée au Québec.
Photo : La Presse

Kim Thúy craint qu’au Québec, les immigrants soient de plus en plus perçus comme des boucs émissaires. Elle redoute qu’un climat d’hostilité grandissant ne réduise son identité à celle d’une “enfant adoptée”, plutôt que pleinement québécoise. 

Toute cette polémique autour d’une écrivaine d’origine vietnamienne qui a choisi le Québec comme terre d’adoption est révélatrice d’un malaise plus profond. On pourrait croire qu’une société qui se targue de valoriser la diversité, l’accueil et l’ouverture serait fière de voir l’une de ses immigrantes contribuer à la vie culturelle et sociale par ses écrits. Au lieu de cela, une déclaration a suffit à déclencher une vague de critiques et d’indignations disproportionnées, parfois virulentes, comme si l’apport de cette voix venue d’ailleurs dérangeait un équilibre fragile. C’est le signe d’une société qui peine à se définir sereinement et qui, face à la critique ou au regard extérieur, préfère se cabrer plutôt que de réfléchir.

Cette attitude réfractaire à la critique n’est pas née du hasard. Elle plonge ses racines dans l’histoire particulière du Québec, marqué par des luttes identitaires et un sentiment constant de minorité. Pour protéger sa langue et sa culture dans un environnement perçu comme hostile, le Québec a développé une hypersensibilité à toute remise en question. Ce réflexe défensif a sans doute contribué à préserver une identité, mais il a aussi engendré une incapacité à voir dans la critique une occasion d’évolution et d’amélioration. Le résultat est qu’un étranger, même animé des meilleures intentions, finit souvent par se décourager et s’effacer. Confronté à des esprits fermés, il n’a plus envie d’aller vers les Québécois et renonce à faire l’effort nécessaire pour s’intégrer pleinement dans la société d’accueil. Il en vient à percevoir celle-ci comme une société d’automates, répétant des mantras identitaires sans véritable réflexion collective.

Ce terme d’« automate » ne désigne pas seulement la fermeture à la critique. Il traduit aussi une manière de vivre devenue mécanique. Pour beaucoup, la vie semble se réduire à travailler, encaisser un salaire, rembourser le solde de la carte de crédit ou de l’hypothèque, puis mettre de côté pour s’offrir un voyage aux Caraïbes. Ce cycle rassure, mais il enferme. Il laisse peu de place à la curiosité, à la culture, à l’engagement citoyen ou à la quête de sens. C’est une existence rythmée par la consommation et par de petites parenthèses de détente achetées à prix fort, sans véritable ouverture vers autre chose. Ce modèle, typiquement nord-américain, finit par étouffer toute réflexion sur le bien-vivre ensemble et sur l’importance du savoir.

Le paradoxe québécois saute alors aux yeux. Avec toutes les universités qu’il abrite, les bibliothèques riches et accessibles, les infrastructures culturelles modernes et variées, le Québec a en main des moyens qui feraient rêver nombre de peuples du tiers-monde. Ces ressources devraient logiquement se traduire par un haut niveau d’éducation, une ouverture intellectuelle et un goût pour le débat nuancé. Pourtant, la réalité semble souvent toute autre. Le Québécois moyen, malgré cette abondance, se révèle fréquemment peu curieux, peu instruit, voire indifférent à la culture. On est frappé par l’étroitesse des sujets de conversation. La facilité d’accès n’a pas conduit à une soif de savoir, mais à une forme de banalisation.

Il existe en outre une fracture inquiétante entre les milieux universitaires et le reste de la société. Les débats académiques, la recherche et la pensée critique demeurent trop souvent confinés dans des cercles fermés. Le savoir ne circule pas assez hors des campus et n’irrigue pas véritablement la société civile. On ne retrouve pas cette continuité que l’on observe ailleurs, même dans des pays moins avancés matériellement. Là-bas, l’université ou l’école est perçue comme un vecteur d’ascension sociale, un lieu de prestige, et les intellectuels conservent une aura particulière. Ici, au contraire, on a l’impression que l’université parle un langage que la société ne veut pas entendre ou ne comprend pas, comme si elle flottait au-dessus de la réalité quotidienne.

Certes, cette distance existe dans toute l’Amérique du Nord, où les campus forment souvent des bulles relativement autonomes. Mais au Québec, elle prend une dimension particulière. La société, fragilisée par son statut minoritaire et ses crispations identitaires, accentue la méfiance envers les intellectuels. Ceux-ci sont parfois perçus comme élitistes, menaçants ou déconnectés. Cette suspicion renforce l’écart entre un savoir qui reste confiné et une population qui ne s’y reconnaît pas. Le résultat est une société où l’opinion immédiate, les émotions et les polémiques médiatiques prennent le pas sur la réflexion.

On peut même aller plus loin dans la réflexion et remarquer qu’ailleurs, là où les moyens sont limités, la valeur accordée à l’éducation est bien plus forte. Dans plusieurs pays dits du tiers-monde, des familles se saignent pour envoyer leurs enfants à l’école, des étudiants parcourent des kilomètres pour fréquenter une bibliothèque, et l’accès à un livre est vécu comme un luxe, une chance inestimable. La rareté nourrit le désir. Ici, au contraire, l’abondance (et la vie à crédit) semble avoir engendré une paresse intellectuelle, une certaine apathie même, comme si tout étant donné, plus rien n’avait vraiment de valeur ou de sens.

On pourrait dire que le Québec est prisonnier d’un monde de paradoxes. Il dispose des outils pour s’élever intellectuellement, mais en fait un usage limité. Il souhaite projeter une image d’ouverture et d’accueil, mais réagit avec suspicion dès qu’une voix extérieure ose questionner ses certitudes. Il cherche la reconnaissance internationale comme société distincte et progressiste, mais se laisse enfermer dans de petites querelles internes qui donnent au contraire une impression de fragilité. Même avec l’apport de l’immigration francophone, la langue française n’est plus l’apanage du Québec ; elle n’a plus ce caractère distinctif qu’on lui attribuait jadis. En somme, ce n’est pas le manque de moyens qui freine le Québec, mais un manque de volonté, d’appétit et de confiance envers ses propres capacités à se dépasser.

Ce constat devient plus préoccupant encore lorsque l’on regarde la qualité du débat public. Trop souvent, il s’enlise dans des querelles superficielles, dans des réactions émotives plutôt que dans des discussions argumentées. Une société qui se dit instruite devrait être capable d’accueillir la critique, de distinguer la nuance, d’écouter des voix diverses sans tomber dans l’angoisse et le repli sur-soi. Or, c’est précisément l’inverse qui se produit. Un simple propos d’écrivaine, qui ailleurs aurait suscité un dialogue constructif, devient ici une source de division et de rejet. Ce comportement révèle un déficit de maturité collective.

C’est peut-être là le vrai défi. Tant que la société québécoise n’aura pas retrouvé ce désir sincère de savoir, de débattre et de se confronter à l’altérité, elle continuera de se heurter à ces contradictions. Le problème n’est pas matériel, mais culturel et moral. Et tant que ce fossé persistera entre les ressources disponibles et la volonté réelle de les exploiter, le Québec restera une société figée riche en apparence, mais pauvre dans sa relation au savoir.

Le Québec face à lui-même

Vivre au Québec en tant qu’étranger peut être déroutant. Derrière une apparente froideur se cache une culture façonnée par l’histoire, la réserve, et un rapport singulier à la critique. Entre adaptation et fidélité à soi, l’enjeu est de trouver un équilibre, tout en reconnaissant la richesse que les arrivants francophones apportent à cette société en mutation.

Vivre au Québec en tant que personne issue d’une autre culture, ou simplement avec une sensibilité différente, peut parfois déstabiliser. Ce sentiment de décalage se manifeste dans la manière dont on perçoit les interactions sociales, la profondeur des échanges ou encore l’ouverture à la critique. Il arrive que l’on ressente une forme de vide, une certaine banalité dans les conversations, voire une réserve dans les rapports humains. Pour un nouvel arrivant, le caractère parfois transactionnel des échanges — souvent centrés sur des sujets récurrents — peut surprendre. Pourtant, ces premières impressions méritent d’être déconstruites avec le temps.

La fameuse « froideur québécoise » est souvent évoquée par des gens venant d’horizons où l’expressivité émotionnelle et la chaleur verbale sont la norme. Mais ce qu’on appelle froideur est, bien souvent, un mélange de réserve culturelle, d’éducation à la non-ingérence et d’un certain flegme hérité à la fois des traditions françaises rurales et d’une longue cohabitation avec l’univers anglo-saxon nord-américain. Les Québécois, dans leur grande majorité, ne sont ni distants ni fermés, mais ils privilégient une approche informelle, douce, parfois timide — et il faut du temps pour percer cette carapace de courtoisie tranquille.

Il est également pertinent de rappeler que les Québécois ne sont pas les héritiers d’une aristocratie intellectuelle ou noble. Dès l’époque de la Nouvelle-France, la colonie fut peuplée en grande majorité par des gens issus de milieux modestes : paysans, artisans, soldats ou encore jeunes femmes envoyées comme filles du Roy. Contrairement aux élites qui façonnaient la haute culture en France, ces premiers colons ont dû développer une culture de subsistance, de résilience et de solidarité, souvent éloignée des raffinements intellectuels des salons parisiens. Cette origine populaire a laissé des traces dans l’imaginaire collectif québécois, où l’humilité, la débrouillardise et la méfiance envers les « gens qui se prennent pour d’autres » sont encore bien présentes. D’où, peut-être, une forme de réserve face aux discours critiques ou trop théoriques, perçus comme prétentieux ou déconnectés du réel.

Quant à l’idée d’un « manque de culture » ou d’instruction, elle mérite d’être replacée dans son contexte. Le Québec évolue dans une sphère nord-américaine où l’accent est souvent mis sur le concret, l’utilitaire et l’accessibilité. Ce pragmatisme peut donner l’impression que l’on fuit les grands débats, les réflexions abstraites ou les discussions philosophiques. Mais faut-il y voir un déficit d’intelligence ou simplement une autre manière de concevoir la culture ? Ici, l’humour, l’art de raconter, la musique, le théâtre, ou même la cuisine, sont des expressions vivantes d’une culture populaire bien enracinée.

Il faut aussi souligner un autre paradoxe de la société québécoise : parler un français riche, nuancé, voire littéraire, ne garantit ni reconnaissance ni intégration. Bien au contraire, cette aisance linguistique, lorsqu’elle s’exprime avec naturel chez un étranger ou un nouvel arrivant, peut être perçue comme une forme de prétention ou de supériorité sociale. Cela tient en partie à une mémoire collective marquée par le mépris jadis exercé par les élites francophones, ou par une méfiance envers tout ce qui semble s’écarter de la norme populaire.

Ainsi, on peut être instruit, cultivé, parler un excellent français — et pourtant rencontrer des résistances, aussi bien dans les relations sociales que dans le monde professionnel. Cela ne signifie pas que les Québécois rejettent la culture ou l’intelligence, mais que la forme dans laquelle elles s’expriment doit souvent être “désamorcée” par des codes de proximité, d’humilité et de légèreté. Il ne s’agit pas ici de généraliser, mais ce décalage entre langage et réception mérite d’être reconnu pour mieux comprendre certaines difficultés vécues par des personnes venues d’ailleurs.

Il est vrai, cependant, que la critique est parfois mal accueillie. Dans une société marquée par une forte valorisation de l’harmonie sociale et du respect des autres, formuler une opinion tranchée ou un jugement peut rapidement être interprété comme une attaque personnelle, voire une agression. Là où certaines cultures valorisent la joute verbale ou le débat argumenté, le Québec préfère souvent la conciliation, le compromis et un ton feutré. Ce n’est pas là une marque de faiblesse, mais une voie singulière pour apaiser et désamorcer les tensions.

Cette culture de la modération et du compromis explique aussi, en partie, pourquoi le Québec, malgré des élans indépendantistes marqués dans les années 70 et 90, n’a jamais basculé dans un nationalisme véhément ou intransigeant. La mentalité dominante reste profondément influencée par la sphère nord-américaine libérale, individualiste et consumériste, où les grandes idéologies — qu’elles soient nationalistes ou révolutionnaires — peinent à s’enraciner durablement. Un peu comme le communisme, le nationalisme pur et dur n’a jamais vraiment trouvé son terreau ici. La quête identitaire du Québec, bien que sincère, s’est exprimée davantage dans la défense des droits, du développement culturel et du respect de la diversité, plutôt que dans un projet radical d’État-nation. Même aujourd’hui, on assiste à un nationalisme québécois de proximité, qui dénigre l’adversaire tout en profitant de ses largesses — à l’image de certains élus du Bloc Québécois.

À cela s’ajoute, selon une lecture plus conservatrice, une autre dynamique rarement abordée de front : la redéfinition contemporaine des rôles de genre et de la cellule familiale. Dans une société où les piliers traditionnels — l’autorité paternelle, la famille comme socle structurant, la transmission intergénérationnelle — ont été fragilisés, l’émergence d’un nationalisme fort se heurte à l’absence de fondations symboliques claires. Pour plusieurs penseurs de droite, le nationalisme ne se résume pas à une revendication territoriale ou linguistique : il s’appuie aussi sur une vision du monde où la famille, les rôles différenciés et le sentiment d’appartenance jouent un rôle central.

Or, au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord, la montée d’un néo-féminisme parfois perçu comme radical a contribué — qu’on l’approuve ou non — à redéfinir la place de l’homme, souvent déresponsabilisé et relégué à une position floue, voire marginalisée. Dans ce contexte, l’effacement progressif des repères masculins et paternels a pu vider le discours nationaliste de sa force mobilisatrice, au profit d’un relativisme plus confortable, mais aussi plus tiède.

Mais ces différences culturelles, parfois déroutantes, peuvent être fécondes. Elles obligent à se poser des questions, à réajuster ses repères, à explorer d’autres formes de richesse humaine. Le Québec, loin d’être un désert intellectuel, est une société en mutation, façonnée par des influences multiples, dont la voix s’affirme avec sa propre sensibilité.

Cet équilibre est d’autant plus essentiel que les nouveaux arrivants francophones — Maghrébins, Français, Africains de l’Ouest et d’ailleurs — amènent avec eux bien plus qu’un simple passeport. Ils apportent un haut niveau d’instruction, une solide maîtrise du français, ainsi qu’une culture de dialogue, de l’empathie, de la politesse et du savoir-faire. On le dit peu, mais ces communautés jouent un rôle actif dans la préservation de la francophonie, dans un contexte nord-américain où elle reste constamment menacée.

Il est donc dans notre intérêt de considérer cette diversité francophone, non pas comme un risque, mais comme une véritable richesse.

Cela dit, s’adapter ne veut pas dire s’effacer. Lorsqu’on arrive ici — qu’on soit Maghrébin, Français ou d’ailleurs — il est essentiel de ne pas adhérer aveuglément à la culture ambiante. On gagne à garder sa singularité, son regard critique, sa façon de penser et de vivre. C’est dans cet équilibre — entre enracinement local et fidélité à soi — que réside, sans doute, la véritable richesse de l’expérience migrante et humaine.