Quel savoir pour notre époque ?

Savants ou techniciens ? Derrière ce duel, se cache un enjeu majeur : notre rapport au savoir. Une analyse percutante des tensions modernes autour de la connaissance.

Depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne, les sociétés humaines ont accordé une grande valeur au savoir, mais pas toujours dans la même optique. On peut aujourd’hui observer une tension entre deux conceptions fondamentales du rapport à la connaissance : celle de la société savante, attachée à la réflexion désintéressée, et celle de la société technicienne, centrée sur l’efficacité et la maîtrise des outils. Cette distinction éclaire bien des enjeux du monde contemporain, tout en demandant d’être nuancée.

Le temps des sociétés savantes

Les sociétés savantes se caractérisent par leur quête de compréhension du monde, souvent sans visée immédiate d’application. Pensons aux académies des Lumières, aux grandes universités européennes ou aux penseurs humanistes : le savoir y était une fin en soi, un espace de liberté intellectuelle. On y valorisait la lenteur, la rigueur, l’esprit critique. La philosophie, l’histoire, les mathématiques ou les lettres formaient des esprits capables de penser au-delà de l’utile.

L’essor des sociétés techniciennes

À partir du XIXe siècle, la révolution industrielle puis la révolution numérique ont donné naissance à une autre logique : celle du technicisme, où l’innovation devient synonyme de progrès. La société technicienne est orientée vers la performance, la productivité, la résolution de problèmes concrets. Le savoir est mobilisé pour créer, optimiser, produire — parfois sans prise de recul sur les finalités ou les conséquences.

Ce modèle domine aujourd’hui : on parle de start-up nation, d’économie de l’innovation, de culture du résultat. Les sciences humaines sont reléguées au second plan, jugées moins « rentables » que les filières STEM (sciences, technologies, ingénierie, mathématiques).

Ce débat n’est pas nouveau. Il a été ravivé notamment par des penseurs comme Jacques EllulBernard Charbonneau et Gilbert Simondon, qui ont chacun, à leur manière, analysé l’expansion du technicisme. Tous trois ont souligné que la technique, loin d’être un simple prolongement neutre du savoir, tend à devenir autonome : elle évolue selon sa propre logique, souvent sans que les choix de société n’aient été véritablement débattus sur le plan éthique ou philosophique. Dans cette dynamique, l’innovation technologique impose ses rythmes, ses normes, ses valeurs — parfois au détriment d’une réflexion sur le sens et les finalités du progrès.

Une opposition trop simple ?

Mais cette distinction binaire ne rend pas justice à certaines sociétés qui parviennent à articuler harmonieusement ces deux dimensions. L’Allemagne, par exemple, a toujours valorisé à la fois la philosophie et l’ingénierie, la pensée critique et la rigueur technique. Le Japon conjugue une haute technicité industrielle avec un respect profond pour les traditions intellectuelles et esthétiques. Quant aux pays scandinaves, ils misent sur une éducation qui forme à la fois des citoyens autonomes et des professionnels compétents, dans un cadre éthique et social bien réfléchi.

Ces modèles montrent qu’il est possible de penser un progrès technologique éclairé, c’est-à-dire guidé par une culture savante, humaniste et critique.

Le rôle essentiel de la littéracie

Qu’il s’agisse de naviguer dans un texte philosophique, de décoder une interface numérique ou de comprendre un rapport scientifique, la littéracie est la base du savoir — à la fois savant et technique. Or, dans les sociétés modernes, on observe un paradoxe : jamais l’information n’a été aussi accessible, et pourtant, les inégalités en matière de compréhension ne cessent de s’accentuer.

Les sociétés savantes misaient sur la lecture lente, l’analyse en profondeur. À l’inverse, les sociétés techniciennes tendent à valoriser la rapidité, la consommation visuelle, l’efficacité, reléguant parfois la littéracie critique au second plan. On lit plus, mais on comprend moins ; on survole, on zappe, on clique — sans toujours intégrer.

Le défi est donc double : réconcilier le savoir savant et la maîtrise technique, mais aussi réconcilier ces savoirs avec une population capable de les lire, les comprendre et les interroger. Car sans littéracie critique, la technique devient une boîte noire, et la pensée savante reste l’apanage de quelques-uns.

Réconcilier savoir et technique

Plutôt que d’opposer société savante et société technicienne, il serait plus fécond de chercher à les réconcilier. Le monde a besoin de solutions pratiques, mais aussi de sens. Il faut des ingénieurs, mais aussi des penseurs. Des codeurs, mais aussi des philosophes. Car si la technique permet de faire, seul le savoir critique permet de comprendre pourquoi — et si — il faut faire.

C’est en intégrant ces deux dimensions que nos sociétés pourront relever les défis à venir : climatiques, sociaux, éthiques. La connaissance, qu’elle soit pratique ou théorique, n’est pas un luxe — c’est une condition de notre liberté.

📖 Pour aller plus loin

Si cette réflexion vous interpelle, plusieurs ouvrages permettent d’approfondir les enjeux entre savoir, technique, culture et pensée critique. En français, on pourra consulter Le Système technicien de Jacques Ellul, Du mode d’existence des objets techniques de Gilbert Simondon, ou encore Petite Poucette de Michel Serres, qui interroge la transformation du rapport au savoir à l’ère numérique.

Du côté anglophone, des auteurs comme Nicholas Carr (The Shallows) examinent les effets du numérique sur notre cerveau et notre attention, tandis que Chris Hedges (Empire of Illusion) alerte sur l’effondrement de la culture savante au profit du spectacle. Plus en amont, John Dewey, dans Democracy and Education, propose une vision de l’éducation centrée sur la pensée critique et l’émancipation individuelle.