Longtemps perçue à travers le prisme de son port, de son énergie brute et de son caractère populaire, Marseille révèle aussi une richesse culturelle souvent sous-estimée. Ville millénaire tournée vers la Méditerranée, elle a vu se croiser civilisations, échanges commerciaux, influences artistiques et mouvements intellectuels qui ont profondément façonné son identité.
Aujourd’hui, cette histoire complexe et foisonnante s’exprime à travers un réseau de musées remarquablement diversifié. Des institutions emblématiques aux lieux plus intimistes, Marseille offre un parcours culturel capable de séduire aussi bien les amateurs d’art moderne et contemporain que les passionnés d’histoire, d’archéologie ou de cultures méditerranéennes.
Si le MUCEM s’est imposé comme une référence incontournable — et a déjà fait l’objet d’un article dédié — il ne constitue qu’une porte d’entrée vers une scène muséale bien plus large. D’autres établissements, parfois moins médiatisés, racontent eux aussi la ville sous des angles complémentaires : mémoire urbaine, regards artistiques, héritage provençal ou expérimentations contemporaines.
Visiter les musées de Marseille, ce n’est donc pas seulement admirer des œuvres ou des collections. C’est comprendre une ville en perpétuelle transformation, marquée par la mer, l’exil, la création et le dialogue entre les cultures. Dans les sections qui suivent, on vous propose de découvrir ces musées marseillais à explorer au-delà du MUCEM, chacun abordé séparément afin de mettre en lumière sa singularité et ce qu’il révèle, à sa manière, de l’âme culturelle de la cité phocéenne.
🖌️ Musée Cantini — L’art moderne à taille humaine
Installé dans un hôtel particulier du XVIIᵉ siècle légué à la Ville de Marseille par Jules Cantini en 1916, le Musée Cantini occupe une place singulière dans le paysage culturel marseillais. Dès son ouverture, il s’est imposé comme un lieu de référence pour la compréhension de l’art moderne, offrant aujourd’hui un panorama particulièrement riche couvrant la période allant du début du XXᵉ siècle aux années 1960.
Dans un registre volontairement intimiste, le musée met en valeur les grands courants de la modernité — fauvisme, cubisme, surréalisme, abstraction et art informel — au sein d’un parcours fluide et lisible. Cette échelle humaine favorise une véritable proximité avec les œuvres et permet une lecture progressive des ruptures artistiques qui ont marqué le siècle. Le Musée Cantini illustre ainsi une approche marseillaise de l’art : exigeante, mais jamais distante.
Au fil des salles, le visiteur croise des figures majeures de la modernité. La toile Harmonique périlleuse de Le Corbusier témoigne de la transposition de sa pensée architecturale vers la peinture, à travers un équilibre subtil entre rigueur formelle et poésie visuelle. Cette recherche entre structure et tension intérieure entre naturellement en dialogue avec les figures existentielles d’Alberto Giacometti, notamment dans Tête noire, où la figure humaine semble réduite à une présence mentale.
La collection révèle également une forte attention portée à l’expérimentation et à la remise en question des formes traditionnelles. Les œuvres de Jean Dubuffet incarnent cet esprit, par leur travail sur la matière, le geste et l’instinct créateur. Cette approche trouve un écho direct dans l’esthétique du groupe Gutai, dont la reconnaissance internationale fut largement portée par le critique Michel Tapié, figure essentielle de l’art informel.
Le Musée Cantini se distingue aussi par la place qu’il accorde au surréalisme, profondément lié à l’histoire marseillaise. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Marseille devient un lieu de transit pour de nombreux artistes et intellectuels en attente de visas pour les États-Unis. Cette période a laissé une empreinte durable sur les collections, visibles notamment à travers les œuvres de Max Ernst (Monument aux oiseaux, 1927), d’André Masson (Antille, 1943 ; Le Terrier, 1946) ou encore de Victor Brauner, dont la sculpture Nombre (1943) illustre l’exploration de l’inconscient et des métamorphoses de la figure humaine.
À cela s’ajoutent des ensembles remarquables consacrés à André Derain, Raoul Dufy, Jean Arp, Alberto Magnelli, Jean Hélion ou Fernand Léger, qui témoignent de la diversité des trajectoires artistiques et des langages plastiques représentés.
Par son ancrage historique, la cohérence de sa collection et la qualité de sa scénographie, le Musée Cantini s’impose comme un lieu essentiel pour comprendre les grandes mutations de l’art moderne au XXᵉ siècle — dans un cadre à la fois rigoureux, accessible et profondément marseillais.

















































🏰 Château Borély — Les arts décoratifs et l’art de vivre à Marseille
Situé à l’écart de l’agitation du centre-ville, à proximité des plages du Prado, le Château Borély offre un tout autre visage de la culture marseillaise. À la fin de sa vie, le riche négociant Louis Borély (1692–1768) souhaite y faire construire l’une des plus belles bastides de la région. Il confie le projet à l’architecte Jean-Joseph Clérisseau, dont la proposition d’inspiration italienne sera ensuite revue par Esprit Brun dans un style plus conforme au goût français. Édifié au XVIIIᵉ siècle comme résidence de plaisance pour une grande famille de négociants, le bâtiment incarne pleinement l’idéal d’un art de vivre raffiné, tourné vers l’élégance, la réception et la représentation sociale.
Aujourd’hui transformé en musée des Arts décoratifs, de la Faïence et de la Mode, le Château Borély propose un parcours qui privilégie les objets, les matériaux et les usages plutôt que les grandes ruptures esthétiques. Mobilier, céramiques, textiles, costumes et éléments de décor racontent l’évolution des goûts, des savoir-faire et des modes de vie du XVIIIᵉ au XIXᵉ siècle, avec un accent particulier sur les productions provençales et méditerranéennes.
La collection de faïences constitue l’un des points forts du musée. Elle met en lumière le rôle de Marseille comme centre majeur de production céramique, notamment à travers les manufactures locales et leurs échanges avec l’Italie, l’Espagne et le reste de l’Europe. Les décors, motifs et techniques témoignent d’un dialogue constant entre influences étrangères et traditions régionales.
Le décor intérieur du château participe pleinement à cette mise en scène du prestige et du raffinement. Peintures et bas-reliefs en trompe-l’œil structurent les espaces et rappellent la vocation résidentielle du lieu. Le rez-de-chaussée était dédié aux salles de réception — salle à manger, salon de musique, salon d’apparat — tandis que l’étage accueillait bibliothèque, cabinet, chambres, salle de billard et même une chapelle, traduisant une conception très complète de la demeure aristocratique du XVIIIᵉ siècle.
Le musée accorde également une place importante aux arts de l’ameublement et à la mode, offrant une lecture plus intime de l’histoire culturelle. Les pièces présentées ne sont pas seulement décoratives : elles traduisent des usages sociaux, des hiérarchies, des codes et une certaine idée du confort et du prestige. Cette approche permet de compléter utilement la visite des musées d’art moderne ou contemporain en réintroduisant la dimension du quotidien et du cadre de vie.
Le parcours ne se limite toutefois pas aux arts décoratifs historiques et s’ouvre également à la création contemporaine, établissant un dialogue fécond entre tradition et modernité. Le travail du designer Benjamin Graindorge en constitue une illustration particulièrement parlante. Par son approche sobre et rigoureuse, attentive aux matériaux, aux usages et aux savoir-faire, Graindorge prolonge l’histoire des arts décoratifs sans rupture artificielle. Sa présence au Château Borély rappelle que le design contemporain s’inscrit pleinement dans une réflexion sur l’objet, le geste et l’art de vivre — dans la continuité plutôt que dans l’opposition.
Enfin, le parc du château, dessiné à la française, prolonge naturellement la visite. Il renforce cette impression de pause hors du temps et souligne le lien étroit entre architecture, paysage et culture matérielle. Le Château Borély s’impose ainsi comme une étape complémentaire essentielle, offrant un contrepoint élégant aux musées plus conceptuels de Marseille et révélant une facette plus feutrée, mais tout aussi significative, de l’identité culturelle de la ville.











































🎨 MAC – Musée d’Art Contemporain de Marseille — Expérimentations et regards contemporains
Créé en 1994 par la Ville de Marseille, le MAC s’inscrit dans une volonté affirmée de doter la cité d’un lieu entièrement consacré à la création contemporaine. Dès l’origine, le musée se veut actif, vivant et transversal, présentant les œuvres les plus contemporaines issues de la collection du Musée Cantini tout en développant une identité propre. Il s’impose rapidement comme l’un des pôles majeurs de l’art contemporain en région, porté par une collection parmi les plus complètes de France.
Le parcours du MAC ne cherche pas à proposer une histoire linéaire ou académique de l’art contemporain, mais plutôt à rendre visibles des pratiques artistiques en prise directe avec leur époque. Le musée accorde une attention particulière aux mouvements apparus à partir des années 1960, notamment les Nouveaux Réalistes, qui constituent l’un des points de départ essentiels de la collection. Marseille y occupe une place centrale, à travers des figures emblématiques comme César, né dans le quartier de la Belle-de-Mai, dont les compressions et le célèbre Pouce incarnent une réflexion radicale sur la matière, l’échelle et l’objet du quotidien.
La collection se distingue également par l’importance accordée à l’art performatif et aux pratiques qui engagent le corps, l’action et l’expérience du spectateur. Des œuvres marquantes de Chris Burden ou de Dieter Roth confrontent le visiteur à des dispositifs parfois dérangeants, où l’art devient épreuve physique, mentale ou sensorielle. Cette dimension expérimentale est au cœur du projet du MAC, qui interroge sans cesse la place du corps, la dématérialisation de l’objet et l’implication directe du regardeur .
Le musée accorde une large place aux grandes figures internationales de la fin du XXᵉ siècle, telles que Jean-Michel Basquiat, dont King of the Zulus témoigne de la puissance expressive d’un art nourri de culture urbaine, de fragments textuels et d’images brutes. À ses côtés, des artistes comme Yves Klein, Niki de Saint Phalle, Arman ou Jean Tinguely illustrent la diversité des démarches qui traversent la collection, entre détournement, accumulation, jeu et critique de la société de consommation.
Le MAC reflète ainsi les tensions et les bouleversements de son époque. Il intègre les mouvements les plus marquants de la fin du XXᵉ siècle — art conceptuel, figuration narrative, actionnisme viennois — tout en soulignant leur fragmentation progressive et l’effritement des grandes utopies artistiques et politiques. L’œuvre Monumento a Velimir Khlebnikov de Claudio Parmiggiani en constitue un exemple emblématique, mêlant arte povera, poésie et méditation métaphysique sur la disparition des idéaux .
Par son ancrage territorial et son ouverture internationale, le MAC joue pleinement son rôle de musée du présent. Il ne se contente pas de conserver des œuvres, mais propose une réflexion continue sur ce que peut être un art en train de se faire : quels objets, quels protocoles, quelles expériences permettent aujourd’hui de penser le monde contemporain ? En cela, le MAC complète idéalement la visite du Musée Cantini et du Château Borély, en offrant un regard résolument tourné vers l’expérimentation, la pluralité des formes et la remise en question permanente des certitudes esthétiques.






































































































































































