Ahmed Rouadjia est l’une de ces figures intellectuelles discrètes mais essentielles pour comprendre les dynamiques sociales et politiques de l’Algérie contemporaine. Né en 1947, il a traversé les bouleversements du pays depuis l’indépendance, les observant avec la rigueur du chercheur et la sensibilité de l’homme engagé. À la fois universitaire, historien, sociologue et politologue, il incarne ce pont entre la recherche académique, l’analyse politique et le débat citoyen. Sa trajectoire, partagée entre l’Algérie et la France, illustre bien les va-et-vient d’une génération d’intellectuels formés en Occident et revenus transmettre leur savoir dans leur pays d’origine, sans jamais renoncer au dialogue avec le monde extérieur.
Le parcours académique de Rouadjia témoigne d’une volonté constante d’articuler rigueur scientifique et engagement citoyen. Docteur en sociologie, formé à l’Université Paris VII, il a enseigné à Constantine avant de poursuivre une carrière à l’Université de Versailles. Chercheur associé à l’INED (l’Institut National d’Études Démographiques), il a également travaillé sur l’immigration nord-africaine et ses réalités sociales. Dans les années 1980, il collabore avec le journal Libération en France, puis en Algérie avec El Watan, Le Quotidien d’Oran ou Liberté. Ses articles, directs et sans concession, montrent un intellectuel soucieux d’inscrire la recherche dans le débat citoyen.
Ses travaux se sont concentrés sur des thèmes qui demeurent au cœur de l’actualité : l’urbanisation, le logement social, l’émergence des mouvements religieux, la construction de l’État et la place de la mémoire dans l’identité nationale. L’une de ses contributions majeures reste son ouvrage Les frères et la mosquée, publié en 1990, qui fut l’un des premiers à analyser de manière approfondie la montée en puissance de l’islamisme en Algérie. Dans ce livre, Rouadjia démontre comment les mosquées, loin de n’être que des lieux de prière, sont devenues des espaces de socialisation, de mobilisation et parfois de contestation face à un État en perte de légitimité. Ce travail rigoureux et empirique visait à comprendre la mouvance islamiste de l’intérieur, sans complaisance mais avec le regard d’un sociologue attentif aux logiques sociales.
Si Ahmed Rouadjia a été l’un des tout premiers sociologues algériens à se pencher sérieusement sur le phénomène islamiste, il n’était pas le seul intellectuel à en saisir l’ampleur. D’autres voix, comme celle de l’écrivain Rachid Mimouni, ont choisi une approche différente, plus littéraire et testimoniale. Dans La Malédiction (1993), Mimouni adopte une posture d’écrivain engagé, témoin direct des dérives intégristes. Son style est celui du pamphlet et du cri d’alarme : il dénonce la violence, l’obscurantisme et la manipulation des masses par des prédicateurs avides de pouvoir. Plus qu’une enquête, son œuvre est un témoignage, une interpellation lancée à la société algérienne et à la communauté internationale. Cette différence illustre bien la richesse des regards portés sur l’islamisme : Rouadjia incarne la démarche académique et analytique, là où Mimouni traduit dans le langage littéraire l’angoisse et la colère d’une société prise dans l’étau de l’intégrisme. L’un et l’autre, chacun dans son registre, ont contribué à briser le silence et à faire de l’islamisme un enjeu central de réflexion.
L’intérêt de Rouadjia ne s’est pas limité aux courants religieux. Dans Grandeur et décadence de l’État algérien (1994), il explore les contradictions d’un pouvoir central qui, fort de la légitimité révolutionnaire, n’a pas su accompagner les aspirations démocratiques ni répondre aux défis socioéconomiques. Son analyse met en évidence l’essoufflement d’un système figé, incapable de gérer la pluralité et miné par une crise de confiance. Il y décrit un État traversé par des tensions entre modernisation et conservatisme, ouverture et autoritarisme, centralisation et pressions régionales, au moment même où la société basculait dans la décennie noire.
Rouadjia s’est aussi intéressé aux enjeux mémoriels. Pour lui, la mémoire est une construction sociale et politique qui façonne l’identité d’un peuple. Il met en évidence les tensions entre mémoire officielle et mémoires plurielles, interrogeant aussi la place des élites, leur reproduction et leur rôle dans les rapports entre pouvoir et société. Ses enquêtes sur le logement social prolongent cette approche : au-delà des statistiques, il y voit une métaphore des fractures et des solidarités urbaines, où l’habitat devient révélateur des contradictions d’une modernité inachevée.
On retrouve chez lui une constance : celle de poser les bonnes questions, parfois dérangeantes, mais nécessaires. Son œuvre éclaire non seulement l’Algérie mais aussi d’autres sociétés en mutation, prises entre héritage colonial, mondialisation et tensions identitaires. Ses analyses demeurent actuelles, tant elles touchent à des problématiques toujours vives : le rôle du religieux dans l’espace public, la légitimité des élites, la mémoire comme enjeu politique, les fractures sociales dans un pays en quête de stabilité. Lire Ahmed Rouadjia aujourd’hui, c’est penser l’Algérie autrement et comprendre que l’avenir ne peut se construire sans tirer les leçons du passé.



