Et si la vraie rencontre entre deux poètes maudits avait eu lieu en 1985 ? Avec Les Loubards, Léo Ferré et Jean‑Roger Caussimon livrent un album inclassable, où la rage des marges se mêle à une poésie profondément humaine. Un disque à redécouvrir, témoin d’une liberté artistique rare.
Il ne s’agit pas ici de leur première collaboration. Les deux hommes s’étaient rencontrés dès 1946, lorsque Ferré, bouleversé par l’écoute de Caussimon récitant son poème À la Seine, lui demanda la permission de le mettre en musique. De cette rencontre naquit une amitié et une relation artistique singulière, faite de respect mutuel et de visions partagées. Près de quarante ans plus tard, en avril 1985, paraît Les Loubards, un album où Ferré prête sa voix aux mots de Caussimon. L’histoire prend une résonance particulière puisque Jean‑Roger Caussimon s’éteint la même année, donnant à ce disque la dimension d’un hommage fraternel, presque testamentaire.
En 1985, Léo Ferré sort Les Loubards, un album qui tranche avec le reste de sa discographie tout en restant fidèle à son esprit indomptable. C’est un disque qui surprend, qui dérange parfois, et qui témoigne d’une vitalité créatrice intacte à un âge où beaucoup d’artistes auraient choisi le confort de la redite. Mais Les Loubards, ce n’est pas seulement Ferré. C’est aussi l’ombre – ou plutôt la plume – de Jean‑Roger Caussimon, acteur, chanteur et poète, qui prête ici son verbe ciselé, entre gouaille et mélancolie. Ses textes donnent aux morceaux une profondeur particulière, comme s’ils ajoutaient un filtre de vécu, de cinéma, presque de polar.
Mais au-delà du thème, l’album frappe par son audace musicale. Ferré y mêle ses orchestrations amples et ses ballades pianistiques à des sonorités synthétiques et parfois expérimentales, créant un mélange brut et envoûtant où sa voix, habitée par la poésie et la rage, s’élève comme un cri de liberté.
Parmi les titres phares, la chanson éponyme Les Loubards dresse un portrait complexe de ces marginaux urbains, à mi‑chemin entre l’hymne et le cri de révolte. Il est question de rébellion, de ces “voyous” que Ferré a toujours su regarder avec tendresse et gravité. Parmi les autres morceaux marquants, Les Spécialistes mérite une mention particulière. Derrière une apparente légèreté et un humour narquois, le morceau déploie une critique acerbe des élites autoproclamées et du pouvoir confisqué par “ceux qui savent”. Ferré et Caussimon y dénoncent, avec une ironie mordante, la récupération des révoltes populaires, la surveillance des marges et le mépris affiché envers ceux qui osent penser autrement. Le refrain sarcastique — “Faut laisser fair’ les spécialistes !” — résonne comme un mantra de défiance, un pied‑de‑nez aux décideurs politiques, culturels et économiques qui se parent de légitimité pour mieux imposer leur ordre. À côté de ces fulgurances contestataires, l’album abrite aussi des moments de pure émotion, comme Avant de te connaître. Dans ce poème chanté, Ferré se livre à nu, évoquant l’attente mystique de l’être aimé, la solitude, puis la rédemption par la rencontre. La sincérité désarmante du texte et la délicatesse de l’interprétation en font l’un des joyaux cachés du disque, rappelant que chez Ferré et Caussimon, la poésie sait aussi guérir.
Cette galerie de personnages révoltés et vulnérables s’inscrit dans une tradition littéraire plus vaste. Les “loubards” de Ferré et Caussimon ne sont pas sans rappeler les marginaux décrits par Jack Kerouac dans ses récits. Clochards, vagabonds, voyous : ces figures hantent aussi bien les trottoirs de Paris que les pages des Clochards célestes, du Vagabond solitaire ou des Anges vagabonds. Chez Kerouac comme chez Ferré et Caussimon, ces âmes en errance ne sont jamais réduites à leur misère : elles deviennent les témoins d’une autre forme de liberté, réfractaires aux normes et poétisées par le regard de l’artiste. Dans cette galerie de figures en marge, on pourrait aussi voir l’ombre d’Arthur Rimbaud. Bien qu’il ne fût pas un clochard au sens strict, le poète des Illuminations a incarné l’errance poétique dans toute sa radicalité : fugueur adolescent, voyageur sans attaches, vivant aux confins de la société entre misère et quête de l’ailleurs. Comme chez Ferré et Caussimon, chez Rimbaud l’errance devient un mode d’existence, une manière de défier les normes et de transformer la marginalité en poésie.
Les Loubards n’est pas l’album le plus connu de Ferré, mais il résonne comme un testament artistique. Ferré y revendique encore une fois son indépendance, sa rage de dire, sa fidélité aux “petites gens” et aux exclus. Avec Caussimon, il trouve un alter ego poétique qui lui offre des mots à la hauteur de ses colères et de ses tendresses. En définitive, Les Loubards est un disque à redécouvrir, non seulement pour comprendre la dernière période de Ferré, mais aussi pour savourer la rencontre de deux poètes libres. Un album qui, près de quarante ans plus tard, garde intacte sa force subversive et prend, avec la disparition de Caussimon en 1985, des allures de salut fraternel.
Note : [sur ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️]
⭐️⭐️⭐️½
