Au-Dessous des Cartes : frontières africaines et héritages coloniaux

Traçées à la règle lors de la Conférence de Berlin, les frontières africaines continuent d’influencer la géopolitique et l’identité des nations.

Lorsqu’on observe une carte de l’Afrique, on remarque vite que de nombreuses frontières sont tracées de façon presque mécanique : de longues lignes droites qui traversent déserts, forêts et montagnes. Ces découpages géométriques n’ont rien de naturel. Ils résultent directement du partage du continent entre puissances européennes à la fin du XIXᵉ siècle, lors de ce que l’on appelle la « course au clocher ». C’est à la Conférence de Berlin de 1884-1885 que ces ambitions furent fixées sur le papier : les représentants de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de la Belgique, du Portugal, de l’Italie et de l’Espagne s’y partagèrent l’Afrique comme on découpe un gâteau, sans consulter les populations locales.

Avant cette conférence, l’Afrique n’était pas un continent « vide » politiquement. Elle abritait depuis des siècles des royaumes, des empires et des structures politiques variées : l’empire du Mali, l’empire Songhaï, le royaume du Bénin, le sultanat de Sokoto, les chefferies zouloues ou encore la régence d’Alger intégrée à l’Empire ottoman. Mais ces entités fonctionnaient selon des logiques différentes de celles des États-nations européens. Le pouvoir se définissait davantage en termes de zones d’influence et d’alliances mouvantes, et non par des frontières fixes et inviolables. La colonisation imposa une toute autre vision, celle d’un territoire découpé et contrôlé dans ses moindres limites.

La Conférence de Berlin fut donc un tournant majeur. On y traça des frontières à la règle et au compas, en suivant des méridiens, des parallèles ou des fleuves. Les peuples, leurs langues, leurs cultures furent ignorés. Résultat : certaines communautés furent coupées en deux ou trois États différents, comme les Somalis répartis entre la Somalie, Djibouti, l’Éthiopie et le Kenya. Ailleurs, des populations très différentes furent regroupées de force dans une même entité coloniale, comme au Nigeria, où cohabitent aujourd’hui Yoruba, Hausa-Fulani et Igbo. Ces découpages arbitraires expliquent en partie les tensions, guerres civiles ou revendications séparatistes qui jalonnent l’histoire contemporaine du continent.

Après les indépendances des années 1950 à 1970, une question cruciale s’est posée : fallait-il redessiner les frontières pour les adapter aux réalités locales ? L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), fondée en 1963, a tranché : mieux valait conserver les frontières héritées de la colonisation. L’argument était simple : rouvrir la question risquait de provoquer une explosion de conflits territoriaux ingérables. Ce choix, pragmatique, a évité de nombreux affrontements, mais il a aussi figé des découpages souvent artificiels.

C’est dans ce cadre que s’inscrivent les débats contemporains. On entend parfois, dans des disputes politiques ou médiatiques, que tel ou tel pays africain serait une « invention » coloniale. Certains Marocains affirment ainsi que l’Algérie aurait été « créée » par la France en 1830, et qu’elle ne posséderait pas de véritable histoire antérieure. Mais cette affirmation, destinée à dénigrer l’Algérie, occulte une vérité plus large : presque tous les pays africains actuels sont le fruit des frontières tracées par les colonisateurs. L’Algérie, loin d’être née de rien, était organisée sous la régence d’Alger avant la conquête française. La colonisation a certes transformé cette régence en colonie, puis fixé ses limites administratives, mais elle n’a pas inventé ex nihilo un pays. Le Maroc, de son côté, a lui aussi connu un redécoupage colonial : placé sous protectorat français et espagnol en 1912, il n’a retrouvé son indépendance qu’en 1956.

L’exemple de l’Afrique du Sud illustre bien ce paradoxe. Le pays moderne a lui aussi été façonné par la colonisation. L’ancien drapeau, utilisé de 1928 à 1994, portait en son centre trois petits drapeaux européens : celui de l’Empire britannique, celui des Pays-Bas (le vieux drapeau orange-blanc-bleu) et celui de la République du Transvaal, représentant les Afrikaners. Ces symboles traduisaient la vision coloniale et ségrégationniste de l’époque, où l’histoire sud-africaine était réduite à ses influences européennes, en ignorant les peuples autochtones majoritaires. Imaginez qu’en 2025, vous disiez à un Sud-Africain qu’il est la « création » des Britanniques, des Hollandais et des Afrikaners : il vous regarderait probablement avec perplexité. Car l’identité sud-africaine moderne ne se définit pas seulement par ses héritages européens, mais aussi et surtout par son combat contre l’apartheid, par des figures comme Nelson Mandela, et par la volonté de bâtir une nation arc-en-ciel, multiraciale et plurilingue.

Cet exemple éclaire le débat algéro-marocain. Dire que l’Algérie est une invention française, c’est aussi réducteur que de prétendre que l’Afrique du Sud n’est qu’un produit des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne. Les nations se construisent dans la durée, par les luttes, par les résistances, par les épreuves traversées ensemble. L’Algérie s’est affirmée comme nation à travers sa guerre de libération et sa culture, tout comme l’Afrique du Sud s’est affirmée à travers sa lutte contre l’apartheid. Ce n’est pas un traité signé à Berlin ou un drapeau colonial qui définit une identité nationale, mais la capacité d’un peuple à s’approprier son histoire et à construire son avenir.

Cette logique du « découpage par l’extérieur » ne se limite pas au continent africain. Le Proche-Orient a lui aussi été façonné par des accords coloniaux : les célèbres accords Sykes-Picot de 1916, signés entre la France et l’Empire britannique, prévoyaient déjà le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman avant même la fin de la Première Guerre mondiale. Ces frontières, tracées sans consultation des peuples concernés, donnèrent naissance aux mandats français (Syrie, Liban) et britanniques (Irak, Palestine, Transjordanie). Là encore, les lignes imposées par les puissances coloniales ignoraient les clivages religieux, ethniques et culturels de la région. Un siècle plus tard, les conséquences se font toujours sentir : guerres israélo-arabes, tensions irakiennes, crise syrienne, et une question palestinienne toujours insoluble. L’Afrique et le Proche-Orient partagent donc cette même expérience historique : celle d’un avenir national contraint par des cartes dessinées à l’étranger.

En fin de compte, les frontières africaines sont bien un héritage colonial, commun à l’ensemble du continent. Mais réduire un pays à cette dimension, c’est méconnaître la richesse des trajectoires nationales. Le défi pour l’Afrique contemporaine est d’assumer cet héritage tout en affirmant des identités politiques et culturelles autonomes. Les peuples n’ont pas choisi leurs frontières, mais ils choisissent chaque jour d’exister comme nations. C’est cette dynamique vivante qui rend caduque l’argument selon lequel tel ou tel pays serait une simple « création » coloniale. L’Afrique est bien plus que ses cartes tracées à Berlin : elle est l’histoire de ses peuples en marche.

En définitive, il est facile de brandir de vieilles cartes ou de répéter des slogans simplistes pour nier la légitimité d’un pays ou d’un peuple. Mais ces raisonnements réducteurs n’apportent rien, si ce n’est la division et la confusion. L’histoire est complexe, et elle mérite d’être comprise dans toute sa profondeur. C’est pourquoi il est essentiel de s’instruire, de lire, de comparer les sources et de replacer chaque événement dans son contexte. L’instruction et le savoir ne sont pas un luxe : ils sont un devoir, parce qu’ils permettent de dépasser les mythes et les manipulations pour accéder à une compréhension véritable des peuples et de leur histoire.

Pour aller plus loin

L’histoire des frontières africaines et du découpage colonial continue de susciter de nombreux débats parmi les chercheurs et les passionnés d’histoire et de géopolitique. Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir ce sujet, plusieurs ouvrages de référence offrent des analyses détaillées, qu’il s’agisse de la Conférence de Berlin ou encore de l’héritage colonial dans la construction des nations modernes. La sélection bibliographique ci-dessous propose quelques pistes incontournables pour explorer ces thèmes en profondeur.

Les cicatrices d’un Maghreb divisé

Les relations entre l’Algérie et le Maroc, marquées par une rivalité historique, illustrent les tensions géopolitiques du Maghreb. Le conflit autour du Sahara occidental continue d’impacter leur intégration régionale, entravant stabilité et coopération.

Les relations entre l’Algérie et le Maroc constituent l’un des feuilletons géopolitiques les plus complexes du Maghreb et du monde arabe. À la fois proches par l’histoire, la religion, la culture et la langue, ces deux pays voisins ont pourtant construit, depuis leurs indépendances respectives, une rivalité profonde qui continue de marquer l’équilibre régional. Cette relation oscillant entre méfiance, tensions diplomatiques et affrontements indirects, est souvent qualifiée de « guerre froide maghrébine ». Elle illustre combien les frontières héritées de la colonisation et les choix politiques post-indépendance pèsent lourdement sur la stabilité du Maghreb.

Si l’on veut comprendre pourquoi les relations entre l’Algérie et le Maroc restent si tendues, il faut d’abord constater que les deux pays ont pris des trajectoires diamétralement opposées après leurs indépendances. Le Maroc a conservé une monarchie centralisée et stable, qui s’est affirmée comme l’un des piliers du pouvoir politique et religieux. L’Algérie, en revanche, a instauré un régime républicain issu de la guerre de libération, fondé sur le rôle prépondérant du FLN et de l’armée. Ces différences de modèles politiques, combinées à des choix diplomatiques distincts – ouverture vers l’Occident et le monde arabe pour Rabat, positionnement tiers-mondiste et non-aligné pour Alger – expliquent en grande partie l’évolution divergente des deux États. Ces trajectoires divergentes nourrissent une méfiance structurelle entre Alger et Rabat, mais elles ne suffisent pas à elles seules : les conflits frontaliers et territoriaux ont joué un rôle déterminant.

Le premier grand point de discorde apparaît dès les années 1960. En 1963, à peine un an après l’indépendance de l’Algérie, les deux pays entrent en confrontation militaire lors de la « guerre des sables ». Le Maroc, sous le règne d’Hassan II, revendiquait alors les régions frontalières de Tindouf et Béchar, estimant qu’elles faisaient historiquement partie du territoire marocain avant la colonisation française. L’Algérie, fraîchement sortie d’une guerre de libération sanglante contre la France, refuse toute concession et bénéficie du soutien diplomatique de plusieurs pays, notamment l’Égypte de Nasser et Cuba.

Ce conflit, au-delà de son aspect militaire limité, a une forte dimension juridique. En Afrique, au moment des indépendances, un principe fondamental se met en place : celui de l’uti possidetis juris, consacré par l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Ce principe stipule que les nouvelles nations doivent conserver les frontières héritées de la colonisation, afin d’éviter une multiplication des guerres territoriales. Dans ce contexte, la revendication marocaine, fondée sur des arguments historiques, s’est heurtée à une règle internationale en pleine consolidation, qui a joué en faveur de l’Algérie. Respecter les frontières coloniales devient un gage de stabilité et de légitimité sur la scène africaine. Alger apparaît ainsi comme respectueuse du droit international émergent, tandis que Rabat donnait alors l’image d’un acteur cherchant à modifier les frontières par la force. Cette perception a durablement marqué l’équilibre des relations entre les deux voisins.

Le second point de discorde majeure est lié au Sahara occidental. En 1975, après le départ de l’Espagne, le Maroc organise la « Marche verte » et annexe ce territoire riche en ressources naturelles. L’Algérie, de son côté, soutient le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui qui proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Depuis, le Sahara occidental est devenu la principale pomme de discorde entre Rabat et Alger. Pour le Maroc, ce territoire est une partie intégrante du royaume, tandis que l’Algérie défend le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.

Selon le droit international, la position algérienne bénéficie d’un socle juridique solide. Dès 1975, la Cour internationale de Justice (CIJ), saisie par le Maroc, a rendu un avis consultatif affirmant que si des liens d’allégeance existaient entre certaines tribus sahraouies et le sultan marocain, ils ne suffisaient pas à établir une souveraineté territoriale. La CIJ a donc conclu que le principe d’autodétermination devait primer, conformément à la Charte des Nations Unies et aux résolutions de l’Assemblée générale sur la décolonisation. Dans cette perspective, le Sahara occidental est considéré par l’ONU comme un territoire non autonome, en attente d’un processus de décolonisation. L’organisation a inscrit la région sur sa liste des territoires à décoloniser dès les années 1960, et elle réaffirme régulièrement le droit du peuple sahraoui à décider de son avenir par référendum. Or, ce référendum, prévu dans le cadre du cessez-le-feu de 1991, n’a jamais eu lieu, bloqué par des désaccords sur le corps électoral et par les manœuvres politiques des deux camps.

C’est dans ce contexte que James Baker, ancien secrétaire d’État américain, a été nommé en 1997 envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental. Pendant près de sept ans, il s’est efforcé de trouver une issue au conflit. En 2001, il a proposé un premier plan prévoyant une autonomie du territoire sous souveraineté marocaine, rejeté par le Polisario et l’Algérie. En 2003, il a soumis un second plan – le « Plan Baker II » – qui combinait une période d’autonomie de cinq ans, suivie d’un référendum incluant l’option de l’indépendance. Ce compromis a reçu l’appui du Polisario et d’Alger, mais Rabat s’y opposa catégoriquement, craignant que l’issue référendaire ne remette en cause son contrôle sur la région. L’échec de ces initiatives illustre les limites de la diplomatie internationale : même soutenue par une grande figure américaine et par le Conseil de sécurité, la médiation a buté sur l’intransigeance des positions et l’absence de volonté politique de part et d’autre. James Baker finira par démissionner en 2004, désabusé par l’impossibilité de concilier les exigences contradictoires des parties.

Les années 1980 et 1990 voient s’accentuer cette rivalité. Alors que le Maroc mise sur son ancrage africain et sur des alliances avec l’Occident, l’Algérie traverse une décennie noire marquée par une instabilité profonde et se replie sur elle-même. Les opportunités d’une véritable union maghrébine, incarnée par le projet de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) lancé en 1989, s’évanouissent rapidement. Les différends bilatéraux empêchent toute intégration économique et politique régionale, condamnant le Maghreb à rester l’une des régions les moins intégrées au monde. Pour les populations, cette fracture est une tragédie : familles séparées, échanges commerciaux entravés, circulation limitée, autant de barrières artificielles entre deux peuples pourtant liés.

Le XXIe siècle n’a pas apporté de véritable apaisement. Bien au contraire, les tensions se sont ravivées. La normalisation diplomatique du Maroc avec Israël en 2020, dans le cadre des accords d’Abraham, a été vécue comme une provocation par Alger, qui a perçu ce rapprochement comme une menace directe pour sa sécurité nationale. Dans le même temps, Washington a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, renforçant la position de Rabat et isolant davantage Alger sur ce dossier. En réponse, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, accusant ce dernier d’« actes hostiles », allant de l’espionnage via le logiciel Pegasus à des manœuvres régionales jugées agressives.

Les rivalités se sont exprimées également dans les sphères économique et énergétique. L’Algérie, riche en hydrocarbures, a utilisé à plusieurs reprises l’arme énergétique pour faire pression, notamment en fermant le gazoduc Maghreb-Europe qui transitait par le Maroc vers l’Espagne. De son côté, le Maroc cherche à diversifier ses partenariats énergétiques, à investir dans les énergies renouvelables et à renforcer ses alliances stratégiques avec l’Afrique subsaharienne et l’Europe. Cette compétition économique s’accompagne d’une course à l’influence diplomatique, chaque pays cherchant à rallier à sa cause des soutiens internationaux, notamment au sein de l’Union africaine et de l’ONU.

Pourtant, malgré ces divergences profondes, certains analystes soulignent que les deux pays auraient beaucoup à gagner d’une coopération accrue. Les échanges commerciaux, aujourd’hui quasi inexistants, pourraient dynamiser des économies encore fragiles. L’intégration maghrébine, bloquée depuis plus de trente ans, offrirait un marché commun de plus de 100 millions d’habitants et une meilleure capacité de négociation face aux grandes puissances. Mais les logiques de pouvoir, les calculs stratégiques et les blessures de l’histoire semblent, pour l’instant, l’emporter sur la raison économique et la fraternité entre les peuples.

Au fond, la rivalité entre l’Algérie et le Maroc illustre les difficultés qu’ont certains États postcoloniaux à dépasser les héritages du passé et à construire une vision commune de l’avenir. Chaque geste de rapprochement est souvent vite effacé par une nouvelle crise, chaque discours d’apaisement est suivi d’une surenchère politique. Pour les citoyens des deux pays, cette situation est vécue comme une absurdité : nombreux sont ceux qui considèrent que les Algériens et les Marocains sont « un même peuple », divisé artificiellement par des frontières et par des choix politiques qui échappent à toute logique.

Ainsi, les relations tumultueuses entre Alger et Rabat demeurent un frein à la stabilité et au développement du Maghreb. L’histoire récente montre que la réconciliation ne peut se limiter à des gestes symboliques : elle nécessite une volonté politique ferme, un compromis sur le Sahara occidental conforme au droit international et une vision partagée pour l’avenir de la région. En attendant, le climat reste à la méfiance et à la confrontation larvée, preuve que les cicatrices du passé freinent lourdement toute tentative de rapprochement et de coopération. Tant que cette fracture perdure, l’idée même d’une union maghrébine reste un horizon lointain.

Quelques lectures essentielles sur le Maghreb

Pour approfondir la compréhension des relations tumultueuses entre l’Algérie et le Maroc, il est utile de se tourner vers les travaux d’historiens, de politologues et de spécialistes de la région. De nombreux ouvrages et études ont analysé cette rivalité post-indépendance, en mettant en lumière les héritages coloniaux, les tensions frontalières et le conflit autour du Sahara occidental. La sélection suivante propose quelques références incontournables, en français et en anglais, qui offrent des perspectives variées – historiques, géopolitiques et juridiques – pour mieux saisir les enjeux d’un Maghreb divisé.