Quand une révolution chasse un tyran pour en instaurer un autre

En 1979, les Iraniens renversent la monarchie du Chah, espérant la liberté. Mais la République islamique imposée par Khomeiny inaugure une nouvelle ère autoritaire. Cet article revient sur cette révolution confisquée et ses répercussions jusqu’à aujourd’hui.

Avant 1979, l’Iran était dirigé d’une main de fer par Mohammad Reza Pahlavi, le Chah d’Iran. Porté par une modernisation à marche forcée et soutenu par les États-Unis, il rêvait d’un empire moderne aligné sur l’Occident. Pourtant, ce projet s’effondra brutalement à la fin des années 1970 dans ce que l’on appelle aujourd’hui la Révolution iranienne. Si la chute du Chah fut saluée par des millions d’Iraniens, la suite de l’histoire se révéla bien moins libératrice qu’espérée.

Le régime cumulait les griefs. Son autoritarisme reposait sur la redoutée police politique SAVAK, tandis que ses réformes modernisatrices — la « Révolution blanche » — furent perçues comme verticales, déracinées, imposées sans réel consensus. L’occidentalisation accélérée, la marginalisation du clergé chiite, les inégalités sociales croissantes malgré la manne pétrolière et une corruption visible finirent par miner sa légitimité. Les classes populaires, les intellectuels et une partie de la bourgeoisie se détournèrent progressivement du pouvoir.

C’est dans ce contexte que l’ayatollah Khomeiny, en exil en France, devint le symbole d’une opposition plurielle. Ses sermons, diffusés clandestinement sur cassettes, galvanisèrent un mouvement de plus en plus large et hétéroclite. Mais la coalition révolutionnaire était fragile : elle rassemblait des islamistes, des nationalistes, des marxistes, des libéraux et une partie de la population religieuse en quête d’équité et de dignité. La chute du Chah ouvrit un vide politique immense. Comme souvent dans les périodes révolutionnaires, le vide politique ne profita pas aux plus modérés, mais à ceux qui surent transformer un mouvement populaire en pouvoir structuré.

Une partie des intellectuels occidentaux, fascinée par la rhétorique anti-impérialiste du clergé chiite, interpréta la révolution comme une nouvelle lutte de libération du tiers-monde. Cette lecture idéologique, parfois naïve, sous-estima la nature théocratique du projet porté par Khomeiny. Dans le même temps, les chancelleries occidentales, lassées par l’instabilité croissante et la brutalité du Chah, se distancièrent progressivement. Ce double mouvement — aveuglement idéologique d’un côté, désengagement stratégique de l’autre — facilita l’ascension d’un pouvoir religieux qui ne se révéla ni démocratique ni pluraliste.

La fuite du Chah en janvier 1979 laissa place à un espoir immense. Mais très vite, la dynamique populaire se referma sur elle-même. Le référendum d’avril 1979 posa une question binaire : « Voulez-vous une République islamique ? » Sans alternative clairement définie, sans véritable débat, dans un climat de ferveur religieuse intense, nombre d’Iraniens crurent voter pour un État moral et juste. Ils ne votèrent pas consciemment pour une dictature cléricale ; ils accordèrent leur confiance à une promesse floue, rapidement transformée en système verrouillé.

La Constitution de 1979 consacra la concentration du pouvoir entre les mains du Guide de la Révolution, reléguant les forces progressistes à un rôle secondaire. Les partis de gauche, les nationalistes, les féministes et les libéraux furent progressivement marginalisés, réprimés ou éliminés. Le port du voile devint obligatoire, la morale religieuse régit désormais la vie publique, et la révolution se transforma en instrument de contrôle et de répression. Comme tant d’autres révolutions dans l’histoire, elle fut confisquée par la force la mieux organisée et la plus déterminée du moment.

La guerre contre l’Irak, déclenchée en 1980, consolida davantage encore le nouveau régime. Le conflit dépassa rapidement les enjeux territoriaux pour devenir un affrontement idéologique et stratégique, opposant la République islamique naissante au régime baasiste de Saddam Hussein, dans un contexte régional marqué par les rivalités confessionnelles et géopolitiques. La guerre permit au pouvoir iranien de resserrer son emprise, de justifier la répression interne au nom de l’unité nationale et de forger une identité révolutionnaire assiégée. Le traumatisme collectif renforça ainsi un système qui, paradoxalement, s’était construit sur la promesse de libération.

Quarante-cinq ans plus tard, l’Iran demeure une théocratie autoritaire où la démocratie fonctionne comme une façade institutionnelle. Le régime ne repose pas uniquement sur l’oppression ; il entretient un récit politique puissant. L’opposition à Israël et aux États-Unis constitue un pilier central de sa légitimité. En se présentant comme champion des causes anti-impérialistes et défenseur de la Palestine, il mobilise des ressentiments historiques réels et canalise l’attention vers un ennemi extérieur. Il convient cependant de distinguer la légitimité de certaines causes internationales des usages stratégiques qu’en fait un pouvoir soucieux de préserver son autorité interne.

Mais derrière cet édifice idéologique, une autre réalité s’impose. La société iranienne est jeune, instruite, connectée, et de plus en plus en décalage avec le carcan politique qui l’enserre. Les mobilisations déclenchées par la mort de Mahsa Amini en 2022 ont révélé une fracture générationnelle profonde. Les femmes, en première ligne, ont incarné un mouvement qui dépasse la question vestimentaire pour toucher au cœur même du contrat social. Ce qui était autrefois une contestation ponctuelle semble désormais s’inscrire dans une remise en cause structurelle.

Aujourd’hui, le régime paraît à la fois solide et fragile. Solide par son appareil sécuritaire, par ses réseaux régionaux et par sa capacité éprouvée à se maintenir. Fragile par l’érosion de sa légitimité morale, par l’asphyxie économique, par l’isolement international croissant et par le fossé qui se creuse entre pouvoir et société. L’histoire montre que les systèmes fondés sur la peur peuvent durer longtemps ; elle montre aussi qu’ils peuvent s’effondrer plus rapidement qu’on ne l’imagine lorsque leur récit cesse de convaincre.

Mais une autre question, plus délicate encore, se profile à l’horizon : que se passera-t-il si le régime des ayatollahs venait à tomber ? L’histoire récente rappelle que la chute d’un pouvoir autoritaire ne débouche pas automatiquement sur une démocratie stable. Le vide politique qui suit l’effondrement d’un système verrouillé peut ouvrir la voie à des rivalités internes, à des luttes de factions, voire à des ingérences extérieures.

La tentation d’une « démocratie importée » ou soutenue de l’extérieur pose elle aussi problème. Les précédents irakien, syrien et libyen ont montré que la démocratie ne s’impose ni par décret ni par l’ingérence extérieure. Lorsqu’elle est perçue comme un produit d’exportation occidental, elle risque de manquer de légitimité locale et d’alimenter de nouvelles fractures. Une transition pilotée de l’extérieur pourrait paradoxalement affaiblir la cohésion politique qu’elle prétend renforcer.

L’Iran est une société ancienne, structurée, dotée d’une forte identité nationale. Mais c’est aussi un pays traversé par des lignes de fracture : tensions ethniques, divergences idéologiques, rivalités entre courants religieux et laïcs, opposition entre centre et périphéries. Une transition mal maîtrisée pourrait réveiller ces tensions.

Le véritable enjeu ne réside donc pas uniquement dans la chute du régime, mais dans la capacité de la société iranienne à se relever et à construire un projet politique inclusif. La démocratie ne se résume pas à des élections ; elle suppose des institutions indépendantes, un État de droit, une culture du compromis et une acceptation du pluralisme. Sans ces fondations, le risque serait de remplacer un monopole du pouvoir par un autre, sous une forme différente, voire d’en venir à regretter l’ancien régime.

L’incertitude demeure. Un régime peut tomber rapidement ; reconstruire un contrat social solide prendra du temps. Toute transformation profonde d’une société porte en elle douleur et tensions, et les transitions démocratiques ne font pas exception. L’avenir de l’Iran dépendra moins des calculs géopolitiques extérieurs que de la maturité politique interne et de la capacité des différentes composantes de la société à éviter le piège d’un cycle de règlements de comptes et à promouvoir une transition pacifique et inclusive. C’est là l’enjeu décisif des années à venir.

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