L’Arbre Indéracinable du Rock

En 1987, U2 a marqué l’histoire avec la sortie de leur album emblématique « The Joshua Tree ». Cet album aborde des thèmes profonds tels que l’évasion, l’amour, la politique et la quête spirituelle. Il demeure un incontournable du genre, témoignant de l’impact durable du groupe sur la scène musicale.

La prestation de U2 sur le toit d’un immeuble à Los Angeles en 1987, dans le cadre du tournage du vidéoclip de leur chanson Where the Streets Have No Name, restera gravée dans les esprits. Le groupe a choisi cette manière originale de tourner le clip pour recréer l’ambiance des concerts spontanés et des performances improvisées. Cette décision audacieuse a entraîné un certain chaos dans les rues de LA, car des milliers de personnes se sont agglutinées pour regarder le groupe jouer. La police a finalement dû intervenir pour disperser la foule. Ce coup d’éclat a propulsé U2 en tant que groupe novateur et engagé, prêt à repousser les limites pour offrir des expériences uniques à leurs fans. En cette année mémorable de 1987, U2 a également fait la une du Times, soulignant leur impact croissant sur la scène musicale et culturelle de l’époque.

U2 s’est fait remarqué sur la scène mondiale lors du Live Aid en 1985. La posture messianique de Bono a trouvé un écho naturel dans l’immensité du stade de Wembley. Deux ans plus tard, U2 a sorti The Joshua Tree. Un album aussi vaste que le paysage désertique qui ornait sa pochette. Il va sans dire que le quatuor irlandais a toujours eu une forte envie de conquérir l’Amérique. The Joshua Tree a largement été inspiré par les premières expériences du groupe aux États-Unis et son désir, il faut le rappeler, de s’y imposer. À l’époque le groupe était au sommet de sa créativité, ce qui a donné naissance à ce chef-d’œuvre intemporel qui capture l’essence de l’époque tout en la transcendant avec des thèmes et des mélodies éternels. Des notes d’ouverture obsédantes de Where the Streets Have No Name à l’hymne I Still Haven’t Found What I’m Looking For, l’album nous transporte dans un voyage musical inoubliable.

L’une des forces de l’album réside dans sa capacité à mélanger le rock avec des éléments de folk, de blues et de gospel, créant un son à la fois unique et novateur. U2 a su intégrer des éléments de la musique américaine tout en conservant sa propre identité irlandaise. Le jeu de guitare scintillant de The Edge, associé aux lignes de basse entraînantes d’Adam Clayton et à la batterie précise de Larry Mullen Jr., offre le cadre parfait pour des paroles puissantes et évocatrices, le tout combiné à la voix passionnée de Bono. Les producteurs Brian Eno et Daniel Lanois ont joué un rôle crucial dans la création de cet album, ajoutant profondeur et texture pour façonner le son distinctif de U2. Le résultat est une collection de chansons à la fois intimes et épiques, personnelles et universelles.

Les chansons de l’album s’enchaînent de manière fluide et captivante, offrant une série de hits incontournables. Where the Streets Have No Name évoque l’évasion, exprimant le désir de partir sans destination précise. C’est une véritable ode, rappelant Born to Run de Bruce Springsteen, célébrant l’excitation des nouvelles possibilités offertes par la liberté et le désir de trouver un sens plus profond à la vie. La genèse de cette chanson fut tumultueuse, avec Brian Eno qui, exaspéré, tenta même d’effacer les bandes. Son idée de commencer l’enregistrement en jouant à plein volume pour sortir le groupe de sa zone de confort a abouti à l’introduction magistrale et mémorable de la chanson. Les paroles (« Je veux sentir le soleil sur mon visage / Voir le nuage de poussière se dissiper sans laisser de trace / Je veux me protéger de la pluie empoisonnée ») résonnent comme un appel à la liberté et à l’immortalité, renforçant les thèmes d’évasion et d’espoir qui parcourent l’album.

Le sentiment de mécontentement existentiel sera renforcé par I Still Haven’t Found What I’m Looking For. Les paroles (« Je crois en l’avènement du royaume / Alors toutes les couleurs se mêleront en une seule / Se mêleront en une seule / Mais oui, je continue de courir ») capturent parfaitement cette quête spirituelle qui est au cœur de la chanson. On se souviendra de la collaboration un peu pompeuse du Harlem Gospel Choir sur la version qui figure dans le film Rattle And Hum de Phil Joanou.

Construite sur quatre accords en boucle With or Without You reste une mélodie instantanément mémorable. C’est une fausse ballade aux arpèges primaires fragmentés par le delay. Le riff de guitare vers la fin du morceau est absolument sublime. Ça parle d’amour et de perte. Elle résonne avec ces instants simples et intenses de la vie : il peut s’agir d’une invitation timide pour un slow en fin de soirée, d’une déclaration d’amour sincère ou d’une rupture douloureuse comme en témoignent ces paroles (« Tour de passe-passe et caprice du destin / Sur un lit clouté, elle me fait attendre / Et j’attends….sans toi »).

L’album explore également des thèmes plus sombres. Bullet The Blue Sky est incontestablement une critique envers les États-Unis concernant son interventionnisme en Amérique Latine (Nicaragua, Salvador) durant la guerre froide. Les paroles expriment la frustration et la colère face à cette politique étrangère controversée. La chanson dépeint l’image d’un ciel envahi par les balles, symbolisant la violence et la destruction. À travers la voix véhémente de Bono elle souligne également le contraste entre les idéaux proclamés par l’Amérique et ses actions réelles, mettant en lumière les sentiments de déception et de trahison. Bullet The Blue Sky demeure un élément fort et pertinent du répertoire live de U2, rappelant la nécessité de remettre en question les actions et les politiques des gouvernements, même les plus puissants.

Running to Stand Still brosse un portrait saisissant de la toxicomanie, avec Bono faisant référence aux tours de Ballymun (« Je vois sept tours »), jadis présentes dans un quartier difficile de Dublin et aujourd’hui démolies. D’autre part, One Tree Hill est une mélodie simple et puissante. Cette chanson apparaît sur la feuille de paroles avec une date spécifique – Wanganui, Nouvelle-Zélande, le 10 juillet 1986, où U2 a assisté aux funérailles de Greg Carol, un membre de l’équipe technique tragiquement décédé dans un accident de moto. Le morceau comporte également un riff de guitare puissant à la fin.

Deux autres morceaux sont liées à des endroits spécifiques. Red Hill Mining Town, une élégie pour les dommages collatéraux du déclin industriel, a été inspirée par le livre de Tony Parker Red Hill: A Mining Community (1986), qui retrace la grève des mineurs britanniques de 1984-85. La chanson reflète l’impact de cette période agitée sous le gouvernement de Margaret Thatcher, marquée par des conflits sociaux intenses et des transformations économiques profondes.

À travers In God’s Country U2 rend hommage à l’Amérique. Les paroles expriment une admiration pour le pays-continent, soulignant qu’il représente la liberté et la possibilité d’un nouveau départ. Les paroles (« Chaque jour, les rêveurs meurent / Pour voir ce qui se trouve de l’autre côté / Elle est la liberté / Et elle vient pour me sauver ») reflètent un sentiment d’unité et de solidarité avec ceux qui ont cherché à réaliser leurs rêves dans ce pays d’opportunités infinies. Cela nous rappelle également ces images poignantes d’immigrants clandestins tentant de franchir illégalement la frontière américaine en quête d’un avenir meilleur.

Malgré ses nombreuses qualités, l’album comporte quelques aspects moins convaincants. Sur le plan musical, certains pourraient considérer que les sons, en particulier de guitare, sont exagérément amplifiés, une caractéristique qui se retrouve dans le reste de la discographie du groupe d’où le recours excessif aux artifices lors de leurs performances live. De plus, bien que les paroles engagées soient l’une des forces de l’album, certains pourraient les trouver trop démodées, reflétant un changement notable dans la direction artistique de U2 depuis les années 80. Le côté commercial ayant pris le dessus.

Le groupe a atteint son apogée avec Achtung Baby (1991), mais a ensuite amorcé une phase de déclin. Force est de constater que les nostalgiques se déplacent pour assister aux concerts principalement pour entendre les anciens hits. On réalise alors que les meilleures années du groupe sont désormais derrière lui. Au final, les fans de la première heure peuvent se consoler en écoutant à nouveau The Joshua Tree.

Note : [sur ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️]

⭐️⭐️⭐️⭐️

Morceaux à écouter 🎵:

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