Les derniers voyageurs de l’utopie soviétique

En 1988, Abdul Ahad Mohmand devient le premier Afghan dans l’espace, au moment même où l’URSS commence à se retirer d’Afghanistan. Quelques années plus tard, Sergueï Krikalev quitte la Terre sous le drapeau soviétique et revient dans un monde où son pays n’existe plus. Entre conquête spatiale, guerre froide et effondrement idéologique, ces deux trajectoires racontent la fin mélancolique d’une utopie.

Montage : Beau-F.org.
Image du haut : Abdul Ahad Mohmand à bord de la station Mir, 1988 — crédit Roscosmos, via collectSPACE.
Image du bas : Sergueï Krikalev à bord de Mir — crédit Georges DeKeerle/Sygma via Getty Images, repérée via National Geographic.

En août 1988, l’Armée rouge commence déjà à quitter l’Afghanistan. Au même moment, un Afghan quitte la Terre à bord d’un vaisseau spatial soviétique. Abdul Ahad Mohmand ne monte pas seulement vers la station Mir : il emporte avec lui les contradictions d’un siècle entier. La guerre et la science. La propagande et l’espérance. L’empire et l’internationalisme. Quelques années plus tard, Sergueï Krikalev s’élancera à son tour vers l’espace sous le drapeau de l’Union soviétique, avant de revenir sur une planète où son pays n’existe plus. Entre ces deux trajectoires se dessine peut-être la plus belle et la plus mélancolique des fins : celle des derniers voyageurs de l’utopie soviétique.

L’histoire d’Abdul Ahad Mohmand semble presque irréelle aujourd’hui. Né en Afghanistan, formé comme pilote, passé par les écoles militaires soviétiques, il devient en 1988 le premier Afghan à aller dans l’espace. La mission s’inscrit dans le cadre du programme Interkosmos. Cette diplomatie spatiale permettait à des pays alliés ou proches de l’URSS d’envoyer l’un des leurs au-delà de l’atmosphère. Il y avait évidemment une part de mise en scène politique. L’espace soviétique était une vitrine. Il fallait montrer que le socialisme ne produisait pas seulement des chars, des parades militaires et des slogans, mais aussi des savants, des ingénieurs, des pilotes, des cosmonautes et des peuples appelés à participer au grand récit du progrès.

Dans le cas afghan, le symbole est encore plus saisissant. En 1988, l’Afghanistan est un pays meurtri. L’intervention soviétique, commencée en 1979, a plongé le pays dans une guerre terrible. Le retrait soviétique débute en mai 1988 et s’achève en février 1989. C’est donc au moment même où l’URSS commence à se retirer militairement que l’un de ses alliés afghans est envoyé dans l’espace. Le contraste est presque cinématographique : en bas, les montagnes, les combats, les villages détruits, les réfugiés; en haut, la station Mir, les expériences scientifiques, la Terre observée depuis le silence orbital.

Mohmand devient alors plus qu’un cosmonaute. Il devient une image. Celle d’un Afghanistan qui, pendant quelques jours, n’est pas seulement associé à la guerre, au malheur ou à la géopolitique des grandes puissances, mais à la science, à la modernité et à la dignité nationale. Il parle depuis l’espace, il montre que son pays existe autrement que comme champ de bataille. Il incarne cette promesse soviétique souvent trahie, mais jamais totalement vide : celle d’un monde où l’éducation, la technique et l’internationalisme permettraient à des nations pauvres d’entrer dans le futur (et dans l’histoire).

C’est là toute l’ambiguïté de l’utopie soviétique. Il serait naïf de la raconter seulement comme un rêve généreux. L’URSS fut aussi un système autoritaire, policier, impérial dans ses marges, capable de broyer les peuples au nom de l’Histoire. Mais il serait tout aussi simpliste de n’y voir qu’un cauchemar gris. Le communisme soviétique a aussi produit une formidable religion du progrès : alphabétisation, sciences, médecine, ingénierie, conquête spatiale, prestige accordé au savoir et à la formation technique. Son récit officiel prétendait que le fils d’un paysan, d’un ouvrier, d’un village éloigné ou d’un pays périphérique pouvait, un jour, regarder la Terre depuis l’espace.

Cette tension se retrouve magnifiquement dans la figure de Sergueï Krikalev. Lui n’est pas un représentant d’un pays allié, mais un cosmonaute soviétique à part entière. En 1991, il part vers Mir alors que l’Union soviétique existe encore. Lorsqu’il est en orbite, l’histoire s’accélère. Le putsch d’août échoue, les républiques prennent leurs distances, le drapeau rouge descend du Kremlin, et en décembre 1991 l’URSS disparaît officiellement. Krikalev, lui, est toujours là-haut. Il est parti d’un pays qui s’appelle l’Union des Républiques Socialistes et Soviétiques et revient, en mars 1992, dans une Russie nouvelle, incertaine, appauvrie, déboussolée.

C’est pourquoi on l’a parfois surnommé le “dernier citoyen soviétique”. L’expression est belle parce qu’elle est absurde et vraie à la fois. Aucun homme ne peut être le dernier citoyen d’un monde disparu. Et pourtant, dans son cas, la métaphore est parfaite. Pendant que les frontières, les monnaies, les institutions et les certitudes s’effondrent sur Terre, lui continue de tourner autour de la planète. Comme si l’utopie soviétique, incapable de survivre politiquement, avait trouvé un dernier refuge dans l’orbite terrestre.

Mohmand et Krikalev ne racontent pas la même histoire. L’un incarne l’internationalisme soviétique à son crépuscule; l’autre, la disparition intérieure de l’Union soviétique elle-même. Mais leurs trajectoires se répondent. Le premier quitte la Terre alors que l’empire commence à quitter l’Afghanistan. Le second quitte la Terre alors que l’empire commence à se quitter lui-même. L’un porte l’espoir d’un pays ravagé vers les étoiles; l’autre assiste, depuis les étoiles, à la disparition de son propre pays.

Il reste de ces histoires une mélancolie puissante. Les régimes meurent. Les idéologies s’usent. Les empires se retirent, souvent trop tard, souvent dans la douleur. Mais certaines images survivent à leur contexte. Un Afghan à bord de Mir. Un Soviétique en orbite pendant que l’URSS s’effondre. Deux hommes pris dans des récits plus grands qu’eux, mais qui, chacun à sa manière, auront donné un visage humain à la fin d’un monde.

Peut-être est-ce cela, finalement, que les étoiles ont gardé de l’utopie soviétique : non pas la certitude d’un avenir radieux, mais la trace fragile d’une ambition. L’idée que le futur devait appartenir à tous. À un pays en guerre. À un empire condamné. Et, pour quelques jours encore, à ceux qui continuaient de croire que l’humanité pouvait s’élever au-dessus de ses ruines.