« S’il y avait un endroit au monde où il ne fallait pas être, c’était bel et bien Beyrouth en 1982. »
— Réflexion postérieure au visionnage de Valse avec Bachir
Il y a des films qui dérangent, et d’autres qui bouleversent. Valse avec Bachir fait les deux. En mêlant animation, témoignage et introspection, Ari Folman signe une œuvre singulière qui explore les méandres de la mémoire, les ravages de la guerre et la culpabilité qui ronge en silence.
Au cœur du récit : un trou noir. Celui de Folman lui-même, qui ne se souvient plus de ce qu’il a vécu en tant que soldat israélien pendant la guerre du Liban en 1982. Un souvenir obsédant refait surface : une vision étrange d’hommes nus émergeant lentement de la mer sous un ciel nocturne. Pour comprendre cette image, il part à la rencontre d’anciens camarades, chacun détenant une pièce du puzzle. Le film devient alors une quête, presque thérapeutique, pour affronter l’amnésie et exhumer une vérité enfouie.
Ce film n’est pas un documentaire traditionnel. C’est un voyage dans la psyché d’un homme hanté par une mémoire en miettes, où les souvenirs se confondent avec les cauchemars. L’animation, d’une beauté glaçante, permet d’illustrer l’indicible : la confusion du champ de bataille, la violence brutale, l’absurdité de la guerre. Le choix de l’animation n’est pas anodin. Il crée une distance salutaire entre le spectateur et l’horreur, tout en donnant corps à l’invisible : perte d’identité, dissociation psychique, visions traumatiques. Le graphisme stylisé, entre bande dessinée et peinture expressionniste, renforce la portée émotionnelle.
La musique accompagne cette descente dans l’inconscient avec une justesse saisissante. Alternant entre silence pesant, sons électroniques envoûtants et airs orientaux, elle devient une bande-son mentale, toujours sur le fil entre rêve et réalité.
Le titre du film fait référence à Bachir Gemayel, président libanais assassiné en 1982, dont la mort précéda le massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila. Longtemps, la confusion a régné sur l’identité des bourreaux. Le massacre, perpétré entre le 16 et le 18 septembre 1982, n’a pas été directement l’œuvre de Tsahal, mais celle des milices chrétiennes libanaises, notamment les Phalanges, alliées d’Israël. En représailles à la mort de leur leader, ces miliciens ont été autorisés à entrer dans les camps par l’armée israélienne, qui contrôlait militairement la zone. Tsahal n’a pas participé activement aux massacres, mais a laissé faire, observant sans intervenir pendant près de deux jours. Cette complicité passive provoqua une onde de choc internationale et donna lieu à la commission Kahan en Israël, qui conclut à une responsabilité indirecte de l’État, désignant notamment Ariel Sharon comme responsable politique. Il dut démissionner de son poste de ministre de la Défense.
Folman se confronte à cette réalité dans la dernière séquence du film, où l’animation cède la place à des images d’archives réelles. La transition est brutale. Le spectateur, jusque-là immergé dans une esthétique stylisée, se retrouve face à la vérité nue. Incontournable. Cette rupture visuelle cristallise la culpabilité collective. Folman n’a pas été directement auteur des violences, mais il était là, témoin silencieux, passif. Et c’est bien cela que le film interroge : la responsabilité morale de ceux qui, sans tirer, laissent faire.
Sans jamais tomber dans le manichéisme ni dans l’accusation facile, Valse avec Bachir pose des questions fondamentales : que fait-on de nos traumatismes ? Comment vit-on avec ce que l’on a vu ou laissé faire ? Et surtout : que se passe-t-il quand l’oubli devient un refuge ?
Ari Folman livre un film profondément personnel, mais universel dans sa portée. Il parle de guerre, bien sûr, mais aussi de la fragilité de la mémoire, de notre besoin d’échapper à l’horreur pour continuer à avancer. Une œuvre essentielle, dans un monde qui oublie trop vite, qui pardonne parfois sans comprendre.
Verdict [sur un total de ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️] :
⭐️⭐️⭐️⭐️
Bande-annonce :
Vous pouvez regarder la bande-annonce officielle ici :


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