U2, 1980-1990 : de l’urgence à la grandeur

Entre 1980 et 1990, U2 connaît une ascension spectaculaire, alliant intensité intérieure et portée collective. De la ferveur juvénile de ses débuts à une forme de grandeur mondiale, ses albums retracent l’évolution d’un groupe passé de l’urgence post-punk à une stature quasi mythique. Cette décennie apparaît ainsi comme son âge d’or, mais aussi comme un tournant décisif où l’apogée commence déjà à frôler l’excès.

Entre 1980 et 1990, U2 accomplit l’une des trajectoires les plus spectaculaires de l’histoire du rock. En l’espace d’une décennie, le groupe irlandais passe d’une urgence presque juvénile, nourrie par la foi, la tension post-punk et une volonté farouche d’exister, à une forme de grandeur mondiale qui le place au sommet de son époque. Peu de groupes auront connu une ascension aussi rapide sans perdre, du moins dans un premier temps, la charge émotionnelle qui faisait leur singularité. Car ce premier grand cycle de U2 ne raconte pas seulement une montée en puissance. Il raconte aussi la manière dont une intensité intérieure, presque spirituelle, s’est transformée en langage collectif, puis en mythologie planétaire. C’est ce mouvement, allant de l’élan brut à la consécration, qui fait de la période 1980-1990 non seulement l’âge d’or de U2, mais peut-être aussi sa décennie la plus décisive.

Au départ, U2 n’a pourtant rien d’un groupe destiné à dominer le monde. Avec Boy en 1980, puis October en 1981, il propose une musique encore nerveuse, parfois hésitante, mais déjà traversée par une urgence identifiable. Ce qui frappe alors, ce n’est pas la maîtrise absolue, ni même la sophistication, mais une intensité rare. La guitare de The Edge ne cherche pas la démonstration virtuose ; elle invente un espace, une tension, un climat. La section rythmique d’Adam Clayton et Larry Mullen Jr. ancre le tout dans une pulsation droite, souvent martiale, qui donne à cette musique une force immédiate. Steve Lillywhite joue lui aussi un rôle essentiel : il donne au premier U2 une orientation sonore claire, tendue et percutante, sans laquelle l’urgence des débuts aurait peut-être moins frappé.

Quant à Bono, qui seconde à l’occasion The Edge à la guitare, il ne chante pas encore avec toute l’ampleur qui fera sa gloire, mais il projette déjà quelque chose de plus grand que lui : une ferveur, une quête, une manière de lancer sa voix comme un appel. Chez le jeune U2, tout semble encore en formation, mais l’essentiel est là : le sentiment qu’il se joue quelque chose d’important au-delà de la simple chanson..

Cette première période est inséparable d’une tension spirituelle. Chez U2, la foi n’est pas un décor ni un argument de distinction. Elle agit comme une source de conflit, de désir, d’élévation et parfois de trouble. October en particulier porte cette dimension de manière frontale, au risque de dérouter. Le groupe y paraît moins soucieux de séduire que de chercher une forme de vérité. Cette fragilité fait aussi sa valeur. U2 n’est pas encore le groupe monumental qu’il deviendra ; il est un ensemble de jeunes hommes qui tentent de convertir leurs angoisses, leurs croyances et leur énergie en musique. C’est ce qui donne à ces premiers albums une intensité singulière, même lorsqu’ils restent inégaux. On n’y entend pas encore la grandeur, mais on y entend déjà la nécessité.

Avec War en 1983, cette urgence change d’échelle. U2 conserve la tension des débuts, mais la canalise dans un geste plus direct, plus offensif, plus lisible aussi. Le groupe comprend qu’il peut faire résonner sa ferveur intime avec le fracas du monde. Les chansons se tendent, les refrains gagnent en portée, le propos s’inscrit plus clairement dans l’histoire immédiate. Sans abandonner sa dimension spirituelle, U2 devient plus frontal, plus politique, plus capable de transformer la colère en hymne.

C’est un tournant majeur, parce que le groupe cesse alors d’être seulement prometteur : il commence à imposer une voix. L’urgence n’est plus seulement existentielle ; elle devient historique. Et c’est probablement là que l’on voit apparaître pour la première fois ce qui fera la force de U2 dans les années 80 : sa capacité à donner une ampleur quasi collective à des tensions intérieures, à faire d’une inquiétude morale ou spirituelle une expérience de masse.

Deux moments auront particulièrement accéléré cette ascension. La performance livrée à l’amphithéâtre de Red Rocks, d’abord, fixé sur Under a Blood Red Sky, donne au premier U2 une image presque définitive : celle d’un groupe porté par l’urgence, la tension et une intensité scénique rare. Live Aid, ensuite, marque le basculement vers une autre dimension. U2 cesse d’être un groupe majeur en devenir pour devenir un acteur central du rock mondial.

Mais c’est avec The Unforgettable Fire en 1984 que U2 opère sa première vraie métamorphose. En travaillant avec Brian Eno et Daniel Lanois, le groupe comprend qu’il peut élargir son langage sans trahir son identité. Le son se fait plus atmosphérique, plus flottant, plus suggestif. L’efficacité frontale de War laisse place à une forme de profondeur nouvelle. U2 cesse d’être seulement un groupe de tension et devient un groupe d’espace. Les chansons respirent autrement ; elles ne cherchent plus seulement à frapper, mais à envelopper, à élever, à ouvrir de nouveaux horizons.

C’est ici que la mythologie de U2 commence véritablement à prendre forme. Non plus seulement celle d’un groupe sincère et intense, mais celle d’un ensemble capable de faire sonner le rock comme une quête de transcendance. The Unforgettable Fire est moins immédiat que War, mais il est sans doute plus important encore : il marque le moment où U2 comprend que la grandeur ne passe pas uniquement par la puissance, mais aussi par l’atmosphère, la suggestion et l’art de laisser respirer les morceaux.

Cette évolution mène naturellement à The Joshua Tree en 1987, album souvent considéré comme le sommet de la première vie de U2. Il faut toutefois éviter d’en faire un absolu incontestable, tant son statut de chef-d’œuvre tend parfois à écraser le reste. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’il cristallise mieux que tout autre disque les ambitions du groupe. U2 y atteint une forme d’équilibre presque idéale entre intensité émotionnelle, ampleur sonore, écriture accessible et profondeur symbolique. L’Amérique, déjà présente en filigrane, devient ici un espace central de projection, à la fois réel et imaginaire.

Le groupe n’y cherche pas seulement un territoire musical ; il y cherche un miroir, un mythe, une scène à la hauteur de son propre désir d’élévation. C’est aussi ce qui rend l’album fascinant : il est en même temps habité par une admiration sincère et par une volonté de lecture critique. U2 ne se contente pas de conquérir l’Amérique ; il la rêve, la questionne, l’apprivoise, la met en scène, et s’y inscrit comme s’il lui fallait ce décor immense pour atteindre sa pleine dimension.

C’est à ce moment-là que U2 devient véritablement une machine rock mondiale. Le groupe n’est plus seulement porté par l’urgence, la foi ou la tension ; il maîtrise désormais les codes de la grandeur. Les chansons sont pensées pour les stades, les images deviennent iconiques, la figure de Bono prend une dimension de plus en plus centrale. Tout cela pourrait sembler purement calculé, mais ce serait injuste. Ce qui fait la force de U2 durant cette période, c’est précisément que l’ambition ne remplace pas encore l’élan initial : elle le prolonge. Le groupe veut être immense, certes, mais cette volonté s’appuie encore sur une croyance réelle dans le pouvoir moral, émotionnel et symbolique du rock. En cela, U2 incarne mieux que beaucoup d’autres l’idée d’un groupe des années 80 capable de conjuguer sincérité et gigantisme, intériorité et expansion planétaire.

C’est pourtant dans cette réussite même que se loge le risque. Car à force de grandeur, U2 finit par se rapprocher d’une forme d’excès. Rattle and Hum en 1988 en est le symptôme le plus visible. Le disque n’est pas sans qualités, loin de là, mais il donne parfois l’impression d’un groupe tellement conscient de sa propre importance qu’il frôle l’auto-célébration. Cette logique se prolonge d’ailleurs dans le film documentaire de tournée réalisé par Phil Joanou, où U2 met en scène, presque en temps réel, sa propre montée au statut de mythe.

Ce qui, jusque-là, relevait de l’élargissement naturel de son univers devient plus ambigu. L’hommage aux racines américaines, la monumentalisation de la scène, le désir d’inscrire le groupe dans une généalogie plus vaste : tout cela était déjà présent auparavant, mais ici le geste devient plus appuyé, moins fluide, parfois moins habité. La grandeur, chez U2, commence alors à se regarder elle-même. Et c’est peut-être le paradoxe fondamental de cette décennie : le groupe atteint son apogée au moment même où se dessinent les premiers signes de saturation.

À bien y regarder, l’excès qui affleure dans Rattle and Hum ne marque pas seulement la limite d’un cycle ; il laisse déjà entrevoir la nécessité d’une réinvention. Comme si U2, parvenu au sommet de sa propre gloire, touchait en même temps à l’épuisement d’un certain imaginaire hérité des années 80. La rupture d’Achtung Baby prendra acte de ce basculement, dans un monde désormais travaillé par la fin de la guerre froide et l’avènement d’un nouvel ordre mondial.

Cela ne diminue pas pour autant la portée exceptionnelle de la période 1980-1990. Au contraire, cela la rend plus intéressante. Ce qui fait la richesse de ce cycle, c’est qu’il ne raconte pas seulement une réussite, mais une tension permanente entre sincérité et ambition, ferveur et contrôle, élan initial et conscience grandissante de sa propre stature. U2 ne devient pas grand en reniant ce qu’il était ; il devient grand en poussant jusqu’au bout les lignes de force déjà présentes dans ses débuts. La foi se transforme en vision, l’urgence en architecture, le post-punk en ampleur quasi mythologique. Le groupe ne cesse pas d’être lui-même ; il devient simplement une version de plus en plus vaste, de plus en plus exposée, et donc de plus en plus vulnérable à l’excès.

En ce sens, les années 1980 constituent bien le cœur battant de l’œuvre de U2. C’est là que le groupe invente son langage, forge sa légende et impose sa place dans l’histoire du rock. Les décennies suivantes auront leur intérêt, leurs réussites et leurs réinventions, mais elles s’éclairent encore à la lumière de cette première grande traversée. Entre Boy et Rattle and Hum, U2 aura construit bien plus qu’une discographie solide : il aura imposé une manière d’habiter le rock comme lieu d’élévation, de conflit, de foi, de démesure et de projection mondiale. Peu de groupes auront aussi bien résumé les promesses et les contradictions de leur époque.

C’est pourquoi il est possible de soutenir deux idées à la fois : que 1980-1990 est la meilleure décennie de U2, et qu’elle contient déjà les germes de ce qui l’obligera ensuite à se réinventer. Toute la grandeur du groupe est là, mais aussi la menace du trop-plein. C’est précisément cette ligne de crête qui rend cette période si passionnante. U2 n’y est jamais simplement grand ; il y est en train de le devenir, puis presque de l’être trop. Et c’est dans cette tension, plus que dans la seule accumulation de succès, que se joue la vérité de son âge d’or.

L’impossible Best Of

Pour prolonger cette traversée de la décennie 1980-1990, on pourra se tourner vers cette compilation consacrée à U2. On y retrouve bien sûr les grands hymnes qui ont façonné la légende du groupe, de Sunday Bloody Sunday à With or Without You, en passant par Pride (In the Name of Love)New Year’s Day ou Angel of Harlem. Mais la sélection ne s’arrête pas aux seuls succès les plus connus. Elle fait aussi une place à des morceaux moins attendus, parfois plus discrets, mais révélateurs de l’évolution du groupe : des B-sides comme Spanish Eyes, des titres plus sombres ou tendus comme God Part II, ou encore des morceaux d’ampleur contemplative comme Heartland.

On y croisera aussi Sweet Fire of Love, duo avec Robbie Robertson qui, à nos oreilles, se révèle plus puissant encore que celui enregistré plus tard avec B.B. King. C’est d’ailleurs une pépite que l’on a découverte en 1987 grâce à la programmation inspirée d’un animateur de Radio Tunis Chaîne Internationale (RTCI). Il nous aura fallu plus de trente ans pour identifier Robbie Robertson comme co-interprète, après l’avoir d’abord confondu avec Smokey Robinson. Preuve, s’il en fallait une, que certains titres moins exposés conservent intact leur pouvoir de surprise.

L’ensemble permet ainsi de mieux entendre ce qui se joue dans ce premier grand cycle de U2 : l’urgence des débuts, la montée en puissance, l’élargissement du son, puis l’accès à une grandeur qui frôle parfois l’excès. En ce sens, cette playlist ne se réduit pas à un simple résumé en chansons : elle propose une véritable expérience d’écoute au cœur de la saga U2 des années 1980.

Balavoine, La Voix des Opprimés

Daniel Balavoine, figure emblématique de la chanson française, a su allier modernité musicale et engagement social. Ses paroles interpellent sur l’injustice et l’exclusion, transformant des destins ordinaires en symboles universels, tout en dénonçant l’indifférence de la classe politique.

Daniel Balavoine occupe une place singulière dans la chanson française. Ni simple héritier de la tradition engagée des décennies précédentes, ni figure formatée de la pop des années 1980, Daniel Balavoine a imposé une voix à part, immédiatement reconnaissable, portée par une urgence presque viscérale. Une voix qui ne cherche pas à séduire mais à interpeller, à bousculer, à mettre en lumière les fractures sociales et morales d’une époque marquée par le doute et la désillusion.

Dès ses débuts, Balavoine se distingue par une modernité musicale audacieuse. L’intégration des synthétiseurs, l’influence anglo-saxonne et une production résolument contemporaine servent une écriture dense, parfois abrasive, toujours sincère. Sa voix aiguë, longtemps jugée atypique, devient l’un de ses plus puissants vecteurs d’émotion. Elle exprime à la fois la colère, la fragilité et une profonde humanité, créant une tension permanente entre révolte et vulnérabilité qui traverse l’ensemble de son œuvre.

Les chansons de Balavoine donnent fréquemment la parole à ceux que l’on n’entend pas. Chômeurs, exclus, jeunes en quête de sens, individus broyés par les mécanismes sociaux ou institutionnels : son répertoire est peuplé de figures anonymes confrontées à l’injustice et au mépris. Loin de tout misérabilisme, il transforme ces destins ordinaires en symboles universels, invitant l’auditeur à une empathie lucide plutôt qu’à une compassion confortable.

Chez Balavoine, l’intime et le politique sont indissociables. Les blessures personnelles qu’il évoque renvoient toujours à un malaise collectif plus large. Il interroge la responsabilité, le pouvoir, l’indifférence et le conformisme sans jamais céder à la facilité du slogan. Son écriture privilégie la question ouverte, le doute, parfois l’inconfort, laissant à chacun la liberté — et le devoir — de réfléchir.

Cet engagement ne se limite pas à la sphère artistique. Balavoine soutient des causes emblématiques de son époque, notamment SOS Racisme, à travers l’élan symbolique de « Touche pas à mon pote », et Les Restos du Cœur, initiative lancée par Coluche pour lutter contre la pauvreté. Sans appartenir formellement à des structures militantes, il considère que l’artiste ne peut rester à distance des combats contre le racisme, l’exclusion et la misère sociale. Ces engagements prolongent naturellement le message porté par ses chansons.

Son rapport au pouvoir est marqué par une défiance assumée. Balavoine n’hésite pas à interpeller publiquement les responsables politiques, dénonçant leur éloignement des réalités vécues par les plus fragiles. Ces prises de parole, parfois perçues comme excessives, témoignent surtout d’un refus catégorique de la langue de bois et de la complaisance. Il accepte le risque de l’incompréhension, convaincu que le silence serait une forme de renoncement.

La disparition brutale de Balavoine en 1986, lors du Paris-Dakar, aux côtés de Thierry Sabine, confère à son parcours une dimension tragique. Il meurt alors qu’il s’engageait dans une action humanitaire, fidèle jusqu’au bout à ses convictions. Cet événement a figé son image dans celle d’un artiste en mouvement, refusant l’immobilisme et les conforts du succès.

L’aura de Balavoine dépasse largement les frontières françaises. La présence de Bob Geldof à ses obsèques illustre cette reconnaissance internationale. Elle souligne la proximité intellectuelle et morale entre des artistes convaincus que la musique peut être autre chose qu’un simple divertissement, qu’elle peut devenir un espace de conscience, de solidarité et d’engagement.

L’héritage artistique de Balavoine demeure profondément vivant. Ses chansons continuent de toucher de nouvelles générations, car elles abordent des thèmes qui n’ont rien perdu de leur actualité : l’injustice sociale, le racisme, la pauvreté, la perte de repères et le besoin de dignité. Dans un paysage musical souvent dominé par l’éphémère, son œuvre conserve une force rare, celle de la sincérité et de la cohérence.

Cette exigence d’une chanson consciente, engagée et incarnée se retrouve chez des artistes tels Jean-Jacques Goldman, Renaud ou Bernard Lavilliers, chacun prolongeant à sa manière cette volonté de donner une voix aux opprimés et de confronter la chanson populaire aux réalités du monde.

Balavoine a montré qu’il était possible de concilier succès populaire et exigence morale, modernité musicale et profondeur humaine. Il a laissé derrière lui bien plus qu’un répertoire : une éthique, une posture, une manière d’être artistique. Son héritage réside dans ce refus de l’indifférence et dans cette conviction intacte que la musique peut encore, lorsqu’elle est sincère, éclairer les zones d’ombre du monde et rendre leur voix à ceux que l’on préfère trop souvent ne pas entendre.

Une Odyssée nommée Duke

Sorti en 1980, l’album Duke marque un tournant dans la carrière de Genesis. En pleine transition, le groupe s’éloigne du rock progressif pur pour embrasser des sonorités plus accessibles, sans renier pour autant sa richesse narrative ni sa complexité musicale. Un équilibre réussi entre ambition artistique et ouverture au grand public.

Sorti en mars 1980, Duke marque un tournant décisif dans la carrière de Genesis, un groupe alors en pleine mutation. Après le départ de Peter Gabriel en 1975, puis celui du guitariste Steve Hackett en 1977, Genesis s’était peu à peu éloigné de ses racines progressives pour explorer des sonorités plus accessibles. Duke, leur dixième album studio, incarne parfaitement cette transition, mêlant ambition artistique et désir d’ouverture au grand public. Il n’est ni une rupture brutale avec le passé ni une soumission aux diktats de la pop naissante, mais plutôt un savant dosage entre complexité musicale et immédiateté mélodique.

L’album s’ouvre sur Behind the Lines, une introduction aux accents épiques qui annonce la couleur : Genesis n’a pas complètement tourné le dos à ses élans progressifs. Ce morceau, avec ses claviers flamboyants, sa rythmique martelée et ses multiples changements de dynamique, évoque à la fois l’énergie du rock et la sophistication des arrangements chers au groupe. Dès les premières secondes, Phil Collins impose sa voix, à la fois assurée et émotionnelle, donnant une nouvelle dimension à la musique de Genesis. On sent ici une inspiration personnelle, portée par les épreuves de l’époque — notamment le divorce récent de Collins, dont l’ombre plane discrètement sur l’ensemble de l’œuvre.

L’enchaînement avec Duchess illustre à merveille la maîtrise de la narration musicale propre au groupe. Ce titre raconte l’ascension et la chute d’une star de la chanson, mais c’est aussi une allégorie à peine voilée sur la célébrité, les compromis artistiques et le prix du succès. Les sons électroniques y occupent une place de choix, en particulier la célèbre boîte à rythmes Roland CR-78, qui apporte une texture à la fois novatrice et mélancolique. On y décèle une sensibilité presque new wave, sans que cela ne paraisse forcé. Genesis parvient ici à fusionner ses ambitions narratives avec une forme plus concise, sans sacrifier la profondeur du propos.

Guide Vocal, morceau court et contemplatif, agit comme une respiration au sein de l’album. Portée par la voix fragile de Collins et des nappes de claviers suspendues, cette pièce évoque une profonde introspection, presque douloureuse. Elle constitue en réalité un fragment de la Duke Suite, un ensemble de morceaux initialement conçus comme une longue fresque progressive. Le groupe a toutefois choisi de morceler cette suite et de la disperser à travers l’album, afin de maintenir un équilibre subtil entre expérimentation et accessibilité. Reconstituée dans l’ordre — Behind the LinesDuchessGuide Vocal, Turn It On AgainDuke’s Travels et Duke’s End — cette suite forme une œuvre cohérente et ambitieuse, digne héritière des grandes fresques du rock progressif. Elle narre l’histoire d’un personnage imaginaire, Albert, figure allégorique du musicien en quête de sens dans un monde désenchanté. Ce fil narratif confère à Duke une profondeur insoupçonnée, et ajoute une dimension conceptuelle à un album souvent perçu comme le tournant synth-pop du groupe.

Mais Duke ne se résume pas à ses velléités conceptuelles. Le morceau Turn It On Again incarne à lui seul le virage pop-rock amorcé par Genesis. Porté par un riff entêtant et un rythme asymétrique en 13/8 — difficile à appréhender pour l’oreille non avertie —, il réussit néanmoins l’exploit de sonner comme un tube instantané. C’est là toute la force du groupe à cette époque : faire du complexe qui sonne simple. Ce titre deviendra l’un des plus emblématiques de leur répertoire, systématiquement joué en concert, repris en chœur par un public fidèle.

À l’opposé des envolées instrumentales et des constructions complexes, Alone Tonight et Please Don’t Ask révèlent une facette plus intime du groupe, centrée sur la voix de Phil Collins, qui semble porter à elle seule le poids de blessures personnelles encore à vif. Please Don’t Ask, en particulier, porte les stigmates d’un divorce douloureux. En quelques strophes sobres, Collins y livre l’un des moments les plus poignants de l’album, entre maladresse émotionnelle et lucidité désarmante. Cette vulnérabilité assumée esquisse déjà le ton intime de Face Value, son premier album en solo. Quant à Misunderstanding, avec ses accents californiens, il semble taillé sur mesure pour séduire les radios américaines : un tube FM en puissance, aux sonorités évoquant à la fois Hold the Line de Toto et les harmonies sirupeuses des Beach Boys. Plus linéaire dans sa structure, ce morceau tranche avec les ambitions progressives de l’album, tout en renforçant l’attrait commercial du groupe outre Atlantique.

Un autre moment fort de l’album est Man of Our Times, plus sombre, presque martial, avec ses riffs pesants et sa rythmique mécanique. Il rappelle que Genesis sait aussi manier la tension et la gravité, dans une esthétique parfois proche de la cold wave, tout en restant fidèle à son identité. C’est un morceau qui surprend, surtout par sa production rugueuse, moins léchée que le reste de l’album. Heathaze, quant à lui, est un joyau méconnu, une méditation sur la perte de repères et l’illusion du bonheur. Le texte, signé Tony Banks, est d’une subtilité rare, et la musique l’enrobe dans une atmosphère presque pastorale.

La fin de l’album, marquée par Duke’s Travels et Duke’s End, boucle la boucle. Ces deux pièces instrumentales — ou presque — redonnent à Genesis toute sa dimension épique. On y retrouve les élans de clavier grandioses, les changements de tempo, la virtuosité discrète, sans esbroufe. C’est un adieu temporaire au progressif, comme si le groupe voulait rassurer les fans de la première heure : nous n’avons pas oublié d’où nous venons.

Duke est donc un album charnière, un pont entre deux ères. Il marque la fin d’une époque — celle du rock progressif pur et dur — tout en annonçant les succès mainstream à venir pour Genesis. C’est aussi un album personnel, où transparaît la douleur de Phil Collins et l’introspection d’un groupe en quête de renouveau. Moins complexe que The Lamb Lies Down on Broadway, moins accessible que Invisible TouchDuke trouve une place unique dans la discographie du groupe. Il est à la fois émouvant, audacieux et étonnamment moderne. Un disque souvent sous-estimé, mais qui mérite pleinement d’être redécouvert, à la lumière de ce qu’il a apporté : un nouvel équilibre entre exigence artistique et efficacité pop.

Note : [sur ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️]

⭐️⭐️⭐️½

Morceaux à écouter 🎵:

Entre Bad Boy et Grand Romantique

En 1987, la musique atteint de nouveaux sommets avec la sortie de l’album « Kick » d’INXS. Un mélange audacieux de rock, de new wave et de funk capturant l’énergie des années 80. Des morceaux incontournables tels que « New Sensation » et « Need You Tonight » font de cet album un joyau musical à ne pas manquer.

L’année 1987 a connu l’un des pires krachs boursiers de l’histoire. La guerre Iran-Irak tirait à sa fin avec la médiation des Nations Unies et la signature des accords de paix en août 1988, mettant fin à huit ans de conflit. Le président américain Ronald Reagan et le secrétaire général du Parti Communiste soviétique Mikhaïl Gorbatchev signent le Traité sur les Forces Nucléaires à portée Intermédiaire à Washington DC, marquant une étape importante dans le désarmement nucléaire. Le SIDA, quant à lui, continue à faire des ravages et à semer l’angoisse. Côté musique l’album Kick d’INXS, sorti en Octobre de la même année, a eu un impact retentissant. Personne n’est resté indifférent devant ce chef-d’œuvre qui a incarné l’esprit éclectique et novateur des années 80. Ce fut de loin le meilleur album de la formation australienne 🇦🇺.

Jusque là la chanson la plus convaincante du sextet fut Original Sin de 1984 (tiré de l’album The Swing) produite par Nile Rodgers (leader de Chic). Ce tube a été un parfait mélange de rock et de funk. Ensuite, le groupe nous a offert quelques titres accrocheurs tels que What You Need et le titre éponyme de l’album Listen Like Thieves. Depuis 1985 la bande à Hutchence n’a cessé de faire des tournées promotionnelles à travers les États-Unis tout en profitant de la montée en puissance de MTV avec des vidéoclips novateurs. Avant d’entrer en répétitions pour ce qui allait devenir Kick, le groupe a eu le privilège d’assurer la première partie du spectacle de Queen au stade de Wembley en juillet 1986. Avec ces faits d’armes INXS a prouvé au monde entier qu’il pouvait, désormais, jouer dans la cour des grands. Reste à améliorer les paroles avant de s’imposer comme l’un des acteurs majeurs de la musique pop-rock.

La réalisation de l’album fut confiée à Chris Thomas. Le légendaire producteur a déjà travaillé avec de grosses pointures notamment les Beatles (White Album) et les Sex Pistols’ (Never Mind the Bollocks).

Dès les premières notes de l’album, l’auditeur est emporté dans un tourbillon sonore où le rock, la new wave et le funk fusionnent avec une harmonie parfaite. Kick débute sur un ton guerrier avec Guns in The Sky (« Des armes dans le ciel / Regarde le son / Ça s’écrase / Tout autour / Ça rentre / Maintenant, prends tes mains / Et lève-les » , « Je dois réaliser que le futur m’appartient. »). À travers ce babillage légèrement incohérent, on perçoit un message à connotation sociale et pacifiste. Les paroles semblent servir de commentaires sur les temps agités, mettant en lumière la prise de conscience du groupe face aux défis mondiaux. New Sensation a été conçue avec l’intention de capturer l’énergie d’une performance live. Chris Thomas voulait que la piste résonne comme si le groupe jouait devant un public enthousiaste. Ce single clé de l’album repose sur des riffs de guitare scintillants. Son arrangement s’inspire clairement du son de Minneapolis de Prince, avec des synthés audacieux. Le tout couronné par la voix rocailleuse de Hutchence. La chanson parle de jeunesse et d’insouciance (« Vis bébé, vis / Maintenant que le jour est fini / Je ressens une nouvelle sensation / Dans des moments parfaits / Impossible de refuser » , « C’est écrit sur ton visage entier / Il n’y a rien de mieux que nous puissions faire / Que de vivre pour toujours / Donc, c’est tout ce que nous avons à faire»). Devil Inside séduit par son aura mystérieuse. Mediate est une chanson fascinante avec des paroles distinctives. Le segment parlé au milieu de la chanson, souvent appelé « Meditiate », présente une série d’instructions qui sont à la fois poétiques et énigmatiques. Michael Hutchence énonce des phrases qui peuvent sembler déconnectées, mais qui créent un collage impressionniste d’images et de concepts. La pièce se conclut avec un magnifique saxo de Kirk Pengilly.

S’ouvrant sur une rythmique électro et un riff de guitare instantanément reconnaissable, Need You Tonight affiche toute l’assurance et l’optimisme typiques du milieu des années 80. C’est très Prince, mais le morceau emprunte totalement son funk à Another One Bites The Dust de Queen. Supposément, Andrew Farriss aurait composé le riff de guitare sur le vif en attendant un taxi. Les paroles de Need You Tonight sont teintées d’une séduction maladroite, flirtant avec une agressivité subtile. Elles évoquent une approche audacieuse, presque impertinente, dans le jeu de la séduction, laissant entrevoir des nuances suggestives et une tension sexuelle palpable. C’est comme si la chanson exprimait un désir brûlant et impulsif, jouant sur les frontières de l’audace et de la passion charnelle (« Viens par ici / Et donne moi un moment / Tes mouvements sont si rudes / Je dois te le faire savoir / Tu es mon genre. » , « J’ai besoin de toi ce soir / Car je ne dors pas / Il y a quelque chose à propos de toi, fille / Qui me fait suer. » .

L’album culmine avec le succès emblématique Never Tear Us Apart, une ballade intemporelle imprégnée d’une mélancolie romantique. On serait tenter de faire le parallèle avec Love Will Tear Us Apart de Joy Division. Bien que les deux chansons abordent le thème de l’amour et de la séparation, elles le font de manière très différente en termes de style, d’émotion et de tonalité. Hutchence délivre chaque ligne avec une passion manifeste, transformant cette chanson en une expérience émotionnelle profonde. Bad boy dans l’âme, il était un grand sentimental qui nous touchait en plein cœur (« Ne me demande pas / Ce que tu sais est vrai. », « J’étais là debout / Tu étais là / Deux mondes sont entrés en collision / Et ils ne pourraient jamais, jamais nous séparer. », « Mais si je te fais du mal / Je ferais du vin avec tes larmes. »). Chris Thomas a vite reconnu le plein potentiel de la chanson, aidant à transformer l’arrangement avec des cordes et des synthés, rappelant The Show Must Go On de Queen. La chanson est devenue un véritable hymne après la disparition du chanteur en 1997.

En conclusion, Kick est un joyau musical qui capture l’esprit et la créativité vibrante des années 80, incarnant à la fois la jeunesse audacieuse et l’originalité musicale de l’époque. L’album va droit au but et demeure une référence incontournable du Rock. Tout mélomane qui se respecte devrait avoir cet album dans sa bibliothèque.

Note : [sur ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️]

⭐️⭐️⭐️⭐️

Morceaux à écouter 🎵: