Les cicatrices d’un Maghreb divisé

Les relations entre l’Algérie et le Maroc, marquées par une rivalité historique, illustrent les tensions géopolitiques du Maghreb. Le conflit autour du Sahara occidental continue d’impacter leur intégration régionale, entravant stabilité et coopération.

Les relations entre l’Algérie et le Maroc constituent l’un des feuilletons géopolitiques les plus complexes du Maghreb et du monde arabe. À la fois proches par l’histoire, la religion, la culture et la langue, ces deux pays voisins ont pourtant construit, depuis leurs indépendances respectives, une rivalité profonde qui continue de marquer l’équilibre régional. Cette relation oscillant entre méfiance, tensions diplomatiques et affrontements indirects, est souvent qualifiée de « guerre froide maghrébine ». Elle illustre combien les frontières héritées de la colonisation et les choix politiques post-indépendance pèsent lourdement sur la stabilité du Maghreb.

Si l’on veut comprendre pourquoi les relations entre l’Algérie et le Maroc restent si tendues, il faut d’abord constater que les deux pays ont pris des trajectoires diamétralement opposées après leurs indépendances. Le Maroc a conservé une monarchie centralisée et stable, qui s’est affirmée comme l’un des piliers du pouvoir politique et religieux. L’Algérie, en revanche, a instauré un régime républicain issu de la guerre de libération, fondé sur le rôle prépondérant du FLN et de l’armée. Ces différences de modèles politiques, combinées à des choix diplomatiques distincts – ouverture vers l’Occident et le monde arabe pour Rabat, positionnement tiers-mondiste et non-aligné pour Alger – expliquent en grande partie l’évolution divergente des deux États. Ces trajectoires divergentes nourrissent une méfiance structurelle entre Alger et Rabat, mais elles ne suffisent pas à elles seules : les conflits frontaliers et territoriaux ont joué un rôle déterminant.

Le premier grand point de discorde apparaît dès les années 1960. En 1963, à peine un an après l’indépendance de l’Algérie, les deux pays entrent en confrontation militaire lors de la « guerre des sables ». Le Maroc, sous le règne d’Hassan II, revendiquait alors les régions frontalières de Tindouf et Béchar, estimant qu’elles faisaient historiquement partie du territoire marocain avant la colonisation française. L’Algérie, fraîchement sortie d’une guerre de libération sanglante contre la France, refuse toute concession et bénéficie du soutien diplomatique de plusieurs pays, notamment l’Égypte de Nasser et Cuba.

Ce conflit, au-delà de son aspect militaire limité, a une forte dimension juridique. En Afrique, au moment des indépendances, un principe fondamental se met en place : celui de l’uti possidetis juris, consacré par l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Ce principe stipule que les nouvelles nations doivent conserver les frontières héritées de la colonisation, afin d’éviter une multiplication des guerres territoriales. Dans ce contexte, la revendication marocaine, fondée sur des arguments historiques, s’est heurtée à une règle internationale en pleine consolidation, qui a joué en faveur de l’Algérie. Respecter les frontières coloniales devient un gage de stabilité et de légitimité sur la scène africaine. Alger apparaît ainsi comme respectueuse du droit international émergent, tandis que Rabat donnait alors l’image d’un acteur cherchant à modifier les frontières par la force. Cette perception a durablement marqué l’équilibre des relations entre les deux voisins.

Le second point de discorde majeure est lié au Sahara occidental. En 1975, après le départ de l’Espagne, le Maroc organise la « Marche verte » et annexe ce territoire riche en ressources naturelles. L’Algérie, de son côté, soutient le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui qui proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Depuis, le Sahara occidental est devenu la principale pomme de discorde entre Rabat et Alger. Pour le Maroc, ce territoire est une partie intégrante du royaume, tandis que l’Algérie défend le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.

Selon le droit international, la position algérienne bénéficie d’un socle juridique solide. Dès 1975, la Cour internationale de Justice (CIJ), saisie par le Maroc, a rendu un avis consultatif affirmant que si des liens d’allégeance existaient entre certaines tribus sahraouies et le sultan marocain, ils ne suffisaient pas à établir une souveraineté territoriale. La CIJ a donc conclu que le principe d’autodétermination devait primer, conformément à la Charte des Nations Unies et aux résolutions de l’Assemblée générale sur la décolonisation. Dans cette perspective, le Sahara occidental est considéré par l’ONU comme un territoire non autonome, en attente d’un processus de décolonisation. L’organisation a inscrit la région sur sa liste des territoires à décoloniser dès les années 1960, et elle réaffirme régulièrement le droit du peuple sahraoui à décider de son avenir par référendum. Or, ce référendum, prévu dans le cadre du cessez-le-feu de 1991, n’a jamais eu lieu, bloqué par des désaccords sur le corps électoral et par les manœuvres politiques des deux camps.

C’est dans ce contexte que James Baker, ancien secrétaire d’État américain, a été nommé en 1997 envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental. Pendant près de sept ans, il s’est efforcé de trouver une issue au conflit. En 2001, il a proposé un premier plan prévoyant une autonomie du territoire sous souveraineté marocaine, rejeté par le Polisario et l’Algérie. En 2003, il a soumis un second plan – le « Plan Baker II » – qui combinait une période d’autonomie de cinq ans, suivie d’un référendum incluant l’option de l’indépendance. Ce compromis a reçu l’appui du Polisario et d’Alger, mais Rabat s’y opposa catégoriquement, craignant que l’issue référendaire ne remette en cause son contrôle sur la région. L’échec de ces initiatives illustre les limites de la diplomatie internationale : même soutenue par une grande figure américaine et par le Conseil de sécurité, la médiation a buté sur l’intransigeance des positions et l’absence de volonté politique de part et d’autre. James Baker finira par démissionner en 2004, désabusé par l’impossibilité de concilier les exigences contradictoires des parties.

Les années 1980 et 1990 voient s’accentuer cette rivalité. Alors que le Maroc mise sur son ancrage africain et sur des alliances avec l’Occident, l’Algérie traverse une décennie noire marquée par une instabilité profonde et se replie sur elle-même. Les opportunités d’une véritable union maghrébine, incarnée par le projet de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) lancé en 1989, s’évanouissent rapidement. Les différends bilatéraux empêchent toute intégration économique et politique régionale, condamnant le Maghreb à rester l’une des régions les moins intégrées au monde. Pour les populations, cette fracture est une tragédie : familles séparées, échanges commerciaux entravés, circulation limitée, autant de barrières artificielles entre deux peuples pourtant liés.

Le XXIe siècle n’a pas apporté de véritable apaisement. Bien au contraire, les tensions se sont ravivées. La normalisation diplomatique du Maroc avec Israël en 2020, dans le cadre des accords d’Abraham, a été vécue comme une provocation par Alger, qui a perçu ce rapprochement comme une menace directe pour sa sécurité nationale. Dans le même temps, Washington a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, renforçant la position de Rabat et isolant davantage Alger sur ce dossier. En réponse, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, accusant ce dernier d’« actes hostiles », allant de l’espionnage via le logiciel Pegasus à des manœuvres régionales jugées agressives.

Les rivalités se sont exprimées également dans les sphères économique et énergétique. L’Algérie, riche en hydrocarbures, a utilisé à plusieurs reprises l’arme énergétique pour faire pression, notamment en fermant le gazoduc Maghreb-Europe qui transitait par le Maroc vers l’Espagne. De son côté, le Maroc cherche à diversifier ses partenariats énergétiques, à investir dans les énergies renouvelables et à renforcer ses alliances stratégiques avec l’Afrique subsaharienne et l’Europe. Cette compétition économique s’accompagne d’une course à l’influence diplomatique, chaque pays cherchant à rallier à sa cause des soutiens internationaux, notamment au sein de l’Union africaine et de l’ONU.

Pourtant, malgré ces divergences profondes, certains analystes soulignent que les deux pays auraient beaucoup à gagner d’une coopération accrue. Les échanges commerciaux, aujourd’hui quasi inexistants, pourraient dynamiser des économies encore fragiles. L’intégration maghrébine, bloquée depuis plus de trente ans, offrirait un marché commun de plus de 100 millions d’habitants et une meilleure capacité de négociation face aux grandes puissances. Mais les logiques de pouvoir, les calculs stratégiques et les blessures de l’histoire semblent, pour l’instant, l’emporter sur la raison économique et la fraternité entre les peuples.

Au fond, la rivalité entre l’Algérie et le Maroc illustre les difficultés qu’ont certains États postcoloniaux à dépasser les héritages du passé et à construire une vision commune de l’avenir. Chaque geste de rapprochement est souvent vite effacé par une nouvelle crise, chaque discours d’apaisement est suivi d’une surenchère politique. Pour les citoyens des deux pays, cette situation est vécue comme une absurdité : nombreux sont ceux qui considèrent que les Algériens et les Marocains sont « un même peuple », divisé artificiellement par des frontières et par des choix politiques qui échappent à toute logique.

Ainsi, les relations tumultueuses entre Alger et Rabat demeurent un frein à la stabilité et au développement du Maghreb. L’histoire récente montre que la réconciliation ne peut se limiter à des gestes symboliques : elle nécessite une volonté politique ferme, un compromis sur le Sahara occidental conforme au droit international et une vision partagée pour l’avenir de la région. En attendant, le climat reste à la méfiance et à la confrontation larvée, preuve que les cicatrices du passé freinent lourdement toute tentative de rapprochement et de coopération. Tant que cette fracture perdure, l’idée même d’une union maghrébine reste un horizon lointain.

Quelques lectures essentielles sur le Maghreb

Pour approfondir la compréhension des relations tumultueuses entre l’Algérie et le Maroc, il est utile de se tourner vers les travaux d’historiens, de politologues et de spécialistes de la région. De nombreux ouvrages et études ont analysé cette rivalité post-indépendance, en mettant en lumière les héritages coloniaux, les tensions frontalières et le conflit autour du Sahara occidental. La sélection suivante propose quelques références incontournables, en français et en anglais, qui offrent des perspectives variées – historiques, géopolitiques et juridiques – pour mieux saisir les enjeux d’un Maghreb divisé.

Le Mentor, l’Élève et Israël

Sorti en 2024, The Apprentice d’Ali Abbasi retrace les jeunes années de Donald Trump et sa relation trouble avec son mentor, Roy Cohn. Le film, tendu et sans fard, dévoile les rouages du pouvoir, de la manipulation et la naissance d’un style politique percutant. Ce portrait intime invite aussi à réfléchir aux influences qui ont pu marquer le parcours politique de Trump, y compris sa position vis-à-vis d’Israël.

Avant d’être le titre d’un film, The Apprentice fut aussi celui d’une émission de télé-réalité américaine lancée en 2004, qui mit Donald Trump sous les projecteurs du grand public. L’homme d’affaires y incarnait un patron sans pitié, éliminant chaque semaine un candidat avec son célèbre « You’re fired!« .

Le film d’Ali Abbasi, présenté au Festival de Cannes en 2024, n’a rien à voir avec cette série télévisée : il nous ramène aux années 70, aux racines d’un pouvoir — avant la médiatisation, avant la présidence.

Ce long-métrage n’est pas un biopic à proprement parler. Il s’agit plutôt d’une exploration crue et sans concession de ses jeunes années, centrée sur sa relation particulière avec Roy Cohn, mentor redouté, avocat influent, figure du maccarthysme et personnage complexe : à la fois juif, homosexuel, manipulateur et stratège.

Le film choque, dérange, fascine. Il pousse à une réflexion délicate : jusqu’à quel point ces années de formation ont-elles influencé les choix politiques et diplomatiques de Trump ? Et notamment, sa relation très affirmée avec Israël.

Critique du film : un portrait sans concession

The Apprentice nous plonge dans l’univers brutal et cynique de l’immobilier new-yorkais de la fin des années 70. Trump y est montré comme un jeune homme ambitieux, influencé par un père autoritaire et rapidement capté par Roy Cohn qui le prend sous son aile.

Ce portrait du jeune Trump trouve un écho saisissant dans la réalité de la décennie suivante. En 1986, l’entrepreneur immobilier érige la Trump Tower à New York, symbole d’une ambition sans bornes. Héritier d’un père bâtisseur de logements populaires, il choisit pour sa part Manhattan, car ni “modeste” ni “petit” ne figurent dans son vocabulaire habituel. Trump ne craint pas, pour réussir une affaire, de dénigrer ses rivaux. Il ne s’embarrasse d’aucun scrupule, qu’il soit éthique ou juridique. L’excès a été toujours son langage naturel.

Chez lui, l’art de la transaction devient un instinct vital — une volonté de puissance mue par l’hédonisme et le culte de la réussite. En cela, il condense à la fois un état d’esprit typiquement américain et une apologie du “fun” propre à la société de consommation, où le succès se confond avec le spectacle.

Le film dépeint avec force la transformation de Trump sous l’emprise de ce mentor : l’apprentissage de la méfiance, de l’attaque systématique, du refus de l’excuse. La mise en scène est tendue, froide, et certaines scènes, notamment une scène d’agression sexuelle, risquent de choquer certaines âmes sensibles.

Mais au-delà de la mise-en-scène, le film réussit à saisir la naissance d’un style politique fondé sur la confrontation, la provocation mais aussi l’impunité.

Glissement vers le réel : l’empreinte de Roy Cohn

Roy Cohn fut un acteur majeur dans la construction de l’identité politique de Trump. Il l’introduit à un réseau influent, où les affaires, les médias et les communautés new-yorkaises se croisent. Parmi ces cercles, plusieurs figures juives imminentes dont Cohn lui-même, évidemment.

La question se pose : cette familiarité initiale avec des figures juives imminentes a-t-elle influencé, bien plus tard, le tropisme pro-israélien de Donald Trump ?

Ce n’est pas le seul facteur, mais il constitue un élément de contexte révélateur qu’on essaiera de déconstruire.

Trump et Israël : entre stratégie, foi et famille

L’attitude de Donald Trump envers Israël ne peut être comprise sans considérer son entourage immédiat. Son gendre, Jared Kushner, juif pratiquant, entretient des liens étroits avec les autorités israéliennes. Durant la présidence Trump, Kushner a joué un rôle central dans la diplomatie américaine au Moyen-Orient, notamment en tant qu’artisan des Accords d’Abraham signés en 2020. Ces accords ont permis la normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes : les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan.

Sa fille, Ivanka Trump, convertie au judaïsme, a également contribué à renforcer cette proximité. Mais au-delà du cercle familial, une composante essentielle réside dans la base électorale de Trump : les évangélistes américains, farouchement pro-Israël pour des raisons religieuses. En juin 2025, lors d’une interview accordée à The Tucker Carlson Show, le sénateur républicain Ted Cruz déclarait sans détour : « Je soutiens Israël parce que la Bible ordonne aux chrétiens de le faire. » Une position loin d’être marginale, qui illustre l’ancrage théologique du soutien évangélique, nourri par des convictions eschatologiques liées aux prophéties bibliques et à la fin des temps. Pour eux, soutenir Israël n’est pas un choix politique, mais un devoir spirituel.

Trump, en stratège cynique, a su capitaliser sur cette conjonction d’influences. En transférant l’ambassade américaine à Jérusalem (2018), en reconnaissant la souveraineté israélienne sur le Golan, et en multipliant les gestes à forte charge symbolique, il a adopté une posture résolument alignée sur les intérêts de l’État hébreu. Ce faisant, il a marginalisé les acteurs arabes, relégués au rôle de figurants dans une mise en scène diplomatique à sens unique.

Dans le champ politique, Trump instrumentalise les accusations d’antisémitisme pour étouffer toute voix critique à l’égard de la politique israélienne. Il suffit désormais de brandir Israël comme un bouclier moral pour se permettre les pires outrances. Ainsi, le racisme le plus décomplexé trouve refuge derrière la posture du défenseur d’Israël. Dans cette mécanique du pouvoir, la loyauté et la peur se confondent, dessinant les contours d’un autoritarisme médiatique bien réel.

Trump façonne des clans irréconciliables, dressant les uns contre les autres et paralysant ceux qui pourraient encore résister à son influence. C’est une stratégie de division aussi efficace que cynique, où la confusion sert d’arme politique.

Sa politique vis-à-vis d’Israël s’ancre ainsi dans un mélange d’opportunisme électoral, de fidélité familiale, et peut-être aussi d’une affinité plus ancienne, héritée de son mentor Roy Cohn.

Conclusion : de la fiction à la géopolitique

The Apprentice n’est pas un documentaire, mais il agit comme un miroir grossissant. En exposant la genèse d’un homme de pouvoir, il nous donne des clés de lecture sur ses décisions les plus retentissantes.

Le lien Trump-Israël, souvent réduit à une simple stratégie politique, prend alors une nouvelle dimension.

Il est peut-être aussi l’expression d’une trajectoire intime, d’une vision du monde forgée dans l’ombre d’un mentor. Une histoire de pouvoir, de loyautés croisées et d’identités multiples que seul le cinéma pouvait, peut-être, nous aider à mieux comprendre.

Roy Cohn, quant à lui, a fini ses jours isolé, discrédité, atteint du sida, niant jusqu’à la fin sa maladie et son homosexualité — deux réalités qu’il avait combattues publiquement toute sa vie. Il est mort en 1986 dans une forme de déni tragique. Pour beaucoup, sa fin symbolise une forme de justice immanente : celle que la loi ne peut toujours rendre, mais que la vie impose parfois. Faire le mal laisse des cicatrices invisibles — et parfois indélébiles. Et si ce constat paraît naïf, il est sans doute le plus fondamental.

🎬 Un aperçu saisissant de l’univers sombre du film ? Voici le trailer officiel :

📚 Pour aller plus loin

Plusieurs ouvrages abordent en profondeur la relation entre Donald Trump, Roy Cohn et la politique américaine vis-à-vis d’Israël. On recommande notamment Ruthless de Marie Brenner, qui retrace l’influence de Cohn sur Trump ou encore Confidence Man de Maggie Haberman, une fresque journalistique sur la construction du personnage Trump. En français, on peut consulter, entre autres, Un parrain à la Maison-Blanche de Fabrizio Calvi, qui évoque les zones d’ombre de son ascension, ainsi que Les évangélistes sionistes des États-Unis de Katia Lucas.