Au-Dessous des Cartes : frontières africaines et héritages coloniaux

Traçées à la règle lors de la Conférence de Berlin, les frontières africaines continuent d’influencer la géopolitique et l’identité des nations.

Lorsqu’on observe une carte de l’Afrique, on remarque vite que de nombreuses frontières sont tracées de façon presque mécanique : de longues lignes droites qui traversent déserts, forêts et montagnes. Ces découpages géométriques n’ont rien de naturel. Ils résultent directement du partage du continent entre puissances européennes à la fin du XIXᵉ siècle, lors de ce que l’on appelle la « course au clocher ». C’est à la Conférence de Berlin de 1884-1885 que ces ambitions furent fixées sur le papier : les représentants de la Grande-Bretagne, de la France, de l’Allemagne, de la Belgique, du Portugal, de l’Italie et de l’Espagne s’y partagèrent l’Afrique comme on découpe un gâteau, sans consulter les populations locales.

Avant cette conférence, l’Afrique n’était pas un continent « vide » politiquement. Elle abritait depuis des siècles des royaumes, des empires et des structures politiques variées : l’empire du Mali, l’empire Songhaï, le royaume du Bénin, le sultanat de Sokoto, les chefferies zouloues ou encore la régence d’Alger intégrée à l’Empire ottoman. Mais ces entités fonctionnaient selon des logiques différentes de celles des États-nations européens. Le pouvoir se définissait davantage en termes de zones d’influence et d’alliances mouvantes, et non par des frontières fixes et inviolables. La colonisation imposa une toute autre vision, celle d’un territoire découpé et contrôlé dans ses moindres limites.

La Conférence de Berlin fut donc un tournant majeur. On y traça des frontières à la règle et au compas, en suivant des méridiens, des parallèles ou des fleuves. Les peuples, leurs langues, leurs cultures furent ignorés. Résultat : certaines communautés furent coupées en deux ou trois États différents, comme les Somalis répartis entre la Somalie, Djibouti, l’Éthiopie et le Kenya. Ailleurs, des populations très différentes furent regroupées de force dans une même entité coloniale, comme au Nigeria, où cohabitent aujourd’hui Yoruba, Hausa-Fulani et Igbo. Ces découpages arbitraires expliquent en partie les tensions, guerres civiles ou revendications séparatistes qui jalonnent l’histoire contemporaine du continent.

Après les indépendances des années 1950 à 1970, une question cruciale s’est posée : fallait-il redessiner les frontières pour les adapter aux réalités locales ? L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), fondée en 1963, a tranché : mieux valait conserver les frontières héritées de la colonisation. L’argument était simple : rouvrir la question risquait de provoquer une explosion de conflits territoriaux ingérables. Ce choix, pragmatique, a évité de nombreux affrontements, mais il a aussi figé des découpages souvent artificiels.

C’est dans ce cadre que s’inscrivent les débats contemporains. On entend parfois, dans des disputes politiques ou médiatiques, que tel ou tel pays africain serait une « invention » coloniale. Certains Marocains affirment ainsi que l’Algérie aurait été « créée » par la France en 1830, et qu’elle ne posséderait pas de véritable histoire antérieure. Mais cette affirmation, destinée à dénigrer l’Algérie, occulte une vérité plus large : presque tous les pays africains actuels sont le fruit des frontières tracées par les colonisateurs. L’Algérie, loin d’être née de rien, était organisée sous la régence d’Alger avant la conquête française. La colonisation a certes transformé cette régence en colonie, puis fixé ses limites administratives, mais elle n’a pas inventé ex nihilo un pays. Le Maroc, de son côté, a lui aussi connu un redécoupage colonial : placé sous protectorat français et espagnol en 1912, il n’a retrouvé son indépendance qu’en 1956.

L’exemple de l’Afrique du Sud illustre bien ce paradoxe. Le pays moderne a lui aussi été façonné par la colonisation. L’ancien drapeau, utilisé de 1928 à 1994, portait en son centre trois petits drapeaux européens : celui de l’Empire britannique, celui des Pays-Bas (le vieux drapeau orange-blanc-bleu) et celui de la République du Transvaal, représentant les Afrikaners. Ces symboles traduisaient la vision coloniale et ségrégationniste de l’époque, où l’histoire sud-africaine était réduite à ses influences européennes, en ignorant les peuples autochtones majoritaires. Imaginez qu’en 2025, vous disiez à un Sud-Africain qu’il est la « création » des Britanniques, des Hollandais et des Afrikaners : il vous regarderait probablement avec perplexité. Car l’identité sud-africaine moderne ne se définit pas seulement par ses héritages européens, mais aussi et surtout par son combat contre l’apartheid, par des figures comme Nelson Mandela, et par la volonté de bâtir une nation arc-en-ciel, multiraciale et plurilingue.

Cet exemple éclaire le débat algéro-marocain. Dire que l’Algérie est une invention française, c’est aussi réducteur que de prétendre que l’Afrique du Sud n’est qu’un produit des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne. Les nations se construisent dans la durée, par les luttes, par les résistances, par les épreuves traversées ensemble. L’Algérie s’est affirmée comme nation à travers sa guerre de libération et sa culture, tout comme l’Afrique du Sud s’est affirmée à travers sa lutte contre l’apartheid. Ce n’est pas un traité signé à Berlin ou un drapeau colonial qui définit une identité nationale, mais la capacité d’un peuple à s’approprier son histoire et à construire son avenir.

Cette logique du « découpage par l’extérieur » ne se limite pas au continent africain. Le Proche-Orient a lui aussi été façonné par des accords coloniaux : les célèbres accords Sykes-Picot de 1916, signés entre la France et l’Empire britannique, prévoyaient déjà le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman avant même la fin de la Première Guerre mondiale. Ces frontières, tracées sans consultation des peuples concernés, donnèrent naissance aux mandats français (Syrie, Liban) et britanniques (Irak, Palestine, Transjordanie). Là encore, les lignes imposées par les puissances coloniales ignoraient les clivages religieux, ethniques et culturels de la région. Un siècle plus tard, les conséquences se font toujours sentir : guerres israélo-arabes, tensions irakiennes, crise syrienne, et une question palestinienne toujours insoluble. L’Afrique et le Proche-Orient partagent donc cette même expérience historique : celle d’un avenir national contraint par des cartes dessinées à l’étranger.

En fin de compte, les frontières africaines sont bien un héritage colonial, commun à l’ensemble du continent. Mais réduire un pays à cette dimension, c’est méconnaître la richesse des trajectoires nationales. Le défi pour l’Afrique contemporaine est d’assumer cet héritage tout en affirmant des identités politiques et culturelles autonomes. Les peuples n’ont pas choisi leurs frontières, mais ils choisissent chaque jour d’exister comme nations. C’est cette dynamique vivante qui rend caduque l’argument selon lequel tel ou tel pays serait une simple « création » coloniale. L’Afrique est bien plus que ses cartes tracées à Berlin : elle est l’histoire de ses peuples en marche.

En définitive, il est facile de brandir de vieilles cartes ou de répéter des slogans simplistes pour nier la légitimité d’un pays ou d’un peuple. Mais ces raisonnements réducteurs n’apportent rien, si ce n’est la division et la confusion. L’histoire est complexe, et elle mérite d’être comprise dans toute sa profondeur. C’est pourquoi il est essentiel de s’instruire, de lire, de comparer les sources et de replacer chaque événement dans son contexte. L’instruction et le savoir ne sont pas un luxe : ils sont un devoir, parce qu’ils permettent de dépasser les mythes et les manipulations pour accéder à une compréhension véritable des peuples et de leur histoire.

Pour aller plus loin

L’histoire des frontières africaines et du découpage colonial continue de susciter de nombreux débats parmi les chercheurs et les passionnés d’histoire et de géopolitique. Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir ce sujet, plusieurs ouvrages de référence offrent des analyses détaillées, qu’il s’agisse de la Conférence de Berlin ou encore de l’héritage colonial dans la construction des nations modernes. La sélection bibliographique ci-dessous propose quelques pistes incontournables pour explorer ces thèmes en profondeur.

Danser avec l’oubli

« Valse avec Bachir » d’Ari Folman est une plongée bouleversante dans les méandres de la mémoire et de la culpabilité liées à la guerre civile du Liban en 1982. À travers l’animation et le récit introspectif, le film interroge la responsabilité morale de ceux qui, témoins silencieux, ont laissé l’horreur se dérouler sous leurs yeux.

« S’il y avait un endroit au monde où il ne fallait pas être, c’était bel et bien Beyrouth en 1982. »
— Réflexion postérieure au visionnage de Valse avec Bachir

Il y a des films qui dérangent, et d’autres qui bouleversent. Valse avec Bachir fait les deux. En mêlant animation, témoignage et introspection, Ari Folman signe une œuvre singulière qui explore les méandres de la mémoire, les ravages de la guerre et la culpabilité qui ronge en silence.

Au cœur du récit : un trou noir. Celui de Folman lui-même, qui ne se souvient plus de ce qu’il a vécu en tant que soldat israélien pendant la guerre du Liban en 1982. Un souvenir obsédant refait surface : une vision étrange d’hommes nus émergeant lentement de la mer sous un ciel nocturne. Pour comprendre cette image, il part à la rencontre d’anciens camarades, chacun détenant une pièce du puzzle. Le film devient alors une quête, presque thérapeutique, pour affronter l’amnésie et exhumer une vérité enfouie.

Ce film n’est pas un documentaire traditionnel. C’est un voyage dans la psyché d’un homme hanté par une mémoire en miettes, où les souvenirs se confondent avec les cauchemars. L’animation, d’une beauté glaçante, permet d’illustrer l’indicible : la confusion du champ de bataille, la violence brutale, l’absurdité de la guerre. Le choix de l’animation n’est pas anodin. Il crée une distance salutaire entre le spectateur et l’horreur, tout en donnant corps à l’invisible : perte d’identité, dissociation psychique, visions traumatiques. Le graphisme stylisé, entre bande dessinée et peinture expressionniste, renforce la portée émotionnelle.

La musique accompagne cette descente dans l’inconscient avec une justesse saisissante. Alternant entre silence pesant, sons électroniques envoûtants et airs orientaux, elle devient une bande-son mentale, toujours sur le fil entre rêve et réalité.

Le titre du film fait référence à Bachir Gemayel, président libanais assassiné en 1982, dont la mort précéda le massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila. Longtemps, la confusion a régné sur l’identité des bourreaux. Le massacre, perpétré entre le 16 et le 18 septembre 1982, n’a pas été directement l’œuvre de Tsahal, mais celle des milices chrétiennes libanaises, notamment les Phalanges, alliées d’Israël. En représailles à la mort de leur leader, ces miliciens ont été autorisés à entrer dans les camps par l’armée israélienne, qui contrôlait militairement la zone. Tsahal n’a pas participé activement aux massacres, mais a laissé faire, observant sans intervenir pendant près de deux jours. Cette complicité passive provoqua une onde de choc internationale et donna lieu à la commission Kahan en Israël, qui conclut à une responsabilité indirecte de l’État, désignant notamment Ariel Sharon comme responsable politique. Il dut démissionner de son poste de ministre de la Défense.

Folman se confronte à cette réalité dans la dernière séquence du film, où l’animation cède la place à des images d’archives réelles. La transition est brutale. Le spectateur, jusque-là immergé dans une esthétique stylisée, se retrouve face à la vérité nue. Incontournable. Cette rupture visuelle cristallise la culpabilité collective. Folman n’a pas été directement auteur des violences, mais il était là, témoin silencieux, passif. Et c’est bien cela que le film interroge : la responsabilité morale de ceux qui, sans tirer, laissent faire.

Sans jamais tomber dans le manichéisme ni dans l’accusation facile, Valse avec Bachir pose des questions fondamentales : que fait-on de nos traumatismes ? Comment vit-on avec ce que l’on a vu ou laissé faire ? Et surtout : que se passe-t-il quand l’oubli devient un refuge ?

Ari Folman livre un film profondément personnel, mais universel dans sa portée. Il parle de guerre, bien sûr, mais aussi de la fragilité de la mémoire, de notre besoin d’échapper à l’horreur pour continuer à avancer. Une œuvre essentielle, dans un monde qui oublie trop vite, qui pardonne parfois sans comprendre.

Verdict [sur un total de ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️] :

⭐️⭐️⭐️⭐️

Bande-annonce :

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Silence, on tue…

Cet article rend hommage à Aaron Bushnell tout en présentant la réédition de Guerre à Gaza de Joe Sacco. Ce roman graphique met en lumière les injustices passées et présentes liées au conflit israélo-palestinien, et souligne l’importance de la mémoire collective.

Cet article est dédié à la mémoire d’Aaron Bushnell (1998–2024), qui a refusé de détourner les yeux.
« Si je suis complice du génocide, alors que vaut ma vie ? »
Juste parmi les Justes. Que sa voix, comme celle de tant d’autres, continue de résonner.

Guerre à Gaza de Joe Sacco : une œuvre coup-de-poing plus actuelle que jamais

Publié pour la première fois en 2009 sous le titre Footnotes in Gaza, le roman graphique de Joe Sacco connaît une nouvelle vie en 2024 avec cette réédition française sobrement intitulée Guerre à Gaza, chez Futuropolis. Et le timing ne pourrait pas être plus saisissant. Alors que la bande de Gaza est, une fois de plus, ravagée par une guerre brutale depuis octobre 2023, cette œuvre prend une résonance douloureusement contemporaine. Car bien que centrée sur des événements de 1956, elle parle, en réalité, de la mémoire, de l’impunité, et de la répétition des violences.

Un journalisme graphique d’une puissance rare

Joe Sacco n’est pas un auteur de BD comme les autres. Ancien journaliste, il a fait de la bande dessinée un outil d’investigation, de documentation et de témoignage. Dans Guerre à Gaza, il s’immerge dans la réalité de la bande de Gaza au début des années 2000, à l’époque de la seconde Intifada. Mais très vite, les récits qu’on lui confie le ramènent à deux épisodes enfouis dans les marges de l’Histoire : les massacres de Khan Younès (3 novembre 1956) et de Rafah (12 novembre 1956), perpétrés par l’armée israélienne, alors que Gaza était sous contrôle égyptien.

Ces deux massacres, largement passés sous silence dans les récits officiels, sont le point d’ancrage d’une enquête minutieuse où Sacco questionne, confronte, doute. Son style en noir et blanc, dense et expressionniste, restitue avec une intensité brute les visages, les ruines, les silences, les cris étouffés. Le lecteur est happé, immergé, secoué.

Quand l’Histoire éclaire le présent

Ce qui rend cette lecture indispensable en 2024, c’est précisément cette mise en parallèle entre passé et présent. La bande dessinée explore comment les injustices non reconnues d’hier nourrissent les désespoirs d’aujourd’hui. Sacco n’écrit pas sur le conflit comme une abstraction politique : il l’incarne dans les parcours humains, dans les récits des survivants, dans les larmes des mères, les traumatismes des enfants.

La réédition actuelle agit comme un rappel glaçant : ce que Sacco documente en 1956, et qu’il identifie déjà comme une répétition en 2002-2003, se reproduit encore en 2023-2024. Ce ne sont pas seulement les bombes qui tombent qui comptent, mais aussi le poids de l’oubli, l’usure de la mémoire collective, et l’indifférence du monde extérieur.

Un livre nécessaire, un miroir insoutenable

Certains pourraient reprocher à Joe Sacco une prise de position trop marquée. Mais ce serait méconnaître la démarche du journaliste-dessinateur : il ne fait pas de propagande, il écoute, il enquête, il donne la parole aux silenciés. Il montre ce que les caméras ne filment plus. Il reconstitue ce que les archives ne racontent pas.

Lire Guerre à Gaza aujourd’hui, ce n’est pas se plonger dans le passé. C’est regarder en face ce que beaucoup préfèrent ignorer. C’est comprendre que la violence actuelle ne naît pas du vide. Elle est la conséquence d’une Histoire étouffée, jamais digérée, jamais réparée.

Note : [sur 5 ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ ]

⭐️⭐️⭐️⭐️

Est-il Antisémite de Critiquer Israël ?

Dans « Est-il permis de critiquer Israël ? », Pascal Boniface interroge la légitimité de critiquer l’État d’Israël sans risquer d’être accusé d’antisémitisme. Son essai, publié en 2003, aborde les tensions entourant ce sujet délicat et plaide pour un débat ouvert et sain sur les droits des Palestiniens et la politique israélienne dans un contexte géopolitique complexe.

Dans Est-il permis de critiquer Israël ?, Pascal Boniface, directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) en France, pose une question sensible et complexe : peut-on critiquer les politiques de l’État d’Israël sans être accusé d’antisémitisme ? Publié en 2003, cet ouvrage voit le jour dans un contexte international tendu, celui de l’après-deuxième intifada (2000-2005) et sous la direction d’Ariel Sharon en tant que Premier ministre d’Israël. Sharon, alors au cœur de décisions militaires et politiques controversées, incarne pour beaucoup une ligne dure qui exacerbe les tensions israélo-palestiniennes. C’est dans ce contexte que Boniface s’engage dans une réflexion sur les limites de la critique légitime, tout en cherchant à redéfinir les contours d’un débat ouvert et équilibré.

L’essai de Boniface explore les frontières entre une critique légitime et la haine raciale, appelant à une distinction claire et nette entre les deux. Il met en lumière la difficulté, voire l’impossibilité, de critiquer Israël sans que certains milieux n’assimilent immédiatement cette critique à de l’antisémitisme. Boniface évoque des pressions exercées par divers groupes pro-israéliens en France et souligne les dilemmes auxquels sont confrontés journalistes, intellectuels et universitaires, souvent exposés à des accusations lorsqu’ils expriment des critiques. Ce contexte crée une forme d’autocensure, nuisant à un débat ouvert et équilibré.

On ne peut s’empêcher de se désoler du traitement que Pascal Boniface a reçu à son arrivée à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv en avril 2018. Invité par le Consulat de France à Jérusalem pour donner des conférences, il a été pris à partie par plusieurs individus franco-israéliens qui l’ont insulté, bousculé et menacé. Boniface a rapporté que ses agresseurs ont tenté de l’entraîner hors de l’aéroport en déclarant vouloir lui « crever les yeux ». Cet événement illustre de façon frappante les tensions entourant la liberté d’expression sur la question israélo-palestinienne et montre l’ampleur de la polarisation du débat et les risques auxquels sont exposés ceux qui cherchent à offrir une analyse critique sur ce sujet délicat. Cela donne une nouvelle perspective à la pertinence de son ouvrage, où il souligne justement la difficulté de critiquer Israël sans répercussions.

Boniface défend ainsi le droit à une critique objective, fondée sur des faits, sans que cela implique la moindre animosité envers le peuple israélien ou la communauté juive. Selon lui, la liberté d’expression est en partie compromise sur ce sujet, ce qui va à l’encontre des principes démocratiques fondamentaux. En explorant cette tension, l’auteur soulève des questions cruciales sur la manière dont les sociétés occidentales traitent les questions géopolitiques sensibles, souvent perçues comme des tabous.

Un point essentiel de ce débat réside dans le dilemme entre le droit légitime d’Israël à exister et à se défendre, et celui des Palestiniens à l’autodétermination. Si le droit d’Israël à assurer sa sécurité est indéniable, il ne devrait pas occulter les problématiques liées à la colonisation, particulièrement dans les territoires occupés, souvent considérée comme une violation du droit international. Cette situation crée une profonde asymétrie : tandis qu’Israël exerce pleinement son autorité, les Palestiniens voient leur aspiration à un État souverain continuellement repoussée. Résoudre cette question est impératif, car l’absence d’une solution juste et équitable alimente non seulement les tensions régionales, mais aussi l’instabilité internationale, tout en perpétuant un conflit profondément enraciné.

Pour Boniface, ce livre représente un appel urgent à un dialogue nuancé, dans lequel les actions étatiques doivent pouvoir être analysées en toute objectivité, sans crainte de représailles ou d’accusations infondées. Un tel débat, loin d’être clos, devient d’autant plus essentiel aujourd’hui car il touche à des droits fondamentaux. Boniface critique ici la vision manichéenne qui entoure souvent le conflit israélo-palestinien, en France et ailleurs, où toute critique envers Israël est perçue comme illégitime ou dangereuse.

Si Est-il permis de critiquer Israël ? a le mérite d’ouvrir un dialogue nécessaire et parfois houleux, certains lecteurs pourraient reprocher à Boniface de simplifier un débat complexe en abordant les pressions pro-israéliennes sans toujours nuancer leur portée, rendant ainsi la critique parfois clivante. Bien que son point de vue soit intéressant et audacieux, son approche repose en grande partie sur une revue de presse des médias français de l’époque, ce qui peut sembler limité pour un ouvrage de cette ampleur. Certes, les actes antisémites en France étaient dûment documentés dans le livre, mais une analyse fondée sur le droit international aurait apporté une perspective plus universelle et moins subjective. En s’appuyant sur des principes tels que les résolutions de l’ONU, les conventions de Genève et les droits de l’homme, Boniface aurait pu renforcer la portée et l’objectivité de sa critique, tout en offrant une réflexion mieux ancrée dans des principes mondialement reconnus.

Plus de vingt ans après la publication de l’ouvrage, le sujet soulevé par Boniface demeure d’une pertinence tragique. Aujourd’hui, la guerre à Gaza, ayant coûté la vie à plus de 43 000 personnes (selon Reuters), la majorité étant des civils, rappelle l’urgence d’un débat honnête et sans censure sur les actions d’un État et leurs conséquences humanitaires. L’ampleur de ces pertes humaines, si massives et disproportionnées, a conduit certains observateurs et organisations internationales à qualifier la situation de crimes contre l’humanité, voire de génocide. Cette situation devient d’autant plus sensible face à l’escalade des violences dans la région, incluant le Liban, la Syrie et l’Iran.

Nous pensons que cet ouvrage mériterait une mise à jour, compte tenu des événements récents au Proche-Orient qui continuent de faire la une de l’actualité. Une version actualisée de ce livre aurait aujourd’hui un écho considérable, et Boniface pourrait apporter un éclairage essentiel sur les dynamiques géopolitiques et les enjeux de la liberté d’expression dans un contexte encore plus divisé.

En conclusion, cet ouvrage offre une perspective audacieuse et pertinente pour quiconque s’intéresse aux libertés d’expression et aux enjeux géopolitiques actuels. Avec Est-il permis de critiquer Israël ?, Pascal Boniface invite ses lecteurs à redéfinir les limites du débat démocratique et à réfléchir aux tabous qui existent dans les discussions sur le conflit israélo-palestinien. Ce livre reste une lecture stimulante pour ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension des tensions internationales et des dynamiques de pouvoir qui influencent notre perception du monde.

Note : [sur 5 ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ ]

⭐️⭐️⭐️

Quelques passages éloquents du livre:

« Je sais qu’il y a des gens qui, sans me connaître me haïssent. Le pire, c’est que certains sont de bonne foi, car ce qu’ils savent de moi, ce sont des propos déformés et non mes positions réelles. J’ai eu la tentation, face à un tel tir de barrage, de ne plus m’exprimer sur le sujet. Certains amis me l’ont d’ailleurs conseillé, par souci de me protéger. Après avoir longtemps hésité, j’ai décidé de ne pas me taire, car il n’y a aucune raison qu’on ne puisse traiter – avec des désaccords, mais librement et sereinement – ce sujet. Le débat sur le Proche-Orient ne doit pas être dramatisé, il doit être sorti de l’ornière, des insultes, des menaces et de la diabolisation pour revenir dans un cadre démocratique. Et il est capital de ne pas céder aux chantages visant à l’étouffer. »

« Il ne faut pas nier l’antisémitisme. Il faut le combattre encore et toujours parce qu’il n’a pas disparu. Mais il ne faut pas non plus l’instrumentaliser. C’est ce que fait parfois le gouvernement israélien lorsqu’il se sent en difficulté face à la communauté internationale. Il ne considère pas les reproches qui lui sont adressés comme des reproches ordinaires, mais comme des reproches dus à son caractère juif. »

« Si Israël aujourd’hui, en position de force malgré la menace de terrorisme, mettait volontairement fin à l’occupation des territoires et reconnaissait l’indépendance de l’État palestinien, cela ne signifierait pas sa fin en tant qu’État, mais à l’inverse un regain considérable de popularité au niveau international et, parallèlement, le renforcement de sa sécurité. »

« Soutenir un État n’est pas forcément lui donner raison en toutes circonstances, on peut même penser que la critique fait partie de la loyauté. »

« Petit à petit, on importe le conflit proche-oriental en France en entrant dans le cercle vicieux de la communautarisation. Personne n’a à y gagner, la communauté juive pas plus qu’une autre, puisque la loi du nombre à terme jouerait contre elle, de façon mécanique. Mais, au delà, c’est la République qui serait perdante, en devenant une addition de communautés. C’est pourquoi il faut faire valoir non pas le poids de chacune d’entre elles mais celui des principes universels. Pour avoir affirmé cette évidente banalité, j’ai été l’objet d’une fatwa de la part des ultras pro-israéliens. »

– Pascal Boniface