Et si Gilles Kepel avait vu juste ?

Dans son ouvrage Jihad : Expansion et DĂ©clin de l’Islamisme, Gilles Kepel analyse l’évolution de l’islam politique, soutenant que l’islamisme connaĂźt un dĂ©clin structurel, minĂ© par ses contradictions internes et ses Ă©checs. Aujourd’hui, des mouvements tels que le Hezbollah et le Hamas voient leur lĂ©gitimitĂ© s’éroder face Ă  une jeunesse contestataire, Ă©duquĂ©e et connectĂ©e, annonçant les prĂ©mices d’un monde post-thĂ©ocratique.

Dans Jihad : Expansion et DĂ©clin de l’Islamisme, publiĂ© en 2000 — soit quelques mois avant les attentats du 11 septembre 2001 — le politologue français Gilles Kepel retrace trois dĂ©cennies d’histoire de l’islam politique, depuis la montĂ©e en puissance des FrĂšres musulmans en Égypte jusqu’à l’essor du djihadisme international. Il y dĂ©fend une thĂšse audacieuse : l’islamisme, loin d’ĂȘtre une force irrĂ©sistible, aurait amorcĂ© un reflux profond, affaibli par ses propres contradictions, ses Ă©checs politiques et une perte croissante de lĂ©gitimitĂ© auprĂšs des populations musulmanes.

Kepel distingue trois grandes Ă©tapes : l’islamisation par le bas â€” Ă  travers la prĂ©dication ou da‘wa, l’éducation, et l’activation de rĂ©seaux sociaux traditionnels (tels que les cercles familiaux, associatifs ou communautaires, bien avant l’essor des plateformes numĂ©riques) —, puis la conquĂȘte du pouvoir par des voies rĂ©volutionnaires ou Ă©lectorales, et enfin une radicalisation djihadiste comme dernier soubresaut. Selon lui, l’islamisme n’a jamais su offrir un modĂšle de sociĂ©tĂ© stable, attractif ou durable. Sa prĂ©diction ? Qu’aprĂšs son apogĂ©e dans les annĂ©es 1980-1990, un reflux profond s’amorcerait, en particulier chez les jeunes gĂ©nĂ©rations.

À l’époque, cette analyse pouvait sembler prĂ©maturĂ©e. Pourtant, Ă  la lumiĂšre des Ă©vĂ©nements rĂ©cents, elle prend une nouvelle signification. Le conflit Ă  distance entre IsraĂ«l et l’Iran, l’affaiblissement du rĂ©gime des ayatollahs, la dĂ©liquescence de ses alliĂ©s syriens et libanais : autant de signes d’un essoufflement du modĂšle thĂ©ocratique iranien. Depuis 1979, la RĂ©publique islamique a cherchĂ© Ă  exporter sa rĂ©volution Ă  travers le « croissant chiite », en soutenant notamment le Hezbollah, les milices chiites irakiennes et le rĂ©gime de Bachar el-Assad. Aujourd’hui, cet axe est fragilisĂ©, minĂ© par les crises Ă©conomiques, les soulĂšvements populaires et l’impopularitĂ© croissante de ses dirigeants.

Les manifestations en Iran, souvent menĂ©es par des femmes et des jeunes, tĂ©moignent d’une volontĂ© de rupture gĂ©nĂ©rationnelle. Si le rĂ©gime des mollahs venait Ă  chuter ou Ă  se transformer radicalement, cela pourrait marquer la fin d’un des derniers rĂ©gimes thĂ©ocratiques du monde contemporain.

Mais attention Ă  ne pas tirer de conclusions hĂątives. Les Talibans en Afghanistan rappellent que l’islamisme radical peut encore s’imposer par la force. Depuis leur retour au pouvoir en 2021, ils ont instaurĂ© un rĂ©gime fondĂ© sur une lecture ultraconservatrice de la charia, rĂ©duisant les femmes au silence et interdisant toute opposition. Leur isolement ne doit pas faire oublier la rĂ©silience de certaines formes extrĂȘmes d’islamisme, notamment dans des contextes d’effondrement Ă©tatique.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, l’expĂ©rience de Daech illustre l’échec retentissant du projet de restauration du califat. En 2014, le groupe proclame Ă  Mossoul la naissance d’un État islamique, nourri du rĂȘve d’un empire transnational bĂąti sur la violence et la terreur.

À cheval entre l’Irak et la Syrie, l’organisation s’impose dans un contexte d’effondrement des pouvoirs centraux. Le retrait amĂ©ricain d’Irak et la guerre civile en Syrie laissent un vide dont Daech profite pour contrĂŽler de vastes territoires, de Mossoul Ă  Raqqa, et y instaurer une dictature implacable.

Mais ce projet messianique s’écroule vite sous le poids de ses propres contradictions : brutalitĂ© sans limites, rejet massif des populations, absence de vision politique et riposte militaire internationale. Aujourd’hui, cette utopie fanatique s’est dissoute comme neige au soleil, ne laissant derriĂšre elle qu’un champ de ruines idĂ©ologiques.

D’autres variantes de l’islamisme subsistent : l’AKP d’Erdogan, qui mĂȘle Ă  la fois islamisme modĂ©rĂ© et autoritarisme Ă©lectoral ; les groupes djihadistes actifs au Sahel ; ou encore l’Arabie saoudite, Ă©cartelĂ©e entre modernisation Ă©conomique et maintien d’un appareil religieux conservateur.

Dans ce paysage en mutation, deux mouvements historiquement puissants attirent l’attention : le Hezbollah au Liban et le Hamas Ă  Gaza. Tous deux sont Ă  la fois politiques, religieux et militaires, et liĂ©s Ă©troitement Ă  l’Iran. Or, cette dĂ©pendance devient de plus en plus problĂ©matique Ă  mesure que les sociĂ©tĂ©s Ă©voluent.

Au Liban, une part croissante de la population — y compris chiite — remet en cause la lĂ©gitimitĂ© du Hezbollah. Jadis perçu comme une force de rĂ©sistance face Ă  IsraĂ«l, il est aujourd’hui accusĂ© de bloquer toute rĂ©forme, de contribuer Ă  l’effondrement Ă©conomique et de renforcer la mainmise iranienne sur le pays.

Du cĂŽtĂ© palestinien, le Hamas — nĂ© comme alternative au Fatah — a consolidĂ© son pouvoir Ă  Gaza par la force. Sa stratĂ©gie de confrontation permanente avec IsraĂ«l, souvent au dĂ©triment des civils, lui vaut des critiques croissantes, notamment parmi les jeunes et en Cisjordanie. Le paradoxe tragique, c’est que plus les civils paient le prix des conflits, plus le Hamas renforce son discours victimaire et messianique. À terme, les Palestiniens devront choisir : poursuivre dans cette voie ou se tourner vers une autoritĂ© civile, pluraliste, dĂ©tachĂ©e des agendas extĂ©rieurs.

Ces deux mouvements voient leur lĂ©gitimitĂ© Ă©rodĂ©e non seulement par la pression extĂ©rieure, mais aussi par une contestation interne, souvent portĂ©e par une jeunesse Ă©duquĂ©e, connectĂ©e et moins permĂ©able Ă  l’idĂ©ologie religieuse. Leur affaiblissement, s’il se confirme, ne ferait que valider l’intuition de Kepel : l’islamisme politique s’épuise de l’intĂ©rieur, plus qu’il ne recule par la guerre.

Les soulĂšvements populaires du Printemps arabe, survenus entre 2010 et 2012, illustrent Ă©galement cette dynamique. Bien que certains mouvements islamistes aient tentĂ© d’en tirer profit, les rĂ©volutions arabes n’ont pas Ă©tĂ© portĂ©es par des courants religieux. Au contraire, elles ont exprimĂ© un ras-le-bol gĂ©nĂ©ralisĂ© face Ă  l’autoritarisme, Ă  la corruption, Ă  la pauvretĂ© — et non une volontĂ© d’instaurer des rĂ©gimes thĂ©ocratiques. Ce rejet implicite de l’islam politique comme solution de rechange renforce l’idĂ©e que la jeunesse arabe cherche avant tout libertĂ©, justice sociale et dignitĂ©, bien plus que des utopies religieuses. Un autre indice du basculement vers un monde post-thĂ©ocratique.

Certes, ce n’est pas la fin de l’islam dans la sphĂšre publique, ni mĂȘme la disparition de toute idĂ©ologie islamiste. Mais c’est sans doute la fin d’un cycle, celui des grandes utopies politico-religieuses qui prĂ©tendaient rĂ©concilier foi, justice sociale et souverainetĂ©. Un monde post-thĂ©ocratique semble poindre, dans lequel la religion ne disparaĂźtra pas, mais ne dominera plus l’État.

Notre rĂ©flexion est peut-ĂȘtre subjective. Mais elle s’inscrit dans une tendance observable : celle d’un islamisme en perte de vitesse, contestĂ© par ceux-lĂ  mĂȘmes qu’il prĂ©tendait libĂ©rer.

Note : [sur 5 ⭐⭐⭐⭐⭐ ]

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Quelques passages marquants du livre:

Les « victoires Â» des islamistes sunnites en Afghanistan et au Soudan, en effet, payĂ©s et armĂ©s par l’Arabie Saoudite et la CIA dans un cas, portĂ©s par un coup d’État militaro-religieux dans l’autre, ne tenaient guĂšre la comparaison face Ă  la vĂ©ritable rĂ©volution qui avait eu lieu en Iran. Par-delĂ  la spĂ©cificitĂ© chi’ite de ce pays, elle incarnait l’utopie islamiste au sens large. Or tout au long des huit annĂ©es de guerre contre l’Irak, un seul groupe social, le monde du bazar et des affairistes liĂ©s au pouvoir politico-religieux, a confisquĂ© la RĂ©publique islamique. Au dĂ©triment des anciennes Ă©lites du temps du Chah, mais surtout de la jeunesse pauvre, envoyĂ©e d’abord manifester face aux baĂŻonnettes de l’armĂ©e impĂ©riale, puis, la rĂ©volution accomplie, martyrisĂ©e en masse sur les champs de mines irakiens.

Pour l’establishment saoudien dont ben Laden et Azzam Ă©taient proches, la cause sacrĂ©e du jihad afghan permettait d’encadrer des trublions potentiels, de les dĂ©tourner de la lutte contre les pouvoirs Ă©tablis du monde musulman et contre le grand alliĂ© amĂ©ricain, et de les soustraire Ă  l’influence iranienne. Aux États-Unis, la cause Ă©tait entendue: les « jihadistes » combattaient « l’Empire du Mal » soviĂ©tique, Ă©vitant aux boys du Middle West de risquer leur vie, et les pĂ©tromonarchies payaient la facture, soulageant d’autant le contribuable amĂ©ricain.

À l’explosion de la population a succĂ©dĂ© une baisse rĂ©guliĂšre et rapide de la natalitĂ©, chez les nouveaux urbains confrontĂ©s Ă  des problĂšmes insolubles de logement, et dont les femmes, en ayant accĂšs au travail, sont obligĂ©es de rĂ©guler leur fĂ©conditĂ©, en fonction des contraintes citadines. Par-delĂ  l’idĂ©ologie nataliste des militants islamistes, qui voient dans la multiplication des berceaux la promesse de combatants pour les jihads de demain, les jeunes couples qui vivent dans les mĂ©tropoles du monde musulman en l’an 2000 se dĂ©terminent d’abord selon leurs aspirations concrĂštes au mieux-ĂȘtre. Celle-ci passent par une baisse de la natalitĂ©, qui substitue aux fratries de sept membres et plus qui Ă©taient encore la norme il y a vingt ans des familles de deux ou trois enfants.

Porter le voile dans les institutions publiques qui le prohibent n’est plus revendiquĂ© comme le respect d’une injonction de la chari’a, mais comme un « droit de l’homme » (voire de la femme), l’expression d’un libre choix, Ă  l’instar de tout autre.

La violence incontrĂŽlĂ©e qui a marquĂ© les annĂ©es 1990, mĂȘme si beaucoup soupçonnent qu’elle a Ă©tĂ© attisĂ©e par des agents provocateurs de rĂ©gimes qui y avaient intĂ©rĂȘt, reste dans toutes les mĂ©moires. Pour cette raison, la composante la plus modĂ©rĂ©e de la mouvance multiplie les professions de foi dĂ©mocratique pour se distancier d’un phĂ©nomĂšne qui obĂšre son avenir politique. Les classes pieuses qui constituent sa base sociale recherchent de nouvelles alliances avec leurs contreparties laĂŻques, voire chrĂ©tiennes dans les États multiconfessionnels. Ainsi, au Liban, le Hizballah chi’ite, Ă  l’origine un groupuscule terroriste prestataire de services pour l’Iran de Khomeini, s’est transformĂ© en mouvement de masse des dĂ©shĂ©ritĂ©s, puis est devenu l’incarnation de la rĂ©sistance nationale libanaise contre IsraĂ«l, applaudi comme tel par toute les composantes du spectre religieux du pays. Dans la perspective d’un accord de paix entre la Syrie, son client libanais, et l’État hĂ©breu, le parti de Dieu, qui est reprĂ©sentĂ© au Parlement, retournera son Ă©nergie vers le théùtre politique intĂ©rieur libanais; il est, Ă  ce titre, l’objet des attentions de plus d’un responsable chrĂ©tien maronite.

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Est-il Antisémite de Critiquer Israël ?

Dans « Est-il permis de critiquer IsraĂ«l ? », Pascal Boniface interroge la lĂ©gitimitĂ© de critiquer l’État d’IsraĂ«l sans risquer d’ĂȘtre accusĂ© d’antisĂ©mitisme. Son essai, publiĂ© en 2003, aborde les tensions entourant ce sujet dĂ©licat et plaide pour un dĂ©bat ouvert et sain sur les droits des Palestiniens et la politique israĂ©lienne dans un contexte gĂ©opolitique complexe.

Dans Est-il permis de critiquer IsraĂ«l ?, Pascal Boniface, directeur de l’Institut de Relations Internationales et StratĂ©giques (IRIS) en France, pose une question sensible et complexe : peut-on critiquer les politiques de l’État d’IsraĂ«l sans ĂȘtre accusĂ© d’antisĂ©mitisme ? PubliĂ© en 2003, cet ouvrage voit le jour dans un contexte international tendu, celui de l’aprĂšs-deuxiĂšme intifada (2000-2005) et sous la direction d’Ariel Sharon en tant que Premier ministre d’IsraĂ«l. Sharon, alors au cƓur de dĂ©cisions militaires et politiques controversĂ©es, incarne pour beaucoup une ligne dure qui exacerbe les tensions israĂ©lo-palestiniennes. C’est dans ce contexte que Boniface s’engage dans une rĂ©flexion sur les limites de la critique lĂ©gitime, tout en cherchant Ă  redĂ©finir les contours d’un dĂ©bat ouvert et Ă©quilibrĂ©.

L’essai de Boniface explore les frontiĂšres entre une critique lĂ©gitime et la haine raciale, appelant Ă  une distinction claire et nette entre les deux. Il met en lumiĂšre la difficultĂ©, voire l’impossibilitĂ©, de critiquer IsraĂ«l sans que certains milieux n’assimilent immĂ©diatement cette critique Ă  de l’antisĂ©mitisme. Boniface Ă©voque des pressions exercĂ©es par divers groupes pro-israĂ©liens en France et souligne les dilemmes auxquels sont confrontĂ©s journalistes, intellectuels et universitaires, souvent exposĂ©s Ă  des accusations lorsqu’ils expriment des critiques. Ce contexte crĂ©e une forme d’autocensure, nuisant Ă  un dĂ©bat ouvert et Ă©quilibrĂ©.

On ne peut s’empĂȘcher de se dĂ©soler du traitement que Pascal Boniface a reçu Ă  son arrivĂ©e Ă  l’aĂ©roport Ben Gourion de Tel-Aviv en avril 2018. InvitĂ© par le Consulat de France Ă  JĂ©rusalem pour donner des confĂ©rences, il a Ă©tĂ© pris Ă  partie par plusieurs individus franco-israĂ©liens qui l’ont insultĂ©, bousculĂ© et menacĂ©. Boniface a rapportĂ© que ses agresseurs ont tentĂ© de l’entraĂźner hors de l’aĂ©roport en dĂ©clarant vouloir lui « crever les yeux ». Cet Ă©vĂ©nement illustre de façon frappante les tensions entourant la libertĂ© d’expression sur la question israĂ©lo-palestinienne et montre l’ampleur de la polarisation du dĂ©bat et les risques auxquels sont exposĂ©s ceux qui cherchent Ă  offrir une analyse critique sur ce sujet dĂ©licat. Cela donne une nouvelle perspective Ă  la pertinence de son ouvrage, oĂč il souligne justement la difficultĂ© de critiquer IsraĂ«l sans rĂ©percussions.

Boniface dĂ©fend ainsi le droit Ă  une critique objective, fondĂ©e sur des faits, sans que cela implique la moindre animositĂ© envers le peuple israĂ©lien ou la communautĂ© juive. Selon lui, la libertĂ© d’expression est en partie compromise sur ce sujet, ce qui va Ă  l’encontre des principes dĂ©mocratiques fondamentaux. En explorant cette tension, l’auteur soulĂšve des questions cruciales sur la maniĂšre dont les sociĂ©tĂ©s occidentales traitent les questions gĂ©opolitiques sensibles, souvent perçues comme des tabous.

Un point essentiel de ce dĂ©bat rĂ©side dans le dilemme entre le droit lĂ©gitime d’IsraĂ«l Ă  exister et Ă  se dĂ©fendre, et celui des Palestiniens Ă  l’autodĂ©termination. Si le droit d’IsraĂ«l Ă  assurer sa sĂ©curitĂ© est indĂ©niable, il ne devrait pas occulter les problĂ©matiques liĂ©es Ă  la colonisation, particuliĂšrement dans les territoires occupĂ©s, souvent considĂ©rĂ©e comme une violation du droit international. Cette situation crĂ©e une profonde asymĂ©trie : tandis qu’IsraĂ«l exerce pleinement son autoritĂ©, les Palestiniens voient leur aspiration Ă  un État souverain continuellement repoussĂ©e. RĂ©soudre cette question est impĂ©ratif, car l’absence d’une solution juste et Ă©quitable alimente non seulement les tensions rĂ©gionales, mais aussi l’instabilitĂ© internationale, tout en perpĂ©tuant un conflit profondĂ©ment enracinĂ©.

Pour Boniface, ce livre reprĂ©sente un appel urgent Ă  un dialogue nuancĂ©, dans lequel les actions Ă©tatiques doivent pouvoir ĂȘtre analysĂ©es en toute objectivitĂ©, sans crainte de reprĂ©sailles ou d’accusations infondĂ©es. Un tel dĂ©bat, loin d’ĂȘtre clos, devient d’autant plus essentiel aujourd’hui car il touche Ă  des droits fondamentaux. Boniface critique ici la vision manichĂ©enne qui entoure souvent le conflit israĂ©lo-palestinien, en France et ailleurs, oĂč toute critique envers IsraĂ«l est perçue comme illĂ©gitime ou dangereuse.

Si Est-il permis de critiquer IsraĂ«l ? a le mĂ©rite d’ouvrir un dialogue nĂ©cessaire et parfois houleux, certains lecteurs pourraient reprocher Ă  Boniface de simplifier un dĂ©bat complexe en abordant les pressions pro-israĂ©liennes sans toujours nuancer leur portĂ©e, rendant ainsi la critique parfois clivante. Bien que son point de vue soit intĂ©ressant et audacieux, son approche repose en grande partie sur une revue de presse des mĂ©dias français de l’Ă©poque, ce qui peut sembler limitĂ© pour un ouvrage de cette ampleur. Certes, les actes antisĂ©mites en France Ă©taient dĂ»ment documentĂ©s dans le livre, mais une analyse fondĂ©e sur le droit international aurait apportĂ© une perspective plus universelle et moins subjective. En s’appuyant sur des principes tels que les rĂ©solutions de l’ONU, les conventions de GenĂšve et les droits de l’homme, Boniface aurait pu renforcer la portĂ©e et l’objectivitĂ© de sa critique, tout en offrant une rĂ©flexion mieux ancrĂ©e dans des principes mondialement reconnus.

Plus de vingt ans aprĂšs la publication de l’ouvrage, le sujet soulevĂ© par Boniface demeure d’une pertinence tragique. Aujourd’hui, la guerre Ă  Gaza, ayant coĂ»tĂ© la vie Ă  plus de 43 000 personnes (selon Reuters), la majoritĂ© Ă©tant des civils, rappelle l’urgence d’un dĂ©bat honnĂȘte et sans censure sur les actions d’un État et leurs consĂ©quences humanitaires. L’ampleur de ces pertes humaines, si massives et disproportionnĂ©es, a conduit certains observateurs et organisations internationales Ă  qualifier la situation de crimes contre l’humanitĂ©, voire de gĂ©nocide. Cette situation devient d’autant plus sensible face Ă  l’escalade des violences dans la rĂ©gion, incluant le Liban, la Syrie et l’Iran.

Nous pensons que cet ouvrage mĂ©riterait une mise Ă  jour, compte tenu des Ă©vĂ©nements rĂ©cents au Proche-Orient qui continuent de faire la une de l’actualitĂ©. Une version actualisĂ©e de ce livre aurait aujourd’hui un Ă©cho considĂ©rable, et Boniface pourrait apporter un Ă©clairage essentiel sur les dynamiques gĂ©opolitiques et les enjeux de la libertĂ© d’expression dans un contexte encore plus divisĂ©.

En conclusion, cet ouvrage offre une perspective audacieuse et pertinente pour quiconque s’intĂ©resse aux libertĂ©s d’expression et aux enjeux gĂ©opolitiques actuels. Avec Est-il permis de critiquer IsraĂ«l ?, Pascal Boniface invite ses lecteurs Ă  redĂ©finir les limites du dĂ©bat dĂ©mocratique et Ă  rĂ©flĂ©chir aux tabous qui existent dans les discussions sur le conflit israĂ©lo-palestinien. Ce livre reste une lecture stimulante pour ceux qui souhaitent approfondir leur comprĂ©hension des tensions internationales et des dynamiques de pouvoir qui influencent notre perception du monde.

Note : [sur 5 ⭐⭐⭐⭐⭐ ]

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Quelques passages éloquents du livre:

« Je sais qu’il y a des gens qui, sans me connaĂźtre me haĂŻssent. Le pire, c’est que certains sont de bonne foi, car ce qu’ils savent de moi, ce sont des propos dĂ©formĂ©s et non mes positions rĂ©elles. J’ai eu la tentation, face Ă  un tel tir de barrage, de ne plus m’exprimer sur le sujet. Certains amis me l’ont d’ailleurs conseillĂ©, par souci de me protĂ©ger. AprĂšs avoir longtemps hĂ©sitĂ©, j’ai dĂ©cidĂ© de ne pas me taire, car il n’y a aucune raison qu’on ne puisse traiter – avec des dĂ©saccords, mais librement et sereinement – ce sujet. Le dĂ©bat sur le Proche-Orient ne doit pas ĂȘtre dramatisĂ©, il doit ĂȘtre sorti de l’orniĂšre, des insultes, des menaces et de la diabolisation pour revenir dans un cadre dĂ©mocratique. Et il est capital de ne pas cĂ©der aux chantages visant Ă  l’Ă©touffer. »

« Il ne faut pas nier l’antisĂ©mitisme. Il faut le combattre encore et toujours parce qu’il n’a pas disparu. Mais il ne faut pas non plus l’instrumentaliser. C’est ce que fait parfois le gouvernement israĂ©lien lorsqu’il se sent en difficultĂ© face Ă  la communautĂ© internationale. Il ne considĂšre pas les reproches qui lui sont adressĂ©s comme des reproches ordinaires, mais comme des reproches dus Ă  son caractĂšre juif. »

« Si IsraĂ«l aujourd’hui, en position de force malgrĂ© la menace de terrorisme, mettait volontairement fin Ă  l’occupation des territoires et reconnaissait l’indĂ©pendance de l’État palestinien, cela ne signifierait pas sa fin en tant qu’État, mais Ă  l’inverse un regain considĂ©rable de popularitĂ© au niveau international et, parallĂšlement, le renforcement de sa sĂ©curitĂ©. »

« Soutenir un État n’est pas forcĂ©ment lui donner raison en toutes circonstances, on peut mĂȘme penser que la critique fait partie de la loyautĂ©. »

« Petit Ă  petit, on importe le conflit proche-oriental en France en entrant dans le cercle vicieux de la communautarisation. Personne n’a Ă  y gagner, la communautĂ© juive pas plus qu’une autre, puisque la loi du nombre Ă  terme jouerait contre elle, de façon mĂ©canique. Mais, au delĂ , c’est la RĂ©publique qui serait perdante, en devenant une addition de communautĂ©s. C’est pourquoi il faut faire valoir non pas le poids de chacune d’entre elles mais celui des principes universels. Pour avoir affirmĂ© cette Ă©vidente banalitĂ©, j’ai Ă©tĂ© l’objet d’une fatwa de la part des ultras pro-israĂ©liens. »

– Pascal Boniface

Autopsie d’un dĂ©clin

Le 11 septembre 2001 marque un tournant majeur. Les attentats dĂ©clenchent une guerre contre le terrorisme, bouleversant l’ordre mondial. L’ouvrage « AprĂšs l’Empire » (2002) d’Emmanuel Todd analyse le dĂ©clin de l’hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine, mettant en avant la montĂ©e en puissance de nouvelles nations. Il suscite des dĂ©bats houleux et offre une nouvelle vision du monde.

La matinĂ©e du 11 septembre 2001, le monde a basculĂ©. Les attentats terroristes coordonnĂ©s contre les États-Unis ont provoquĂ© une onde de choc planĂ©taire et inaugurĂ© une nouvelle Ăšre dans les relations internationales. La « guerre contre le terrorisme » a bouleversĂ© l’ordre mondial, enclenchant des interventions militaires en Afghanistan et en Irak, et en renforçant les politiques sĂ©curitaires Ă  l’Ă©chelle internationale.

En utilisant l’expression « Axe du Mal » dans son discours sur l’Ă©tat de l’Union en 2002, le prĂ©sident amĂ©ricain George W. Bush faisait rĂ©fĂ©rence Ă  trois pays qu’il accusait de soutenir le terrorisme et de chercher Ă  dĂ©velopper des armes de destruction massive. Ces pays Ă©taient l’Iran, l’Irak et la CorĂ©e du Nord. Bush a utilisĂ© cette expression pour mettre en Ă©vidence les menaces perçues par ces rĂ©gimes hostiles aux États-Unis et Ă  leurs alliĂ©s, et pour justifier une politique Ă©trangĂšre plus ferme Ă  leur encontre. Cependant, certains ont critiquĂ© les États-Unis pour avoir fermĂ© les yeux sur la duplicitĂ© de certains de leurs alliĂ©s, notamment le Pakistan et l’Arabie Saoudite, qui ont Ă©tĂ© accusĂ©s de soutenir des groupes extrĂ©mistes malgrĂ© leur alliance avec les États-Unis. Cette situation a suscitĂ© des questions sur la cohĂ©rence et l’efficacitĂ© de la politique Ă©trangĂšre amĂ©ricaine dans la lutte contre le terrorisme.

Dans ce contexte de tensions accrues et de peur du terrorisme, l’essai d’Emmanuel Todd, AprĂšs l’Empire, publiĂ© en 2002, a pris une rĂ©sonance particuliĂšre. L’ouvrage analyse le dĂ©clin de l’hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine et propose une vision du monde multipolaire en devenir. L’ouvrage a provoquĂ© un tollĂ© lors de sa sortie. Son analyse du dĂ©clin de l’hĂ©gĂ©monie US, basĂ©e sur une approche anthropologique et historique, a Ă©tĂ© jugĂ©e Ă  la fois perspicace et provocatrice.

Il est Ă  noter qu’Emmanuel Todd a dĂ©jĂ  fait preuve d’une prescience remarquable en prĂ©disant la chute de l’URSS dans son ouvrage La Chute finale publiĂ© en 1976. À l’Ă©poque, l’Union SoviĂ©tique semblait ĂȘtre une puissance inattaquable, mais Todd a su dĂ©celer les signes prĂ©curseurs de faiblesse qui annonçaient sa future dĂ©sintĂ©gration (dĂ©mographie en dĂ©clin, problĂšmes Ă©conomiques structurels, mĂ©contentement croissant des populations…). La dislocation de l’URSS en 1991 a confirmĂ© la justesse de l’analyse de Todd.

Dans AprĂšs l’Empire Todd soutient que les États-Unis, aprĂšs avoir atteint un apogĂ©e de puissance aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, sont en train de connaĂźtre un dĂ©clin inexorable. Ce dĂ©clin est, selon lui, multidimensionnel et dĂ©coule de l’Ă©puisement du modĂšle Ă©conomique amĂ©ricain basĂ© sur la consommation et la dette, de l’affaiblissement de la puissance militaire amĂ©ricaine due Ă  des interventions coĂ»teuses et impopulaires, et de l’Ă©mergence de nouvelles puissances comme la Chine et l’Union EuropĂ©enne (UE). Tous ces facteurs contribuent Ă  un dĂ©clin relatif de la puissance amĂ©ricaine, qui se traduit par une perte d’influence et de leadership dans le monde.

L’auteur Ă©taye son argumentation par une analyse dĂ©taillĂ©e de l’histoire amĂ©ricaine, en s’appuyant sur des concepts anthropologiques tels que les systĂšmes familiaux et les valeurs religieuses. Il affirme que les États-Unis, fondĂ©s sur un systĂšme individualiste et protestant, sont dĂ©sormais en contradiction avec les valeurs du reste du monde, plus collectiviste et universaliste.

L’analyse de Todd nous incite Ă  remettre en question des idĂ©es reçues. En s’appuyant sur une multitude de donnĂ©es dĂ©mographiques, Ă©conomiques et culturelles, il dresse un portrait saisissant du dĂ©clin amĂ©ricain et propose une lecture originale des relations internationales et de la place des États-Unis dans le concert des nations. MalgrĂ© la densitĂ© du sujet, l’Ă©criture claire et le style direct de Todd rend son livre accessible au grand public, ce qui en fait un outil prĂ©cieux pour comprendre les mutations en cours dans le monde.

Cependant, d’autres l’ont critiquĂ© pour son pessimisme excessif et ses conclusions hĂątives. On lui a reprochĂ© son ton parfois arrogant et ses simplifications excessives. Il a Ă©galement Ă©tĂ© critiquĂ© pour son dĂ©terminisme exagĂ©rĂ©, qui laisse peu de place Ă  l’imprĂ©visible, ainsi que pour son manque d’actualisation et certaines prĂ©dictions erronĂ©es. En effet, l’ouvrage n’a pas Ă©tĂ© mis Ă  jour depuis sa publication en 2002, ce qui peut le rendre moins pertinent pour l’analyse du monde contemporain. Un exemple notable de prĂ©diction erronĂ©e est sa vision d’une UE forte capable de rivaliser avec les États-Unis. Les dĂ©veloppements ultĂ©rieurs ont montrĂ© que l’UE a rencontrĂ© des difficultĂ©s majeures qui ont limitĂ© sa capacitĂ© Ă  atteindre cet objectif, remettant en question certaines des perspectives avancĂ©es par Todd. Cette divergence entre les prĂ©visions de l’auteur et la rĂ©alitĂ© actuelle souligne l’importance de tenir compte de l’Ă©volution des Ă©vĂ©nements et des facteurs changeants dans l’analyse gĂ©opolitique. Par exemple, le conflit en Ukraine a mis en lumiĂšre les divisions au sein de l’UE et ses difficultĂ©s Ă  adopter une position unifiĂ©e face Ă  des dĂ©fis gĂ©opolitiques importants, ce qui a contribuĂ© Ă  affaiblir son influence sur la scĂšne internationale.

MalgrĂ© les critiques, AprĂšs l’Empire reste un ouvrage iconoclaste qui a contribuĂ© Ă  alimenter le dĂ©bat sur le rĂŽle des États-Unis dans le monde. Il incite Ă  rĂ©flĂ©chir aux limites de la puissance amĂ©ricaine, ainsi qu’Ă  se questionner sur son avenir. Certains passages peuvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©s comme gauchistes ou carrĂ©ment anti-amĂ©ricains, car Todd critique la politique Ă©trangĂšre et l’impĂ©rialisme amĂ©ricains, tout en soulignant les inĂ©galitĂ©s sociales et Ă©conomiques qui sĂ©vissent dans ce pays. Cependant, il est pertinent de noter que Todd n’est pas un idĂ©ologue. D’oĂč l’importance de lire attentivement ses thĂšses et de les replacer dans leur contexte car elles ne reprĂ©sentent pas des vĂ©ritĂ©s absolues et intemporelles.

En conclusion, AprĂšs l’Empire est un ouvrage important qui a contribuĂ© Ă  la rĂ©flexion sur l’avenir du monde aprĂšs la chute du communisme. L’analyse de Todd, bien que sujette Ă  caution sur certains aspects, mĂ©rite d’ĂȘtre lue et discutĂ©e pour mieux comprendre les enjeux gĂ©opolitiques du XXIe siĂšcle.

Note : [sur 5 ⭐⭐⭐⭐⭐ ]

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Quelques passages éloquents du livre:

Les EuropĂ©ens ne comprennent pas pourquoi l’AmĂ©rique se refuse Ă  rĂ©gler la question israĂ©lo-palestinienne, alors qu’elle en a le pouvoir absolu. Ils commencent Ă  se demander si Washington n’est pas au fond satisfait qu’un foyer de tension se perpĂ©tue au Proche-Orient et que les peuples arabes manifestent une hostilitĂ© grandissante au monde occidental;

Le progrĂšs n’est pas, comme le supposaient les philosophes des LumiĂšres, une ascension linĂ©aire, heureuse, facile sur tous les plans. L’arrachement Ă  la vie traditionnelle, aux routines Ă©quilibrĂ©es de l’analphabĂ©tisme, de la haute fĂ©conditĂ© et de la forte mortalitĂ©, produit dans un premier temps, paradoxalement, presque autant de souffrance que d’espoir et d’enrichissement;

L’action militaire, par son niveau d’intensitĂ© et de risque, se situe dĂ©sormais quelque part entre la vraie guerre et le jeu vidĂ©o. On met sous embargo des pays incapables de se dĂ©fendre, on bombarde des armĂ©es insignifiantes. On prĂ©tend concevoir et produire des armements de plus en plus sophistiquĂ©s, ayant, justement, la prĂ©cision de jeux vidĂ©o, mais on applique en pratique, Ă  des populations civiles dĂ©sarmĂ©es, des bombardements lourds dignes de la Seconde Guerre mondiale. Le niveau de risque est presque insignifiant pour l’armĂ©e des États-Unis. Il n’est pas nul pour les populations civiles amĂ©ricaines puisque la domination asymĂ©trique engendre, venant des zones dominĂ©es, des rĂ©actions terroristes dont la plus rĂ©ussie a Ă©tĂ© celle du 11 septembre 2001;

Penser raisonnablement l’AmĂ©rique, ce ne peut ĂȘtre vouloir s’en dĂ©barrasser, l’abaisser, ou toute autre attitude violente et fantasmagorique. Ce dont le monde a besoin, ce n’est pas que l’AmĂ©rique disparaisse, mais qu’elle redevienne elle-mĂȘme, dĂ©mocratique, libĂ©rale et productive.

Emmanuel Todd