Dans Jihad : Expansion et DĂ©clin de lâIslamisme, publiĂ© en 2000 â soit quelques mois avant les attentats du 11 septembre 2001 â le politologue français Gilles Kepel retrace trois dĂ©cennies dâhistoire de lâislam politique, depuis la montĂ©e en puissance des FrĂšres musulmans en Ăgypte jusquâĂ lâessor du djihadisme international. Il y dĂ©fend une thĂšse audacieuse : lâislamisme, loin dâĂȘtre une force irrĂ©sistible, aurait amorcĂ© un reflux profond, affaibli par ses propres contradictions, ses Ă©checs politiques et une perte croissante de lĂ©gitimitĂ© auprĂšs des populations musulmanes.
Kepel distingue trois grandes Ă©tapes : lâislamisation par le bas â Ă travers la prĂ©dication ou daâwa, lâĂ©ducation, et lâactivation de rĂ©seaux sociaux traditionnels (tels que les cercles familiaux, associatifs ou communautaires, bien avant lâessor des plateformes numĂ©riques) â, puis la conquĂȘte du pouvoir par des voies rĂ©volutionnaires ou Ă©lectorales, et enfin une radicalisation djihadiste comme dernier soubresaut. Selon lui, lâislamisme nâa jamais su offrir un modĂšle de sociĂ©tĂ© stable, attractif ou durable. Sa prĂ©diction ? QuâaprĂšs son apogĂ©e dans les annĂ©es 1980-1990, un reflux profond sâamorcerait, en particulier chez les jeunes gĂ©nĂ©rations.
Ă lâĂ©poque, cette analyse pouvait sembler prĂ©maturĂ©e. Pourtant, Ă la lumiĂšre des Ă©vĂ©nements rĂ©cents, elle prend une nouvelle signification. Le conflit Ă distance entre IsraĂ«l et lâIran, lâaffaiblissement du rĂ©gime des ayatollahs, la dĂ©liquescence de ses alliĂ©s syriens et libanais : autant de signes dâun essoufflement du modĂšle thĂ©ocratique iranien. Depuis 1979, la RĂ©publique islamique a cherchĂ© Ă exporter sa rĂ©volution Ă travers le «âŻcroissant chiiteâŻÂ», en soutenant notamment le Hezbollah, les milices chiites irakiennes et le rĂ©gime de Bachar el-Assad. Aujourdâhui, cet axe est fragilisĂ©, minĂ© par les crises Ă©conomiques, les soulĂšvements populaires et lâimpopularitĂ© croissante de ses dirigeants.
Les manifestations en Iran, souvent menĂ©es par des femmes et des jeunes, tĂ©moignent dâune volontĂ© de rupture gĂ©nĂ©rationnelle. Si le rĂ©gime des mollahs venait Ă chuter ou Ă se transformer radicalement, cela pourrait marquer la fin dâun des derniers rĂ©gimes thĂ©ocratiques du monde contemporain.
Mais attention Ă ne pas tirer de conclusions hĂątives. Les Talibans en Afghanistan rappellent que lâislamisme radical peut encore sâimposer par la force. Depuis leur retour au pouvoir en 2021, ils ont instaurĂ© un rĂ©gime fondĂ© sur une lecture ultraconservatrice de la charia, rĂ©duisant les femmes au silence et interdisant toute opposition. Leur isolement ne doit pas faire oublier la rĂ©silience de certaines formes extrĂȘmes dâislamisme, notamment dans des contextes dâeffondrement Ă©tatique.
Dans le mĂȘme ordre dâidĂ©es, lâexpĂ©rience de Daech illustre lâĂ©chec retentissant du projet de restauration du califat. En 2014, le groupe proclame Ă Mossoul la naissance dâun Ătat islamique, nourri du rĂȘve dâun empire transnational bĂąti sur la violence et la terreur.
Ă cheval entre lâIrak et la Syrie, lâorganisation sâimpose dans un contexte dâeffondrement des pouvoirs centraux. Le retrait amĂ©ricain dâIrak et la guerre civile en Syrie laissent un vide dont Daech profite pour contrĂŽler de vastes territoires, de Mossoul Ă Raqqa, et y instaurer une dictature implacable.
Mais ce projet messianique sâĂ©croule vite sous le poids de ses propres contradictions : brutalitĂ© sans limites, rejet massif des populations, absence de vision politique et riposte militaire internationale. Aujourdâhui, cette utopie fanatique sâest dissoute comme neige au soleil, ne laissant derriĂšre elle quâun champ de ruines idĂ©ologiques.
Dâautres variantes de lâislamisme subsistent : lâAKP dâErdogan, qui mĂȘle Ă la fois islamisme modĂ©rĂ© et autoritarisme Ă©lectoral ; les groupes djihadistes actifs au Sahel ; ou encore lâArabie saoudite, Ă©cartelĂ©e entre modernisation Ă©conomique et maintien dâun appareil religieux conservateur.
Dans ce paysage en mutation, deux mouvements historiquement puissants attirent lâattention : le Hezbollah au Liban et le Hamas Ă Gaza. Tous deux sont Ă la fois politiques, religieux et militaires, et liĂ©s Ă©troitement Ă lâIran. Or, cette dĂ©pendance devient de plus en plus problĂ©matique Ă mesure que les sociĂ©tĂ©s Ă©voluent.
Au Liban, une part croissante de la population â y compris chiite â remet en cause la lĂ©gitimitĂ© du Hezbollah. Jadis perçu comme une force de rĂ©sistance face Ă IsraĂ«l, il est aujourdâhui accusĂ© de bloquer toute rĂ©forme, de contribuer Ă lâeffondrement Ă©conomique et de renforcer la mainmise iranienne sur le pays.
Du cĂŽtĂ© palestinien, le Hamas â nĂ© comme alternative au Fatah â a consolidĂ© son pouvoir Ă Gaza par la force. Sa stratĂ©gie de confrontation permanente avec IsraĂ«l, souvent au dĂ©triment des civils, lui vaut des critiques croissantes, notamment parmi les jeunes et en Cisjordanie. Le paradoxe tragique, câest que plus les civils paient le prix des conflits, plus le Hamas renforce son discours victimaire et messianique. Ă terme, les Palestiniens devront choisir : poursuivre dans cette voie ou se tourner vers une autoritĂ© civile, pluraliste, dĂ©tachĂ©e des agendas extĂ©rieurs.
Ces deux mouvements voient leur lĂ©gitimitĂ© Ă©rodĂ©e non seulement par la pression extĂ©rieure, mais aussi par une contestation interne, souvent portĂ©e par une jeunesse Ă©duquĂ©e, connectĂ©e et moins permĂ©able Ă lâidĂ©ologie religieuse. Leur affaiblissement, sâil se confirme, ne ferait que valider lâintuition de Kepel : lâislamisme politique sâĂ©puise de lâintĂ©rieur, plus quâil ne recule par la guerre.
Les soulĂšvements populaires du Printemps arabe, survenus entre 2010 et 2012, illustrent Ă©galement cette dynamique. Bien que certains mouvements islamistes aient tentĂ© dâen tirer profit, les rĂ©volutions arabes nâont pas Ă©tĂ© portĂ©es par des courants religieux. Au contraire, elles ont exprimĂ© un ras-le-bol gĂ©nĂ©ralisĂ© face Ă lâautoritarisme, Ă la corruption, Ă la pauvretĂ© â et non une volontĂ© dâinstaurer des rĂ©gimes thĂ©ocratiques. Ce rejet implicite de lâislam politique comme solution de rechange renforce lâidĂ©e que la jeunesse arabe cherche avant tout libertĂ©, justice sociale et dignitĂ©, bien plus que des utopies religieuses. Un autre indice du basculement vers un monde post-thĂ©ocratique.
Certes, ce nâest pas la fin de lâislam dans la sphĂšre publique, ni mĂȘme la disparition de toute idĂ©ologie islamiste. Mais câest sans doute la fin dâun cycle, celui des grandes utopies politico-religieuses qui prĂ©tendaient rĂ©concilier foi, justice sociale et souverainetĂ©. Un monde post-thĂ©ocratique semble poindre, dans lequel la religion ne disparaĂźtra pas, mais ne dominera plus lâĂtat.
Notre rĂ©flexion est peut-ĂȘtre subjective. Mais elle sâinscrit dans une tendance observable : celle dâun islamisme en perte de vitesse, contestĂ© par ceux-lĂ mĂȘmes quâil prĂ©tendait libĂ©rer.
Note : [sur 5 âïžâïžâïžâïžâïž ]
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Quelques passages marquants du livre:
Les « victoires » des islamistes sunnites en Afghanistan et au Soudan, en effet, payĂ©s et armĂ©s par l’Arabie Saoudite et la CIA dans un cas, portĂ©s par un coup d’Ătat militaro-religieux dans l’autre, ne tenaient guĂšre la comparaison face Ă la vĂ©ritable rĂ©volution qui avait eu lieu en Iran. Par-delĂ la spĂ©cificitĂ© chi’ite de ce pays, elle incarnait l’utopie islamiste au sens large. Or tout au long des huit annĂ©es de guerre contre l’Irak, un seul groupe social, le monde du bazar et des affairistes liĂ©s au pouvoir politico-religieux, a confisquĂ© la RĂ©publique islamique. Au dĂ©triment des anciennes Ă©lites du temps du Chah, mais surtout de la jeunesse pauvre, envoyĂ©e d’abord manifester face aux baĂŻonnettes de l’armĂ©e impĂ©riale, puis, la rĂ©volution accomplie, martyrisĂ©e en masse sur les champs de mines irakiens.
Pour l’establishment saoudien dont ben Laden et Azzam Ă©taient proches, la cause sacrĂ©e du jihad afghan permettait d’encadrer des trublions potentiels, de les dĂ©tourner de la lutte contre les pouvoirs Ă©tablis du monde musulman et contre le grand alliĂ© amĂ©ricain, et de les soustraire Ă l’influence iranienne. Aux Ătats-Unis, la cause Ă©tait entendue: les « jihadistes » combattaient « l’Empire du Mal » soviĂ©tique, Ă©vitant aux boys du Middle West de risquer leur vie, et les pĂ©tromonarchies payaient la facture, soulageant d’autant le contribuable amĂ©ricain.
Ă l’explosion de la population a succĂ©dĂ© une baisse rĂ©guliĂšre et rapide de la natalitĂ©, chez les nouveaux urbains confrontĂ©s Ă des problĂšmes insolubles de logement, et dont les femmes, en ayant accĂšs au travail, sont obligĂ©es de rĂ©guler leur fĂ©conditĂ©, en fonction des contraintes citadines. Par-delĂ l’idĂ©ologie nataliste des militants islamistes, qui voient dans la multiplication des berceaux la promesse de combatants pour les jihads de demain, les jeunes couples qui vivent dans les mĂ©tropoles du monde musulman en l’an 2000 se dĂ©terminent d’abord selon leurs aspirations concrĂštes au mieux-ĂȘtre. Celle-ci passent par une baisse de la natalitĂ©, qui substitue aux fratries de sept membres et plus qui Ă©taient encore la norme il y a vingt ans des familles de deux ou trois enfants.
Porter le voile dans les institutions publiques qui le prohibent n’est plus revendiquĂ© comme le respect d’une injonction de la chari’a, mais comme un «âŻdroit de lâhommeâŻÂ» (voire de la femme), l’expression d’un libre choix, Ă l’instar de tout autre.
La violence incontrĂŽlĂ©e qui a marquĂ© les annĂ©es 1990, mĂȘme si beaucoup soupçonnent qu’elle a Ă©tĂ© attisĂ©e par des agents provocateurs de rĂ©gimes qui y avaient intĂ©rĂȘt, reste dans toutes les mĂ©moires. Pour cette raison, la composante la plus modĂ©rĂ©e de la mouvance multiplie les professions de foi dĂ©mocratique pour se distancier d’un phĂ©nomĂšne qui obĂšre son avenir politique. Les classes pieuses qui constituent sa base sociale recherchent de nouvelles alliances avec leurs contreparties laĂŻques, voire chrĂ©tiennes dans les Ătats multiconfessionnels. Ainsi, au Liban, le Hizballah chi’ite, Ă l’origine un groupuscule terroriste prestataire de services pour l’Iran de Khomeini, s’est transformĂ© en mouvement de masse des dĂ©shĂ©ritĂ©s, puis est devenu l’incarnation de la rĂ©sistance nationale libanaise contre IsraĂ«l, applaudi comme tel par toute les composantes du spectre religieux du pays. Dans la perspective d’un accord de paix entre la Syrie, son client libanais, et l’Ătat hĂ©breu, le parti de Dieu, qui est reprĂ©sentĂ© au Parlement, retournera son Ă©nergie vers le théùtre politique intĂ©rieur libanais; il est, Ă ce titre, l’objet des attentions de plus d’un responsable chrĂ©tien maronite.







































