Pour un Nouvel Ordre Mondial

Le retour de Trump met en lumière l’inefficacité croissante du multilatéralisme, incarnée par un Conseil de sécurité dépassé et incapable d’imposer des règles contraignantes aux grandes puissances. Si la nécessité de réformes fait aujourd’hui consensus, leur mise en œuvre demeure largement hypothétique, laissant entrevoir un ordre international fragilisé, voire en déclin.

Le retour de Donald Trump au centre du jeu politique international a remis en lumière une réalité déjà bien installée : le multilatéralisme est fragilisé, contesté et parfois ouvertement ignoré. Sous Trump, cette défiance ne s’est pas limitée aux contre-pouvoirs internes américains, comme le Congrès ou la presse, mais s’est étendue aux institutions internationales censées encadrer l’usage de la force et préserver un minimum d’ordre mondial. Parmi elles, le Conseil de sécurité des Nations unies occupe une place centrale, autant par son rôle théorique que par ses dysfonctionnements réels.

L’un des problèmes fondamentaux réside dans la capacité — ou plutôt l’incapacité — du Conseil de sécurité à contraindre les grandes puissances. Lorsque les États-Unis agissent unilatéralement, en dehors de tout mandat explicite, le Conseil apparaît souvent comme un spectateur impuissant. L’invasion de l’Irak en 2003 en demeure l’exemple le plus emblématique : une guerre menée sans autorisation du Conseil de sécurité, justifiée par l’existence supposée d’armes de destruction massive qui ne seront jamais retrouvées. Plus récemment, début janvier 2026, une opération militaire américaine a abouti à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse à Caracas. Ils ont ensuite été transférés vers les États-Unis, où ils ont été placés en détention fédérale et inculpés pour trafic de drogues. Cette action, menée sans mandat du Conseil de sécurité et dénoncée par plusieurs gouvernements et experts comme une violation de la souveraineté et du droit international, illustre une fois de plus la façon dont une grande puissance peut agir en marge du système multilatéral qu’elle prétend incarner. Cette dynamique n’est pas nouvelle, mais elle s’est accentuée au fil des décennies, nourrissant un sentiment croissant de discrédit et d’obsolescence. Une institution censée garantir la sécurité collective perd inévitablement de sa crédibilité lorsqu’elle est contournée par ceux-là mêmes qui sont censés en être les garants.

Cette crise d’autorité soulève une question plus profonde : le Conseil de sécurité est-il encore adapté aux réalités géopolitiques du XXIᵉ siècle ? Sa composition actuelle repose sur un équilibre de forces figé en 1945, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, les cinq membres permanents incarnaient sans contestation possible la victoire militaire, la puissance industrielle et l’influence politique globale. Or, près de huit décennies plus tard, le monde n’est plus structuré selon ces lignes.

Le maintien du Royaume-Uni et de la France, par exemple, comme membres permanents pose aujourd’hui un problème de cohérence stratégique. Sans nier leur rôle historique, leur influence réelle sur les grandes dynamiques mondiales s’est considérablement réduite. Démographiquement, économiquement et militairement, ces deux pays ne pèsent plus de la même manière face à des acteurs émergents ou consolidés comme l’Inde, la Chine ou même des blocs régionaux entiers. Leur statut permanent semble davantage relever d’un héritage symbolique que d’une reconnaissance objective de puissance.

Ce décalage alimente un sentiment d’injustice structurelle au sein de la communauté internationale. De nombreux États estiment que le Conseil de sécurité ne reflète ni la diversité du monde actuel ni les rapports de force contemporains. L’Afrique, l’Amérique latine ou l’Asie du Sud, pourtant centrales dans les enjeux démographiques, économiques et sécuritaires, demeurent sous-représentées dans les cercles décisionnels les plus critiques. Cette asymétrie fragilise l’acceptabilité des décisions prises, lorsqu’elles sont prises.

À cela s’ajoute la question du droit de veto, souvent perçu comme l’outil ultime de paralysie institutionnelle. Utilisé pour protéger des intérêts nationaux immédiats, il empêche régulièrement toute action collective face à des crises majeures. La récente guerre à Gaza en offre une illustration frappante : malgré l’ampleur des destructions et la gravité de la situation humanitaire, la communauté internationale s’est révélée largement impuissante, en raison de vetos répétés bloquant toute résolution contraignante à l’encontre d’Israël. Le veto transforme ainsi le Conseil de sécurité en une arène de rivalités politiques plutôt qu’en un véritable espace de régulation. Tant que ce mécanisme demeurera intact, toute réforme de fond restera limitée dans ses effets.

La remise en cause du Conseil de sécurité ne signifie pas un rejet de l’ONU ou du multilatéralisme en tant que tel. Au contraire, elle traduit la volonté de sauver ces institutions en les adaptant. Une gouvernance mondiale crédible suppose des règles partagées, mais aussi des institutions perçues comme légitimes. Or, la légitimité ne peut exister sans représentation équitable ni capacité d’action effective.

En 2026, persister à défendre un statu quo hérité d’un autre siècle relève moins du réalisme que du déni. Le monde est désormais multipolaire, fragmenté, traversé par des conflits hybrides et des enjeux globaux — climatiques, technologiques, sanitaires — que le Conseil de sécurité actuel peine à appréhender. Continuer à fonctionner avec les mêmes structures revient à accepter leur inefficacité chronique.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut réformer le Conseil de sécurité, mais comment et avec quel courage politique. Cette réforme sera longue, conflictuelle et semée de blocages, mais elle est devenue indispensable. Sans elle, le multilatéralisme risque de se transformer en façade diplomatique, vidée de sa substance, tandis que les grandes puissances continueront d’agir unilatéralement, au mépris des règles qu’elles ont elles-mêmes contribué à écrire.

📚 Pour aller plus loin

Les ouvrages et ressources ci-dessous offrent des pistes de réflexion complémentaires sur le fonctionnement du Conseil de sécurité, la gestion des crises internationales, ainsi que les tensions persistantes entre unilatéralisme et multilatéralisme. Sans prétendre à l’exhaustivité, cette sélection permet d’approfondir les enjeux abordés dans cet article et d’explorer, à travers différents regards académiques et analytiques, les limites et les défis de la gouvernance mondiale contemporaine. Libre ensuite à chaque lecteur d’y trouver les voies de compréhension qui lui sembleront les plus pertinentes.

Les cicatrices d’un Maghreb divisé

Les relations entre l’Algérie et le Maroc, marquées par une rivalité historique, illustrent les tensions géopolitiques du Maghreb. Le conflit autour du Sahara occidental continue d’impacter leur intégration régionale, entravant stabilité et coopération.

Les relations entre l’Algérie et le Maroc constituent l’un des feuilletons géopolitiques les plus complexes du Maghreb et du monde arabe. À la fois proches par l’histoire, la religion, la culture et la langue, ces deux pays voisins ont pourtant construit, depuis leurs indépendances respectives, une rivalité profonde qui continue de marquer l’équilibre régional. Cette relation oscillant entre méfiance, tensions diplomatiques et affrontements indirects, est souvent qualifiée de « guerre froide maghrébine ». Elle illustre combien les frontières héritées de la colonisation et les choix politiques post-indépendance pèsent lourdement sur la stabilité du Maghreb.

Si l’on veut comprendre pourquoi les relations entre l’Algérie et le Maroc restent si tendues, il faut d’abord constater que les deux pays ont pris des trajectoires diamétralement opposées après leurs indépendances. Le Maroc a conservé une monarchie centralisée et stable, qui s’est affirmée comme l’un des piliers du pouvoir politique et religieux. L’Algérie, en revanche, a instauré un régime républicain issu de la guerre de libération, fondé sur le rôle prépondérant du FLN et de l’armée. Ces différences de modèles politiques, combinées à des choix diplomatiques distincts – ouverture vers l’Occident et le monde arabe pour Rabat, positionnement tiers-mondiste et non-aligné pour Alger – expliquent en grande partie l’évolution divergente des deux États. Ces trajectoires divergentes nourrissent une méfiance structurelle entre Alger et Rabat, mais elles ne suffisent pas à elles seules : les conflits frontaliers et territoriaux ont joué un rôle déterminant.

Le premier grand point de discorde apparaît dès les années 1960. En 1963, à peine un an après l’indépendance de l’Algérie, les deux pays entrent en confrontation militaire lors de la « guerre des sables ». Le Maroc, sous le règne d’Hassan II, revendiquait alors les régions frontalières de Tindouf et Béchar, estimant qu’elles faisaient historiquement partie du territoire marocain avant la colonisation française. L’Algérie, fraîchement sortie d’une guerre de libération sanglante contre la France, refuse toute concession et bénéficie du soutien diplomatique de plusieurs pays, notamment l’Égypte de Nasser et Cuba.

Ce conflit, au-delà de son aspect militaire limité, a une forte dimension juridique. En Afrique, au moment des indépendances, un principe fondamental se met en place : celui de l’uti possidetis juris, consacré par l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). Ce principe stipule que les nouvelles nations doivent conserver les frontières héritées de la colonisation, afin d’éviter une multiplication des guerres territoriales. Dans ce contexte, la revendication marocaine, fondée sur des arguments historiques, s’est heurtée à une règle internationale en pleine consolidation, qui a joué en faveur de l’Algérie. Respecter les frontières coloniales devient un gage de stabilité et de légitimité sur la scène africaine. Alger apparaît ainsi comme respectueuse du droit international émergent, tandis que Rabat donnait alors l’image d’un acteur cherchant à modifier les frontières par la force. Cette perception a durablement marqué l’équilibre des relations entre les deux voisins.

Le second point de discorde majeure est lié au Sahara occidental. En 1975, après le départ de l’Espagne, le Maroc organise la « Marche verte » et annexe ce territoire riche en ressources naturelles. L’Algérie, de son côté, soutient le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui qui proclame la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Depuis, le Sahara occidental est devenu la principale pomme de discorde entre Rabat et Alger. Pour le Maroc, ce territoire est une partie intégrante du royaume, tandis que l’Algérie défend le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui.

Selon le droit international, la position algérienne bénéficie d’un socle juridique solide. Dès 1975, la Cour internationale de Justice (CIJ), saisie par le Maroc, a rendu un avis consultatif affirmant que si des liens d’allégeance existaient entre certaines tribus sahraouies et le sultan marocain, ils ne suffisaient pas à établir une souveraineté territoriale. La CIJ a donc conclu que le principe d’autodétermination devait primer, conformément à la Charte des Nations Unies et aux résolutions de l’Assemblée générale sur la décolonisation. Dans cette perspective, le Sahara occidental est considéré par l’ONU comme un territoire non autonome, en attente d’un processus de décolonisation. L’organisation a inscrit la région sur sa liste des territoires à décoloniser dès les années 1960, et elle réaffirme régulièrement le droit du peuple sahraoui à décider de son avenir par référendum. Or, ce référendum, prévu dans le cadre du cessez-le-feu de 1991, n’a jamais eu lieu, bloqué par des désaccords sur le corps électoral et par les manœuvres politiques des deux camps.

C’est dans ce contexte que James Baker, ancien secrétaire d’État américain, a été nommé en 1997 envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU pour le Sahara occidental. Pendant près de sept ans, il s’est efforcé de trouver une issue au conflit. En 2001, il a proposé un premier plan prévoyant une autonomie du territoire sous souveraineté marocaine, rejeté par le Polisario et l’Algérie. En 2003, il a soumis un second plan – le « Plan Baker II » – qui combinait une période d’autonomie de cinq ans, suivie d’un référendum incluant l’option de l’indépendance. Ce compromis a reçu l’appui du Polisario et d’Alger, mais Rabat s’y opposa catégoriquement, craignant que l’issue référendaire ne remette en cause son contrôle sur la région. L’échec de ces initiatives illustre les limites de la diplomatie internationale : même soutenue par une grande figure américaine et par le Conseil de sécurité, la médiation a buté sur l’intransigeance des positions et l’absence de volonté politique de part et d’autre. James Baker finira par démissionner en 2004, désabusé par l’impossibilité de concilier les exigences contradictoires des parties.

Les années 1980 et 1990 voient s’accentuer cette rivalité. Alors que le Maroc mise sur son ancrage africain et sur des alliances avec l’Occident, l’Algérie traverse une décennie noire marquée par une instabilité profonde et se replie sur elle-même. Les opportunités d’une véritable union maghrébine, incarnée par le projet de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) lancé en 1989, s’évanouissent rapidement. Les différends bilatéraux empêchent toute intégration économique et politique régionale, condamnant le Maghreb à rester l’une des régions les moins intégrées au monde. Pour les populations, cette fracture est une tragédie : familles séparées, échanges commerciaux entravés, circulation limitée, autant de barrières artificielles entre deux peuples pourtant liés.

Le XXIe siècle n’a pas apporté de véritable apaisement. Bien au contraire, les tensions se sont ravivées. La normalisation diplomatique du Maroc avec Israël en 2020, dans le cadre des accords d’Abraham, a été vécue comme une provocation par Alger, qui a perçu ce rapprochement comme une menace directe pour sa sécurité nationale. Dans le même temps, Washington a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, renforçant la position de Rabat et isolant davantage Alger sur ce dossier. En réponse, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc en août 2021, accusant ce dernier d’« actes hostiles », allant de l’espionnage via le logiciel Pegasus à des manœuvres régionales jugées agressives.

Les rivalités se sont exprimées également dans les sphères économique et énergétique. L’Algérie, riche en hydrocarbures, a utilisé à plusieurs reprises l’arme énergétique pour faire pression, notamment en fermant le gazoduc Maghreb-Europe qui transitait par le Maroc vers l’Espagne. De son côté, le Maroc cherche à diversifier ses partenariats énergétiques, à investir dans les énergies renouvelables et à renforcer ses alliances stratégiques avec l’Afrique subsaharienne et l’Europe. Cette compétition économique s’accompagne d’une course à l’influence diplomatique, chaque pays cherchant à rallier à sa cause des soutiens internationaux, notamment au sein de l’Union africaine et de l’ONU.

Pourtant, malgré ces divergences profondes, certains analystes soulignent que les deux pays auraient beaucoup à gagner d’une coopération accrue. Les échanges commerciaux, aujourd’hui quasi inexistants, pourraient dynamiser des économies encore fragiles. L’intégration maghrébine, bloquée depuis plus de trente ans, offrirait un marché commun de plus de 100 millions d’habitants et une meilleure capacité de négociation face aux grandes puissances. Mais les logiques de pouvoir, les calculs stratégiques et les blessures de l’histoire semblent, pour l’instant, l’emporter sur la raison économique et la fraternité entre les peuples.

Au fond, la rivalité entre l’Algérie et le Maroc illustre les difficultés qu’ont certains États postcoloniaux à dépasser les héritages du passé et à construire une vision commune de l’avenir. Chaque geste de rapprochement est souvent vite effacé par une nouvelle crise, chaque discours d’apaisement est suivi d’une surenchère politique. Pour les citoyens des deux pays, cette situation est vécue comme une absurdité : nombreux sont ceux qui considèrent que les Algériens et les Marocains sont « un même peuple », divisé artificiellement par des frontières et par des choix politiques qui échappent à toute logique.

Ainsi, les relations tumultueuses entre Alger et Rabat demeurent un frein à la stabilité et au développement du Maghreb. L’histoire récente montre que la réconciliation ne peut se limiter à des gestes symboliques : elle nécessite une volonté politique ferme, un compromis sur le Sahara occidental conforme au droit international et une vision partagée pour l’avenir de la région. En attendant, le climat reste à la méfiance et à la confrontation larvée, preuve que les cicatrices du passé freinent lourdement toute tentative de rapprochement et de coopération. Tant que cette fracture perdure, l’idée même d’une union maghrébine reste un horizon lointain.

Quelques lectures essentielles sur le Maghreb

Pour approfondir la compréhension des relations tumultueuses entre l’Algérie et le Maroc, il est utile de se tourner vers les travaux d’historiens, de politologues et de spécialistes de la région. De nombreux ouvrages et études ont analysé cette rivalité post-indépendance, en mettant en lumière les héritages coloniaux, les tensions frontalières et le conflit autour du Sahara occidental. La sélection suivante propose quelques références incontournables, en français et en anglais, qui offrent des perspectives variées – historiques, géopolitiques et juridiques – pour mieux saisir les enjeux d’un Maghreb divisé.

Quand une révolution chasse un tyran pour en instaurer un autre

En 1979, les Iraniens renversent la monarchie du Chah, espérant la liberté. Mais la République islamique imposée par Khomeiny inaugure une nouvelle ère autoritaire. Cet article revient sur cette révolution confisquée et ses répercussions jusqu’à aujourd’hui.

Avant 1979, l’Iran était dirigé d’une main de fer par Mohammad Reza Pahlavi, le Chah d’Iran. Porté par une modernisation à marche forcée et soutenu par les États-Unis, il rêvait d’un empire moderne aligné sur l’Occident. Pourtant, ce projet s’effondra brutalement à la fin des années 1970 dans ce que l’on appelle aujourd’hui la Révolution iranienne. Si la chute du Chah fut saluée par des millions d’Iraniens, la suite de l’histoire se révéla bien moins libératrice qu’espérée.

Le régime cumulait les griefs. Son autoritarisme reposait sur la redoutée police politique SAVAK, tandis que ses réformes modernisatrices — la « Révolution blanche » — furent perçues comme verticales, déracinées, imposées sans réel consensus. L’occidentalisation accélérée, la marginalisation du clergé chiite, les inégalités sociales croissantes malgré la manne pétrolière et une corruption visible finirent par miner sa légitimité. Les classes populaires, les intellectuels et une partie de la bourgeoisie se détournèrent progressivement du pouvoir.

C’est dans ce contexte que l’ayatollah Khomeiny, en exil en France, devint le symbole d’une opposition plurielle. Ses sermons, diffusés clandestinement sur cassettes, galvanisèrent un mouvement de plus en plus large et hétéroclite. Mais la coalition révolutionnaire était fragile : elle rassemblait des islamistes, des nationalistes, des marxistes, des libéraux et une partie de la population religieuse en quête d’équité et de dignité. La chute du Chah ouvrit un vide politique immense. Comme souvent dans les périodes révolutionnaires, le vide politique ne profita pas aux plus modérés, mais à ceux qui surent transformer un mouvement populaire en pouvoir structuré.

Une partie des intellectuels occidentaux, fascinée par la rhétorique anti-impérialiste du clergé chiite, interpréta la révolution comme une nouvelle lutte de libération du tiers-monde. Cette lecture idéologique, parfois naïve, sous-estima la nature théocratique du projet porté par Khomeiny. Dans le même temps, les chancelleries occidentales, lassées par l’instabilité croissante et la brutalité du Chah, se distancièrent progressivement. Ce double mouvement — aveuglement idéologique d’un côté, désengagement stratégique de l’autre — facilita l’ascension d’un pouvoir religieux qui ne se révéla ni démocratique ni pluraliste.

La fuite du Chah en janvier 1979 laissa place à un espoir immense. Mais très vite, la dynamique populaire se referma sur elle-même. Le référendum d’avril 1979 posa une question binaire : « Voulez-vous une République islamique ? » Sans alternative clairement définie, sans véritable débat, dans un climat de ferveur religieuse intense, nombre d’Iraniens crurent voter pour un État moral et juste. Ils ne votèrent pas consciemment pour une dictature cléricale ; ils accordèrent leur confiance à une promesse floue, rapidement transformée en système verrouillé.

La Constitution de 1979 consacra la concentration du pouvoir entre les mains du Guide de la Révolution, reléguant les forces progressistes à un rôle secondaire. Les partis de gauche, les nationalistes, les féministes et les libéraux furent progressivement marginalisés, réprimés ou éliminés. Le port du voile devint obligatoire, la morale religieuse régit désormais la vie publique, et la révolution se transforma en instrument de contrôle et de répression. Comme tant d’autres révolutions dans l’histoire, elle fut confisquée par la force la mieux organisée et la plus déterminée du moment.

La guerre contre l’Irak, déclenchée en 1980, consolida davantage encore le nouveau régime. Le conflit dépassa rapidement les enjeux territoriaux pour devenir un affrontement idéologique et stratégique, opposant la République islamique naissante au régime baasiste de Saddam Hussein, dans un contexte régional marqué par les rivalités confessionnelles et géopolitiques. La guerre permit au pouvoir iranien de resserrer son emprise, de justifier la répression interne au nom de l’unité nationale et de forger une identité révolutionnaire assiégée. Le traumatisme collectif renforça ainsi un système qui, paradoxalement, s’était construit sur la promesse de libération.

Quarante-cinq ans plus tard, l’Iran demeure une théocratie autoritaire où la démocratie fonctionne comme une façade institutionnelle. Le régime ne repose pas uniquement sur l’oppression ; il entretient un récit politique puissant. L’opposition à Israël et aux États-Unis constitue un pilier central de sa légitimité. En se présentant comme champion des causes anti-impérialistes et défenseur de la Palestine, il mobilise des ressentiments historiques réels et canalise l’attention vers un ennemi extérieur. Il convient cependant de distinguer la légitimité de certaines causes internationales des usages stratégiques qu’en fait un pouvoir soucieux de préserver son autorité interne.

Mais derrière cet édifice idéologique, une autre réalité s’impose. La société iranienne est jeune, instruite, connectée, et de plus en plus en décalage avec le carcan politique qui l’enserre. Les mobilisations déclenchées par la mort de Mahsa Amini en 2022 ont révélé une fracture générationnelle profonde. Les femmes, en première ligne, ont incarné un mouvement qui dépasse la question vestimentaire pour toucher au cœur même du contrat social. Ce qui était autrefois une contestation ponctuelle semble désormais s’inscrire dans une remise en cause structurelle.

Aujourd’hui, le régime paraît à la fois solide et fragile. Solide par son appareil sécuritaire, par ses réseaux régionaux et par sa capacité éprouvée à se maintenir. Fragile par l’érosion de sa légitimité morale, par l’asphyxie économique, par l’isolement international croissant et par le fossé qui se creuse entre pouvoir et société. L’histoire montre que les systèmes fondés sur la peur peuvent durer longtemps ; elle montre aussi qu’ils peuvent s’effondrer plus rapidement qu’on ne l’imagine lorsque leur récit cesse de convaincre.

Mais une autre question, plus délicate encore, se profile à l’horizon : que se passera-t-il si le régime des ayatollahs venait à tomber ? L’histoire récente rappelle que la chute d’un pouvoir autoritaire ne débouche pas automatiquement sur une démocratie stable. Le vide politique qui suit l’effondrement d’un système verrouillé peut ouvrir la voie à des rivalités internes, à des luttes de factions, voire à des ingérences extérieures.

La tentation d’une « démocratie importée » ou soutenue de l’extérieur pose elle aussi problème. Les précédents irakien, syrien et libyen ont montré que la démocratie ne s’impose ni par décret ni par l’ingérence extérieure. Lorsqu’elle est perçue comme un produit d’exportation occidental, elle risque de manquer de légitimité locale et d’alimenter de nouvelles fractures. Une transition pilotée de l’extérieur pourrait paradoxalement affaiblir la cohésion politique qu’elle prétend renforcer.

L’Iran est une société ancienne, structurée, dotée d’une forte identité nationale. Mais c’est aussi un pays traversé par des lignes de fracture : tensions ethniques, divergences idéologiques, rivalités entre courants religieux et laïcs, opposition entre centre et périphéries. Une transition mal maîtrisée pourrait réveiller ces tensions.

Le véritable enjeu ne réside donc pas uniquement dans la chute du régime, mais dans la capacité de la société iranienne à se relever et à construire un projet politique inclusif. La démocratie ne se résume pas à des élections ; elle suppose des institutions indépendantes, un État de droit, une culture du compromis et une acceptation du pluralisme. Sans ces fondations, le risque serait de remplacer un monopole du pouvoir par un autre, sous une forme différente, voire d’en venir à regretter l’ancien régime.

L’incertitude demeure. Un régime peut tomber rapidement ; reconstruire un contrat social solide prendra du temps. Toute transformation profonde d’une société porte en elle douleur et tensions, et les transitions démocratiques ne font pas exception. L’avenir de l’Iran dépendra moins des calculs géopolitiques extérieurs que de la maturité politique interne et de la capacité des différentes composantes de la société à éviter le piège d’un cycle de règlements de comptes et à promouvoir une transition pacifique et inclusive. C’est là l’enjeu décisif des années à venir.

Rakuten Kobo Europe

Une Réflexion sur la Géopolitique Moderne

La disparition de l’URSS et de la Yougoslavie a profondément bouleversé l’équilibre mondial. Cet article propose une réflexion lucide sur le vide laissé par ces deux puissances, jadis symboles d’une alternative au modèle occidental. En revenant sur leurs avancées sociales, leur rôle géopolitique et l’émergence du Mouvement des Non-Alignés, il interroge les dérives du monde unipolaire actuel et plaide pour un nouvel ordre fondé sur la pluralité, l’équilibre et le dialogue.

Trente ans après la chute du Mur de Berlin et l’éclatement de la Yougoslavie, force est de constater que le vide laissé par ces puissances ne s’est jamais vraiment comblé. Cet article propose une réflexion sur ce que leur disparition a changé — et ce que cela révèle du monde d’aujourd’hui. 

Il nous arrive parfois de repenser à l’Union soviétique et à la Yougoslavie. Non pas avec une nostalgie aveugle, mais avec une certaine lucidité sur le rôle que ces deux entités jouaient dans l’équilibre mondial. Leur disparition a transformé la carte du monde, redéfini les rapports de force, et installé une nouvelle ère où l’unilatéralisme est devenu la norme.

L’URSS, en tant que superpuissance, représentait un contrepoids idéologique, militaire et diplomatique aux États-Unis. À son apogée, elle s’étendait sur près de 22,4 millions de kilomètres carrés, soit environ un sixième des terres émergées de la planète. Une telle envergure territoriale conférait à ce bloc un poids stratégique considérable, dont les répliques continuent de façonner la géopolitique contemporaine. Sa chute a mis fin à la guerre froide, certes, mais elle a aussi ouvert la voie à un monde dominé par une seule puissance, avec tous les déséquilibres que cela implique. Dans ce monde unipolaire, les décisions majeures en matière de politique internationale sont souvent prises sans réelle concertation globale. L’OTAN s’est élargie, les interventions militaires se sont multipliées, et le droit international a parfois été relégué au second plan.

Quant à la Yougoslavie, elle était un exemple rare de fédéralisme multinational, une tentative — certes imparfaite — de faire coexister différentes identités ethniques, linguistiques et religieuses sous une même bannière. Sa désintégration a été brutale, marquée par des guerres sanglantes, des purifications ethniques, et un traumatisme durable dans les Balkans. Aujourd’hui encore, les tensions entre les pays issus de l’ex-Yougoslavie rappellent que l’éclatement d’un État n’efface pas les blessures, bien au contraire.

Ce conflit a également mis en lumière l’attitude ambiguë — voire mesquine — de l’Occident, et plus particulièrement de l’Europe. Alors que les Balkans s’embrasaient, les grandes puissances européennes ont adopté un statu quo frileux, incapables de parler d’une seule voix ni d’intervenir de manière cohérente. Ce fut le premier conflit armé majeur sur le sol européen depuis la Seconde Guerre mondiale, et pourtant, l’Europe a laissé le champ libre aux États-Unis pour imposer leur médiation, notamment à travers les Accords de Dayton.

À bien des égards, une forme de jouissance mal dissimulée semblait entourer la chute de la Yougoslavie. Son modèle alternatif, ni pleinement occidental ni strictement soviétique, gênait. Son éclatement a été perçu par certains comme la preuve de l’échec des voies non alignées, et cette lecture a alimenté une indifférence cynique dans les cercles décisionnels occidentaux.

Pourtant, la Yougoslavie possédait un élan progressiste qui n’avait rien à envier à l’Occident : un système d’enseignement supérieur et de formation technique de qualité, gratuit et accessible ; une politique active d’émancipation des femmes, avec le droit de vote acquis dès 1945, une participation significative à la vie publique, et des lois progressistes encadrant l’avortement ; une ouverture culturelle et diplomatique marquée, notamment à travers son rôle dans le Mouvement des Non-Alignés ; et enfin, un modèle économique autogestionnaire unique en son genre, fondé sur la participation ouvrière et une répartition plus équitable des ressources.

De la même manière, malgré ses dérives autoritaires et ses lourdeurs bureaucratiques, l’Union soviétique a accompli certaines avancées notables, là où les États-Unis et d’autres pays occidentaux ont échoué : elle fut pionnière en matière de conquête spatiale, avec le lancement du premier satellite (Spoutnik), le premier homme (Youri Gagarine) et la première femme (Valentina Terechkova) dans l’espace ; elle a presque totalement éradiqué l’analphabétisme dès les années 1950, en garantissant un accès gratuit et universel à une éducation de qualité, notamment dans les disciplines scientifiques et techniques ; son système de santé, gratuit et généralisé, assurait des soins accessibles à toute la population, bien avant que des modèles comparables émergent en Occident ; les femmes occupaient une place importante dans les secteurs professionnels, scientifiques, techniques et militaires, à une époque où l’égalité réelle restait un idéal lointain en Europe et aux États-Unis ; enfin, l’URSS a réussi une industrialisation rapide et massive, transformant en quelques décennies une société majoritairement rurale en puissance industrielle et technologique majeure.

Cette modernité, propre à une voie socialiste indépendante, suscitait à la fois respect et méfiance. Elle représentait un contre-exemple embarrassant face à un capitalisme triomphant qui refusait toute alternative.

Au-delà de la dynamique bipolaire entre l’Est et l’Ouest, il existait également un troisième acteur géopolitique d’importance : le Mouvement des Non-Alignés. Né lors de la conférence de Bandung en 1955 et formalisé en 1961 à Belgrade — justement en Yougoslavie — ce mouvement regroupait des pays qui refusaient de s’aligner ni sur le bloc soviétique, ni sur le bloc occidental. Il incarnait une volonté d’émancipation politique, de souveraineté économique, et de solidarité entre nations du Sud.

Ce mouvement a été porté dès ses débuts par un trio de figures historiques — Nehru (Inde), Tito (Yougoslavie) et Nasser (Égypte) — qui ont ensemble formé l’ossature idéologique et diplomatique du non-alignement, prônant une voie médiane fondée sur la souveraineté nationale, la coopération Sud-Sud et le refus des tutelles impériales. Nehru incarnait une Inde indépendante attachée au développement pacifique et au dialogue entre civilisations ; Tito, à la tête d’une Yougoslavie socialiste mais non soumise à Moscou, défendait un modèle de socialisme autonome ; quant à Nasser, figure emblématique du panarabisme, il symbolisait la résistance à l’impérialisme occidental et inscrivait durablement l’Égypte dans cette dynamique alternative.

À travers leur alliance, c’est tout un imaginaire politique d’émancipation qui se met en place, en opposition à la logique de blocs figés. Ce projet, bien que fragilisé par les guerres régionales, les tensions internes et la realpolitik, a semé les graines d’un nouvel ordre international fondé sur la pluralité des voix — un héritage que l’on retrouve aujourd’hui dans des initiatives comme les BRICS ou la réforme des institutions onusiennes.

Dans ce contexte, la Yougoslavie de Tito jouait un rôle de pivot entre les mondes. Elle hébergeait et soutenait ce mouvement qui deviendra, avec le temps, l’un des fondements idéologiques des dynamiques Sud-Sud et un précurseur indirect des coalitions contemporaines comme les BRICS. Ce n’est donc pas un hasard si des pays comme l’Inde, la Chine, le Brésil ou l’Afrique du Sud, tous anciens piliers des Non-Alignés, sont aujourd’hui moteurs d’une contestation de l’ordre unipolaire.

Ainsi, le vide laissé par l’URSS et la Yougoslavie n’est pas seulement militaire ou diplomatique : il est aussi symbolique. Il marque la disparition d’un espace où les voix dissidentes pouvaient s’exprimer, où une diversité d’approches au développement, à la gouvernance et aux relations internationales existait. La résurgence de cette volonté d’autonomie, visible aujourd’hui à travers l’essor des BRICS et les appels à une réforme de la gouvernance mondiale, est en quelque sorte un écho du non-alignement d’hier.

Si l’URSS et la Yougoslavie existaient toujours, la dynamique des relations internationales serait sans doute différente. L’existence de pôles alternatifs aurait pu favoriser un monde multipolaire, plus propice à la négociation qu’à l’imposition. Certes, ces régimes avaient leurs limites, leurs dérives autoritaires, leurs manquements aux droits humains. Mais leur simple présence forçait les puissances occidentales à se justifier, à modérer leurs ambitions, à faire preuve de diplomatie.

Un monde multipolaire, même instable, impose un équilibre des forces. Il crée des marges de manœuvre pour les petits pays, favorise les alliances régionales, et empêche la concentration excessive de pouvoir. Aujourd’hui, l’absence de véritables contrepoids a laissé place à une forme de désordre stratégique, où la loi du plus fort prévaut souvent sur le dialogue et la coopération.

Il ne s’agit pas ici de glorifier un passé idéalisé, mais de constater qu’un monde unipolaire n’est pas nécessairement synonyme de paix ou de progrès. La disparition de l’URSS et de la Yougoslavie a ouvert une nouvelle ère, mais elle a aussi laissé un vide. Un vide que les puissances émergentes tentent de combler, parfois dans la confusion, parfois dans le conflit.

Peut-être est-il temps de réapprendre à penser le monde autrement — non pas en termes de blocs fermés ou de dominations hégémoniques, mais dans une logique d’équilibre, de dialogue et de respect mutuel. C’est là, peut-être, que réside l’espoir d’un ordre mondial plus juste. 

Afghanistan : Victime des Empires, Oublié de Tous

Instrumentalisé par les grandes puissances, l’Afghanistan a été sacrifié sur l’autel des intérêts stratégiques. De l’aide soviétique à la fuite américaine, chaque intervention a laissé derrière elle plus de ruines que de progrès. Aujourd’hui, un pays jadis en voie de modernisation, vit sous la coupe du fanatisme, abandonné deux fois par ceux qui prétendaient le sauver.

Pendant des décennies, l’Afghanistan a été utilisé comme un pion sur l’échiquier géopolitique mondial. Tour à tour occupé, soutenu, puis abandonné, ce pays au carrefour de l’Asie centrale est devenu le théâtre d’affrontements idéologiques, militaires et religieux. On a souvent dénoncé l’intervention soviétique comme un acte d’agression, et à juste titre. Mais on oublie trop souvent que l’Occident aussi a sa part de responsabilité.

Aujourd’hui, l’Afghanistan est l’un des pays les plus pauvres et les plus arriérés du monde. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi — et c’est justement ce contraste cruel qui mérite d’être exploré.

L’occupation soviétique : brutale, mais pas sans effets

L’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique en 1979 a provoqué une guerre sanglante de dix ans. Des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, et un pays brisé. Nul ne peut excuser la violence de cette occupation.

Mais il est utile de nuancer l’emploi du mot « invasion ». En effet, les Soviétiques ont été officiellement appelés par le gouvernement communiste afghan, alors en grande difficulté, pour l’aider à asseoir son pouvoir. Leur entrée dans le pays fut donc présentée comme une aide fraternellement demandée. Toutefois, cette intervention s’est rapidement transformée en prise de contrôle brutale, notamment avec l’assassinat du président Hafizullah Amin et son remplacement par Babrak Karmal, imposé par Moscou. Cette opération, menée par le KGB et les forces spéciales soviétiques, a donné à cette aide un caractère d’occupation déguisée.

Sur le terrain, les Soviétiques ont été plutôt bien accueillis dans les milieux citadins, notamment à Kaboul, où une partie de la population éduquée voyait d’un bon œil la modernisation apportée par le régime : accès à l’éducation, droits des femmes, infrastructure médicale et sociale. Mais cette bienveillance ne s’étendait pas aux campagnes, où le rejet était massif. La résistance, soutenue par un islam conservateur et farouchement opposé à l’athéisme communiste, s’y est rapidement organisée.

Dans cette noirceur, certains changements ont émergé — notamment dans les zones urbaines sous contrôle du régime prosoviétique. Des infrastructures ont vu le jour : routes, hôpitaux, écoles. L’État a encouragé l’alphabétisation, y compris celle des filles, et a soutenu une forme de modernisation sociale, bien que maladroitement imposée. Des femmes ont accédé à l’éducation, à l’emploi, parfois même à des postes d’autorité.

Mais tout cela s’est effondré avec le retrait des troupes soviétiques. Rien n’avait été construit sur des bases solides, et surtout, rien n’avait été accepté par l’ensemble du peuple.

Le djihad international : un feu importé

Face à l’Armée rouge, les moudjahidines afghans ont reçu le soutien massif des États-Unis, du Pakistan et de l’Arabie saoudite. Le conflit s’est transformé en une guerre sainte mondiale. Des combattants arabes sont venus grossir les rangs de la résistance, galvanisés par un discours djihadiste radical.

Ces volontaires étrangers, souvent portés par une vision idéologique extrême, ont introduit un islamisme salafiste étranger à la tradition afghane. Ils ont certes participé à la lutte contre les Soviétiques, mais n’ont rien laissé de concret ni de constructif derrière eux. Au contraire, ils ont semé les graines du fanatisme — dont l’Afghanistan, puis le monde entier, allaient payer le prix.

Après la guerre, plusieurs de ces « Afghans arabes » ne sont pas rentrés chez eux pour mener une vie paisible. Au contraire, certains ont exporté leur expérience du combat et leur idéologie radicale dans leurs pays d’origine, où ils ont formé des cellules islamistes armées. En Algérie notamment, le retour de ces combattants a coïncidé avec la montée de l’islamisme politique et la guerre civile dévastatrice des années 1990. Des groupes comme le GIA (Groupe islamique armé) se sont nourris de l’expérience afghane pour justifier leur lutte contre le pouvoir en place, mais aussi pour semer la terreur au sein de la population civile, causant des milliers de morts.

Ainsi, le djihad afghan n’a pas seulement transformé l’Afghanistan, il a aussi été le point de départ d’une internationalisation du terrorisme islamiste, dont les répercussions se sont fait sentir jusqu’en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Europe.

Quand Hollywood rendait hommage aux « combattants de la liberté »

Pour comprendre l’ampleur de l’instrumentalisation de l’Afghanistan, il suffit de se replonger dans la culture populaire des années 1980. Dans Rambo III (1988), Sylvester Stallone incarne un vétéran américain allant aider les moudjahidines afghans contre l’Armée rouge. À la fin du film, le générique rendait hommage « aux courageux combattants de la liberté afghans », aujourd’hui bien connus sous un autre nom pour une partie d’entre eux.

Ce film, comme d’autres, s’inscrivait dans une volonté inconsciente ou non de « réparer l’humiliation » subie par les États-Unis au Vietnam, où le Vietcong, soutenu par l’URSS, avait infligé une défaite cinglante à la première puissance mondiale. L’Afghanistan est alors devenu pour les stratèges américains un miroir inversé, un terrain pour rendre la monnaie de leur pièce aux Soviétiques.

Mais si les Soviétiques ont été saignés à blanc dans ce bourbier, les conséquences de cette revanche ont été dévastatrices pour l’Afghanistan lui-même.

Premier abandon occidental : 1989

Une fois les Soviétiques partis, les États-Unis ont tout simplement tourné les talons. Aucun plan de reconstruction. Aucun soutien au peuple afghan. Résultat ? Une guerre civile entre anciens moudjahidines, devenus seigneurs de la guerre. Chacun a pris les armes pour contrôler un morceau de territoire, plongeant le pays dans le chaos.

De ce vide est né un nouveau monstre : les Talibans.

L’exécution de Najibullah : la fin brutale d’une époque

Un autre épisode tragique incarne la violence politique qui a suivi le retrait soviétique : l’exécution publique de Mohammad Najibullah, dernier président prosoviétique de l’Afghanistan. Après avoir tenté de se réfugier dans les locaux des Nations Unies à Kaboul, il y fut bloqué pendant plusieurs années. Lorsque les Talibans ont pris la ville en 1996, ils l’en ont extrait de force, l’ont torturé, mutilé, puis pendu sur une place publique avec son frère. Leur corps a été exhibé comme un message de terreur.

Ce meurtre politique marque une rupture définitive : la fin du rêve d’un Afghanistan séculier, modernisé, et ouvert sur le monde. C’était aussi un signal clair envoyé à tous ceux qui avaient coopéré avec les anciens régimes ou avec les puissances étrangères.

Deuxième abandon : 2021

Après les attentats du 11 septembre, les États-Unis sont revenus, cette fois pour “combattre le terrorisme” et “soutenir la démocratie”. Vingt ans plus tard, le retrait précipité des troupes américaines a ramené les Talibans au pouvoir en quelques semaines.

Les jeunes générations afghanes, qui avaient cru à un avenir possible, se sont retrouvées piégées dans un régime rétrograde, brutal et misogyne. Là encore, l’Occident a abandonné le navire, sans penser aux conséquences.

Une leçon d’hypocrisie géopolitique

Le retrait américain de Kaboul en 2021 a ravivé les souvenirs d’une autre fuite chaotique : celle de Saigon en 1975. Dans les deux cas, les images ont marqué l’opinion mondiale : des hélicoptères surchargés quittant en urgence des ambassades prises d’assaut, des foules paniquées, des promesses désavouées.

À Kaboul, les forces américaines ont laissé sur place une quantité impressionnante de matériel militaire : véhicules blindés, armes, drones, dispositifs de communication, et même des hélicoptères Black Hawk. Plusieurs de ces équipements sont tombés entre les mains des Talibans, qui les ont exhibés comme symboles de leur victoire.

Tout comme à Saigon, les Américains ont été contraints de quitter Kaboul dans une débandade logistique et diplomatique, abandonnant derrière eux un régime incapable de se maintenir seul. Le parallèle entre ces deux épisodes est troublant : même désengagement brutal, mêmes conséquences humaines et politiques, même sentiment d’abandon pour les populations locales.

Conclusion : l’histoire d’un pays brisé

Et personne n’oubliera cette matinée ensoleillée du 11 septembre 2001, qui a viré au cauchemar. Ce jour-là, ce ne sont pas seulement les tours jumelles qui se sont effondrées, mais l’illusion que l’on peut jouer avec le feu du fanatisme sans jamais se brûler.

Les “combattants de la liberté” d’hier sont devenus les ennemis d’aujourd’hui. Et au milieu de cette histoire tragique, le peuple afghan n’a jamais eu le luxe de choisir son destin.

Est-il Antisémite de Critiquer Israël ?

Dans « Est-il permis de critiquer Israël ? », Pascal Boniface interroge la légitimité de critiquer l’État d’Israël sans risquer d’être accusé d’antisémitisme. Son essai, publié en 2003, aborde les tensions entourant ce sujet délicat et plaide pour un débat ouvert et sain sur les droits des Palestiniens et la politique israélienne dans un contexte géopolitique complexe.

Dans Est-il permis de critiquer Israël ?, Pascal Boniface, directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) en France, pose une question sensible et complexe : peut-on critiquer les politiques de l’État d’Israël sans être accusé d’antisémitisme ? Publié en 2003, cet ouvrage voit le jour dans un contexte international tendu, celui de l’après-deuxième intifada (2000-2005) et sous la direction d’Ariel Sharon en tant que Premier ministre d’Israël. Sharon, alors au cœur de décisions militaires et politiques controversées, incarne pour beaucoup une ligne dure qui exacerbe les tensions israélo-palestiniennes. C’est dans ce contexte que Boniface s’engage dans une réflexion sur les limites de la critique légitime, tout en cherchant à redéfinir les contours d’un débat ouvert et équilibré.

L’essai de Boniface explore les frontières entre une critique légitime et la haine raciale, appelant à une distinction claire et nette entre les deux. Il met en lumière la difficulté, voire l’impossibilité, de critiquer Israël sans que certains milieux n’assimilent immédiatement cette critique à de l’antisémitisme. Boniface évoque des pressions exercées par divers groupes pro-israéliens en France et souligne les dilemmes auxquels sont confrontés journalistes, intellectuels et universitaires, souvent exposés à des accusations lorsqu’ils expriment des critiques. Ce contexte crée une forme d’autocensure, nuisant à un débat ouvert et équilibré.

On ne peut s’empêcher de se désoler du traitement que Pascal Boniface a reçu à son arrivée à l’aéroport Ben Gourion de Tel-Aviv en avril 2018. Invité par le Consulat de France à Jérusalem pour donner des conférences, il a été pris à partie par plusieurs individus franco-israéliens qui l’ont insulté, bousculé et menacé. Boniface a rapporté que ses agresseurs ont tenté de l’entraîner hors de l’aéroport en déclarant vouloir lui « crever les yeux ». Cet événement illustre de façon frappante les tensions entourant la liberté d’expression sur la question israélo-palestinienne et montre l’ampleur de la polarisation du débat et les risques auxquels sont exposés ceux qui cherchent à offrir une analyse critique sur ce sujet délicat. Cela donne une nouvelle perspective à la pertinence de son ouvrage, où il souligne justement la difficulté de critiquer Israël sans répercussions.

Boniface défend ainsi le droit à une critique objective, fondée sur des faits, sans que cela implique la moindre animosité envers le peuple israélien ou la communauté juive. Selon lui, la liberté d’expression est en partie compromise sur ce sujet, ce qui va à l’encontre des principes démocratiques fondamentaux. En explorant cette tension, l’auteur soulève des questions cruciales sur la manière dont les sociétés occidentales traitent les questions géopolitiques sensibles, souvent perçues comme des tabous.

Un point essentiel de ce débat réside dans le dilemme entre le droit légitime d’Israël à exister et à se défendre, et celui des Palestiniens à l’autodétermination. Si le droit d’Israël à assurer sa sécurité est indéniable, il ne devrait pas occulter les problématiques liées à la colonisation, particulièrement dans les territoires occupés, souvent considérée comme une violation du droit international. Cette situation crée une profonde asymétrie : tandis qu’Israël exerce pleinement son autorité, les Palestiniens voient leur aspiration à un État souverain continuellement repoussée. Résoudre cette question est impératif, car l’absence d’une solution juste et équitable alimente non seulement les tensions régionales, mais aussi l’instabilité internationale, tout en perpétuant un conflit profondément enraciné.

Pour Boniface, ce livre représente un appel urgent à un dialogue nuancé, dans lequel les actions étatiques doivent pouvoir être analysées en toute objectivité, sans crainte de représailles ou d’accusations infondées. Un tel débat, loin d’être clos, devient d’autant plus essentiel aujourd’hui car il touche à des droits fondamentaux. Boniface critique ici la vision manichéenne qui entoure souvent le conflit israélo-palestinien, en France et ailleurs, où toute critique envers Israël est perçue comme illégitime ou dangereuse.

Si Est-il permis de critiquer Israël ? a le mérite d’ouvrir un dialogue nécessaire et parfois houleux, certains lecteurs pourraient reprocher à Boniface de simplifier un débat complexe en abordant les pressions pro-israéliennes sans toujours nuancer leur portée, rendant ainsi la critique parfois clivante. Bien que son point de vue soit intéressant et audacieux, son approche repose en grande partie sur une revue de presse des médias français de l’époque, ce qui peut sembler limité pour un ouvrage de cette ampleur. Certes, les actes antisémites en France étaient dûment documentés dans le livre, mais une analyse fondée sur le droit international aurait apporté une perspective plus universelle et moins subjective. En s’appuyant sur des principes tels que les résolutions de l’ONU, les conventions de Genève et les droits de l’homme, Boniface aurait pu renforcer la portée et l’objectivité de sa critique, tout en offrant une réflexion mieux ancrée dans des principes mondialement reconnus.

Plus de vingt ans après la publication de l’ouvrage, le sujet soulevé par Boniface demeure d’une pertinence tragique. Aujourd’hui, la guerre à Gaza, ayant coûté la vie à plus de 43 000 personnes (selon Reuters), la majorité étant des civils, rappelle l’urgence d’un débat honnête et sans censure sur les actions d’un État et leurs conséquences humanitaires. L’ampleur de ces pertes humaines, si massives et disproportionnées, a conduit certains observateurs et organisations internationales à qualifier la situation de crimes contre l’humanité, voire de génocide. Cette situation devient d’autant plus sensible face à l’escalade des violences dans la région, incluant le Liban, la Syrie et l’Iran.

Nous pensons que cet ouvrage mériterait une mise à jour, compte tenu des événements récents au Proche-Orient qui continuent de faire la une de l’actualité. Une version actualisée de ce livre aurait aujourd’hui un écho considérable, et Boniface pourrait apporter un éclairage essentiel sur les dynamiques géopolitiques et les enjeux de la liberté d’expression dans un contexte encore plus divisé.

En conclusion, cet ouvrage offre une perspective audacieuse et pertinente pour quiconque s’intéresse aux libertés d’expression et aux enjeux géopolitiques actuels. Avec Est-il permis de critiquer Israël ?, Pascal Boniface invite ses lecteurs à redéfinir les limites du débat démocratique et à réfléchir aux tabous qui existent dans les discussions sur le conflit israélo-palestinien. Ce livre reste une lecture stimulante pour ceux qui souhaitent approfondir leur compréhension des tensions internationales et des dynamiques de pouvoir qui influencent notre perception du monde.

Note : [sur 5 ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ ]

⭐️⭐️⭐️

Quelques passages éloquents du livre:

« Je sais qu’il y a des gens qui, sans me connaître me haïssent. Le pire, c’est que certains sont de bonne foi, car ce qu’ils savent de moi, ce sont des propos déformés et non mes positions réelles. J’ai eu la tentation, face à un tel tir de barrage, de ne plus m’exprimer sur le sujet. Certains amis me l’ont d’ailleurs conseillé, par souci de me protéger. Après avoir longtemps hésité, j’ai décidé de ne pas me taire, car il n’y a aucune raison qu’on ne puisse traiter – avec des désaccords, mais librement et sereinement – ce sujet. Le débat sur le Proche-Orient ne doit pas être dramatisé, il doit être sorti de l’ornière, des insultes, des menaces et de la diabolisation pour revenir dans un cadre démocratique. Et il est capital de ne pas céder aux chantages visant à l’étouffer. »

« Il ne faut pas nier l’antisémitisme. Il faut le combattre encore et toujours parce qu’il n’a pas disparu. Mais il ne faut pas non plus l’instrumentaliser. C’est ce que fait parfois le gouvernement israélien lorsqu’il se sent en difficulté face à la communauté internationale. Il ne considère pas les reproches qui lui sont adressés comme des reproches ordinaires, mais comme des reproches dus à son caractère juif. »

« Si Israël aujourd’hui, en position de force malgré la menace de terrorisme, mettait volontairement fin à l’occupation des territoires et reconnaissait l’indépendance de l’État palestinien, cela ne signifierait pas sa fin en tant qu’État, mais à l’inverse un regain considérable de popularité au niveau international et, parallèlement, le renforcement de sa sécurité. »

« Soutenir un État n’est pas forcément lui donner raison en toutes circonstances, on peut même penser que la critique fait partie de la loyauté. »

« Petit à petit, on importe le conflit proche-oriental en France en entrant dans le cercle vicieux de la communautarisation. Personne n’a à y gagner, la communauté juive pas plus qu’une autre, puisque la loi du nombre à terme jouerait contre elle, de façon mécanique. Mais, au delà, c’est la République qui serait perdante, en devenant une addition de communautés. C’est pourquoi il faut faire valoir non pas le poids de chacune d’entre elles mais celui des principes universels. Pour avoir affirmé cette évidente banalité, j’ai été l’objet d’une fatwa de la part des ultras pro-israéliens. »

– Pascal Boniface

Autopsie d’un déclin

Le 11 septembre 2001 marque un tournant majeur. Les attentats déclenchent une guerre contre le terrorisme, bouleversant l’ordre mondial. L’ouvrage « Après l’Empire » (2002) d’Emmanuel Todd analyse le déclin de l’hégémonie américaine, mettant en avant la montée en puissance de nouvelles nations. Il suscite des débats houleux et offre une nouvelle vision du monde.

La matinée du 11 septembre 2001, le monde a basculé. Les attentats terroristes coordonnés contre les États-Unis ont provoqué une onde de choc planétaire et inauguré une nouvelle ère dans les relations internationales. La « guerre contre le terrorisme » a bouleversé l’ordre mondial, enclenchant des interventions militaires en Afghanistan et en Irak, et en renforçant les politiques sécuritaires à l’échelle internationale.

En utilisant l’expression « Axe du Mal » dans son discours sur l’état de l’Union en 2002, le président américain George W. Bush faisait référence à trois pays qu’il accusait de soutenir le terrorisme et de chercher à développer des armes de destruction massive. Ces pays étaient l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord. Bush a utilisé cette expression pour mettre en évidence les menaces perçues par ces régimes hostiles aux États-Unis et à leurs alliés, et pour justifier une politique étrangère plus ferme à leur encontre. Cependant, certains ont critiqué les États-Unis pour avoir fermé les yeux sur la duplicité de certains de leurs alliés, notamment le Pakistan et l’Arabie Saoudite, qui ont été accusés de soutenir des groupes extrémistes malgré leur alliance avec les États-Unis. Cette situation a suscité des questions sur la cohérence et l’efficacité de la politique étrangère américaine dans la lutte contre le terrorisme.

Dans ce contexte de tensions accrues et de peur du terrorisme, l’essai d’Emmanuel Todd, Après l’Empire, publié en 2002, a pris une résonance particulière. L’ouvrage analyse le déclin de l’hégémonie américaine et propose une vision du monde multipolaire en devenir. L’ouvrage a provoqué un tollé lors de sa sortie. Son analyse du déclin de l’hégémonie US, basée sur une approche anthropologique et historique, a été jugée à la fois perspicace et provocatrice.

Il est à noter qu’Emmanuel Todd a déjà fait preuve d’une prescience remarquable en prédisant la chute de l’URSS dans son ouvrage La Chute finale publié en 1976. À l’époque, l’Union Soviétique semblait être une puissance inattaquable, mais Todd a su déceler les signes précurseurs de faiblesse qui annonçaient sa future désintégration (démographie en déclin, problèmes économiques structurels, mécontentement croissant des populations…). La dislocation de l’URSS en 1991 a confirmé la justesse de l’analyse de Todd.

Dans Après l’Empire Todd soutient que les États-Unis, après avoir atteint un apogée de puissance après la Seconde Guerre mondiale, sont en train de connaître un déclin inexorable. Ce déclin est, selon lui, multidimensionnel et découle de l’épuisement du modèle économique américain basé sur la consommation et la dette, de l’affaiblissement de la puissance militaire américaine due à des interventions coûteuses et impopulaires, et de l’émergence de nouvelles puissances comme la Chine et l’Union Européenne (UE). Tous ces facteurs contribuent à un déclin relatif de la puissance américaine, qui se traduit par une perte d’influence et de leadership dans le monde.

L’auteur étaye son argumentation par une analyse détaillée de l’histoire américaine, en s’appuyant sur des concepts anthropologiques tels que les systèmes familiaux et les valeurs religieuses. Il affirme que les États-Unis, fondés sur un système individualiste et protestant, sont désormais en contradiction avec les valeurs du reste du monde, plus collectiviste et universaliste.

L’analyse de Todd nous incite à remettre en question des idées reçues. En s’appuyant sur une multitude de données démographiques, économiques et culturelles, il dresse un portrait saisissant du déclin américain et propose une lecture originale des relations internationales et de la place des États-Unis dans le concert des nations. Malgré la densité du sujet, l’écriture claire et le style direct de Todd rend son livre accessible au grand public, ce qui en fait un outil précieux pour comprendre les mutations en cours dans le monde.

Cependant, d’autres l’ont critiqué pour son pessimisme excessif et ses conclusions hâtives. On lui a reproché son ton parfois arrogant et ses simplifications excessives. Il a également été critiqué pour son déterminisme exagéré, qui laisse peu de place à l’imprévisible, ainsi que pour son manque d’actualisation et certaines prédictions erronées. En effet, l’ouvrage n’a pas été mis à jour depuis sa publication en 2002, ce qui peut le rendre moins pertinent pour l’analyse du monde contemporain. Un exemple notable de prédiction erronée est sa vision d’une UE forte capable de rivaliser avec les États-Unis. Les développements ultérieurs ont montré que l’UE a rencontré des difficultés majeures qui ont limité sa capacité à atteindre cet objectif, remettant en question certaines des perspectives avancées par Todd. Cette divergence entre les prévisions de l’auteur et la réalité actuelle souligne l’importance de tenir compte de l’évolution des événements et des facteurs changeants dans l’analyse géopolitique. Par exemple, le conflit en Ukraine a mis en lumière les divisions au sein de l’UE et ses difficultés à adopter une position unifiée face à des défis géopolitiques importants, ce qui a contribué à affaiblir son influence sur la scène internationale.

Malgré les critiques, Après l’Empire reste un ouvrage iconoclaste qui a contribué à alimenter le débat sur le rôle des États-Unis dans le monde. Il incite à réfléchir aux limites de la puissance américaine, ainsi qu’à se questionner sur son avenir. Certains passages peuvent être interprétés comme gauchistes ou carrément anti-américains, car Todd critique la politique étrangère et l’impérialisme américains, tout en soulignant les inégalités sociales et économiques qui sévissent dans ce pays. Cependant, il est pertinent de noter que Todd n’est pas un idéologue. D’où l’importance de lire attentivement ses thèses et de les replacer dans leur contexte car elles ne représentent pas des vérités absolues et intemporelles.

En conclusion, Après l’Empire est un ouvrage important qui a contribué à la réflexion sur l’avenir du monde après la chute du communisme. L’analyse de Todd, bien que sujette à caution sur certains aspects, mérite d’être lue et discutée pour mieux comprendre les enjeux géopolitiques du XXIe siècle.

Note : [sur 5 ⭐️⭐️⭐️⭐️⭐️ ]

⭐️⭐️⭐️

Quelques passages éloquents du livre:

Les Européens ne comprennent pas pourquoi l’Amérique se refuse à régler la question israélo-palestinienne, alors qu’elle en a le pouvoir absolu. Ils commencent à se demander si Washington n’est pas au fond satisfait qu’un foyer de tension se perpétue au Proche-Orient et que les peuples arabes manifestent une hostilité grandissante au monde occidental;

Le progrès n’est pas, comme le supposaient les philosophes des Lumières, une ascension linéaire, heureuse, facile sur tous les plans. L’arrachement à la vie traditionnelle, aux routines équilibrées de l’analphabétisme, de la haute fécondité et de la forte mortalité, produit dans un premier temps, paradoxalement, presque autant de souffrance que d’espoir et d’enrichissement;

L’action militaire, par son niveau d’intensité et de risque, se situe désormais quelque part entre la vraie guerre et le jeu vidéo. On met sous embargo des pays incapables de se défendre, on bombarde des armées insignifiantes. On prétend concevoir et produire des armements de plus en plus sophistiqués, ayant, justement, la précision de jeux vidéo, mais on applique en pratique, à des populations civiles désarmées, des bombardements lourds dignes de la Seconde Guerre mondiale. Le niveau de risque est presque insignifiant pour l’armée des États-Unis. Il n’est pas nul pour les populations civiles américaines puisque la domination asymétrique engendre, venant des zones dominées, des réactions terroristes dont la plus réussie a été celle du 11 septembre 2001;

Penser raisonnablement l’Amérique, ce ne peut être vouloir s’en débarrasser, l’abaisser, ou toute autre attitude violente et fantasmagorique. Ce dont le monde a besoin, ce n’est pas que l’Amérique disparaisse, mais qu’elle redevienne elle-même, démocratique, libérale et productive.

Emmanuel Todd